Ottawa abandonne un programme scientifique sur l’Arctique

Les données recueillies par les projets financés par Ottawa en Arctique étaient utiles à des scientifiques de partout dans le monde.
Photo: Mario Tama Agence France-Presse Les données recueillies par les projets financés par Ottawa en Arctique étaient utiles à des scientifiques de partout dans le monde.

Dans une lettre adressée directement au premier ministre Justin Trudeau, 250 scientifiques provenant de plusieurs pays dénoncent la décision du gouvernement fédéral de ne pas reconduire un important programme de financement de la recherche sur les changements climatiques, l’atmosphère et l’Arctique. Mais Ottawa n’entend pas prolonger cette initiative, qui était dotée d’un budget de 35 millions de dollars sur cinq ans.

« Il y a une crise qui menace la recherche climatique et atmosphérique canadienne et qui sera ressentie bien au-delà des frontières du Canada », déplorent d’entrée de jeu les signataires de la lettre rendue publique lundi par l’organisation canadienne de recherche Evidence For Democracy.

« Le seul programme de financement au Canada consacré au climat et à l’atmosphère disparaît », ajoutent les scientifiques provenant de plusieurs pays d’Europe, des États-Unis, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Argentine, de la Russie, du Japon, d’Indonésie et de Corée du Sud. Une situation qui « met en péril la continuité des données, des collaborations internationales et d’installations uniques de l’Arctique ».

Ce programme, nommé Recherche sur les changements climatiques et l’atmosphère (RCCA), avait été lancé en 2012 pour une période de cinq ans, avec un budget de 35 millions de dollars. Il a permis de financer sept projets de recherches universitaires dotés d’enveloppes variant entre 3,6 et 5 millions de dollars. Un de ces projets était d’ailleurs piloté depuis l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Ces projets scientifiques touchent différents enjeux environnementaux majeurs, dont le recul de la glace de mer en Arctique, mais aussi les causes et les impacts des changements climatiques très rapides qui surviennent dans cette région nordique. Dans le cas du projet piloté depuis l’UQAM, il est notamment question de développer des simulations climatiques et météorologiques, entre autres pour les événements météorologiques extrêmes.

Le problème, c’est que le financement du programme RCCA vient à échéance cette année et qu’il n’a pas été renouvelé par Ottawa. Les scientifiques qui interpellent aujourd’hui le premier ministre Trudeau estiment donc que le gouvernement fédéral doit revenir sur sa décision et « réinvestir dans ces projets de recherche qui ont une importance internationale ».

« Notre climat continue de changer et nous avons besoin d’un investissement continu dans la recherche climatique pour comprendre les causes et les impacts de ces changements, écrivent-ils dans leur lettre. Dans le contexte des récentes compressions en recherche aux États-Unis, nous souhaitons que le Canada soit un leader international en science climatique. »

Mauvaise nouvelle

C’est aussi ce que souhaiterait la chercheuse Laxmi Sushama, qui dirigeait le projet mené depuis l’UQAM. « Nous pensions que le programme serait renouvelé, parce qu’il est nécessaire d’obtenir du financement à long terme pour ce genre de projets de recherche, qui prennent du temps à se mettre en place et qui mobilisent beaucoup de scientifiques de plusieurs régions du pays », a-t-elle expliqué au Devoir.

Mme Sushama estime aussi que le Canada perd une occasion unique de formation de scientifiques spécialisés sur les enjeux climatiques. « C’était de l’argent très bien investi en recherche, a-t-elle résumé. C’est dommage de voir cela disparaître, alors que les enjeux sont critiques. C’est une mauvaise nouvelle pour la communauté scientifique. »

Pour le directeur général du consortium sur la climatologie Ouranos, Alain Bourque, la décision de mettre un terme au programme RCCA est tout simplement incompréhensible. « Le Canada disait qu’avec le gouvernement Trudeau, la science et les changements climatiques étaient de retour. C’était leur message. Mais cette décision va à l’opposé de ce message. Nous allons perdre une grosse capacité de recherche au Canada. On risque aussi de perdre des cerveaux, qui vont partir du Canada, et aussi des universitaires scientifiques importants », a-t-il déploré lundi, au Devoir.

« Cette recherche en amont est fondamentale, a poursuivi M. Bourque. Le type de science qui est financé par le programme RCCA, c’est le type de science qui se retrouve dans les rapports du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, le GIEC. Je ne vois pas comment le Canada va pouvoir dire qu’il contribue au même niveau qu’avant au GIEC sans le RCCA. Je ne comprends pas. »

Ouranos utilise aussi les données scientifiques provenant de ces projets de recherche, notamment pour élaborer des scénarios climatiques et des études d’impacts qui permettent de mieux comprendre comment s’adapter aux changements climatiques.

Ottawa dit non

Inquiet de la fin du financement du programme RCCA, le directeur général d’Ouranos et Laxmi Sushama ont d’ailleurs interpellé la ministre des Sciences, Kirsty Duncan, ainsi que la ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, en vain. « Il est minuit moins une », a réitéré Alain Bourque, lundi.

La ministre des Sciences refuse de s’engager à renouveler le financement de ce programme de recherche. « Le budget 2017 a investi 70 millions de dollars supplémentaires dans la recherche sur le climat et nos organismes subventionnaires fédéraux continuent à financer près de 37 millions de dollars chaque année dans la recherche sur le climat », a fait valoir lundi la ministre Duncan, dans une déclaration transmise par courriel.

Le fédéral, a-t-elle rappelé, a aussi prolongé le financement d’environ une année pour un des sept projets subventionnés dans le cadre du programme RCCA. Ottawa, a ajouté la ministre, « continuera à appuyer les méthodes nécessaires » pour lutter contre les changements climatiques « et à y investir ». « L’Arctique est, plus que jamais, d’une grande importance à cause du changement climatique et nous travaillons à progresser dans le Cadre stratégique pour l’Arctique, où la science jouera un rôle clé. »

Ce « cadre stratégique », actuellement en cours d’élaboration, doit « réorganiser les activités fédérales dans l’Arctique et leur donner de nouvelles priorités », notamment pour la recherche, mais aussi pour le développement économique et celui des infrastructures.

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