Des engagements trop faibles pour éviter le naufrage climatique

Une période de sécheresse en Somalie, en 2016, a grièvement affecté les troupeaux.
Photo: Mohamed Abdiwahab Agence France-Presse Une période de sécheresse en Somalie, en 2016, a grièvement affecté les troupeaux.

Deux ans après le très médiatisé sommet de Paris en 2015, qui a permis de conclure l’accord climatique le plus ambitieux de l’histoire, les pays se réunissent dès lundi pour tenter de faire progresser la mise en oeuvre concrète de l’entente. Une rencontre qui se tient après le retrait annoncé des États-Unis de l’Accord de Paris, mais aussi dans un contexte où l’engagement de la communauté internationale manque de toute évidence d’ambition.

La 23e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques se tient cette année à Bonn, en Allemagne. Mais cette rencontre sera présidée par les îles Fidji, petit État insulaire du Pacifique-Sud qui subit déjà les impacts des bouleversements climatiques.

Son premier ministre, Frank Bainimarama, a d’ailleurs rappelé récemment qu’au-delà des impacts majeurs anticipés au cours des prochaines décennies, le réchauffement global pose déjà des risques directs pour les États insulaires. « Les enjeux pour nous sont extrêmement importants, spécialement pour nos amis des îles Marshall, Tuvalu et Karibati, dont l’existence même est menacée. Mettre en oeuvre l’Accord de Paris est crucial, mais pas suffisant pour nous sauver. Nous devons aussi convaincre le reste du monde d’aller encore plus loin », a-t-il déclaré dans le cadre d’une rencontre préparatoire de la COP23.

Aller plus loin, et rapidement. Coup sur coup au cours de la dernière semaine, de nouveaux rapports scientifiques sont effet venus mettre en lumière, encore une fois, l’imminence de la crise climatique. Selon l’Organisation météorologique mondiale, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a atteint un niveau record en 2016. « La dernière fois que la Terre a connu une teneur en CO2 comparable, c’était il y a trois à cinq millions d’années : la température était de 2 à 3 °C plus élevée, et le niveau de la mer était supérieur de 10 à 20 mètres par rapport au niveau actuel », en raison de la fonte des nappes glaciaires, a rappelé l’agence de l’ONU dans son bulletin annuel sur les gaz à effet de serre.

Dans un rapport publié mardi, le Programme des Nations unies pour l’environnement a pour sa part mis en garde contre la faiblesse des engagements en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Une situation qui, à défaut d’être corrigée rapidement, risque d’entraîner la planète sur une trajectoire climatique tout simplement « catastrophique » : un réchauffement d’au moins 3 °C d’ici 2100. C’est le double de ce que les scientifiques estiment sécuritaire pour éviter les pires effets des bouleversements climatiques.

« Un an après l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris, nous nous retrouvons dans une situation où les efforts sont encore insuffisants pour éviter un avenir misérable à des centaines de millions de personnes », a ainsi déploré son directeur général, Erik Solheim.

Conférence « importante »

C’est dans ce contexte d’urgence reconnue des 168 pays qui ont jusqu’ici ratifié l’Accord de Paris que s’ouvre lundi la COP23 de Bonn. Un rendez-vous international qui risque pourtant de passer relativement inaperçu, surtout si on le compare à la COP21 de Paris, en 2015.

Mais cette conférence n’en sera pas moins cruciale pour la mise en oeuvre de l’accord conclu dans la capitale française, souligne Catherine Gauthier, chargée de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. « C’est une conférence très importante », insiste la spécialiste des négociations climatiques. C’est en effet à Bonn que les pays doivent entamer le « dialogue facilitatif » devant mener à la mise en oeuvre de l’entente, « dans le but d’augmenter le niveau d’ambition, et donc d’accroître les objectifs chiffrés présentement sur la table ».

Selon Mme Gauthier, les délégations sont d’ailleurs conscientes qu’elles doivent parvenir d’ici 2020 à une bonification des engagements en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. « Nous ne sommes pas sur la bonne voie », rappelle-t-elle. Pour espérer limiter le réchauffement à 2 °C, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) évalue qu’il faudra réduire les émissions de 40 à 70 % entre 2010 et 2050.

Catherine Gauthier n’y voit pas nécessairement une mission impossible, mais certainement une mission difficile. « On peut le faire, mais nous sommes en moins bonne posture que si nous avions agi il y a de cela 5 ou 10 ans. La fenêtre d’opportunité se referme de plus en plus, et de façon dangereuse. Nous pouvons être relativement pessimistes sur la suite des choses, parce que nous avons pris énormément de retard. » Un point de vue partagé par le directeur principal d’Équiterre, Steven Guilbeault.

Au-delà de l’enjeu central des gaz à effet de serre, Mme Gauthier affirme que la présidence des îles Fidji sera l’occasion de mettre en lumière la question des fonds promis dès 2009 aux pays les plus pauvres, pour leur permettre de financer des infrastructures énergétiques propres et de s’adapter aux impacts du réchauffement.

En théorie, les montants globaux doivent atteindre 100 milliards de dollars par année, dès 2020. Mais selon les estimations disponibles, le financement promis ne dépasserait pas, pour le moment, les 67 milliards. Et c’est sans compter les demandes pour les « pertes et dommages » subis par les pays pauvres en raison des impacts des bouleversements climatiques. « Les grands pays ont une responsabilité dans ces dégâts. Ils doivent payer et ils vont le faire », prévenait d’ailleurs cette semaine le ministre marocain des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, président de la COP22. Une option rejetée en bloc par les États les plus riches.

L’effet Trump

Ces mêmes pays, qui ont été nombreux à adhérer au mouvement qui a permis de conclure l’accord non contraignant de Paris, se trouvent aujourd’hui à devoir composer avec le retrait annoncé des États-Unis, le deuxième émetteur de gaz à effet de serre de la planète.

Ce pied de nez du gouvernement de Donald Trump ne devrait toutefois pas freiner les négociations, selon Ben Rhodes, ancien proche conseiller de Barack Obama. « Je pense que le reste du monde va tout simplement continuer avec l’Accord de Paris et attendre de voir ce qui se passera aux États-Unis en 2020 », a-t-il résumé récemment, en entrevue à l’Agence France-Presse. Il est vrai que le retrait formel ne pourra pas intervenir avant trois ans, soit en pleine année électorale américaine.

M. Rhodes a toutefois admis qu’il se pourrait que « les autres pays se montrent moins ambitieux dans leurs engagements et la mise en oeuvre de ces derniers en brandissant l’excuse du départ des États-Unis ». M. Guilbeault juge lui aussi que ce retrait américain a eu un effet sur l’ambiance générale, sans toutefois mettre à mal l’ensemble du processus. « Une partie du vent d’optimisme qui soufflait sur Paris s’est essoufflée, ne serait-ce qu’en raison de l’annonce du gouvernement Trump. Mais on sent quand même que plusieurs grands acteurs internationaux, dont la Chine ou l’Europe, poursuivent leurs efforts. »

La rencontre de Bonn permettra d’ailleurs d’entrevoir jusqu’à quel point les pays qui ont ratifié l’Accord de Paris sont prêts à agir pour sa mise en oeuvre. Et en ce sens, insiste Steven Guilbeault, le Canada a lui aussi encore beaucoup à faire pour passer de la parole aux gestes. La commissaire à l’environnement Julie Gelfand constatait elle-même, le mois dernier, que le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas encore mis en oeuvre les mesures qui permettront d’atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre fixés en 2016. Des objectifs qui sont, par ailleurs, les mêmes que ceux du précédent gouvernement de Stephen Harper.

3 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 4 novembre 2017 06 h 48

    L'autoportrait d'un leurre

    Le pire dans cette sombre histoire ne serait-il pas l'hypocrisie des gens comme Justin "Selfie" Trudeau qui se regarde dans la caméra de son téléphone, un peu partout à travers le monde et à nos frais, après avoir signé des ententes que lui et son gouvernement sont à mille lieues de respecter.

    Combien de chefs d'états fortement contributeurs en GES, comme lui, se donnent des tapes dans le dos en souriant aux caméras de ce monde après des exercices comme COP21, à Paris, et COP22, à Marrakesh. Et, combien de chefs d'états semblables, comme lui, ne font rien ou tout le contraire de se qu'il faut faire pour tenter de sauver la planète des pires désastres annoncés.

    Si le très caricatural Donald Trump est un trouble-fête, le toujours trop populaire Justin Trudeau m'apparaît être le roi du leurre.

    À la tête du Canada se trouve un bon ami des puissants de ce monde de l'industrie des énergies fossiles. Des gens qui aiment bien supporter son gouvernement qui, lui, autorise la réalisation de tous leurs projets qui nous tiennent dans le rouge.

    • Gilbert Troutet - Abonné 5 novembre 2017 08 h 48

      Excellente mise au point au sujet surtout du gouvernement Trudeau qui, comme vous le soulignez, ne fait rien de plus que son prédécesseur conservateur, à part jeter de la poudre aux yeux.

  • Mario Jodoin - Abonné 4 novembre 2017 23 h 17

    L'urgence de la ligne rose

    Quand on qualifie le projet de ligne rose de Projet Montréal d'utopie, cela montre à quel point les gouvernements ne sont pas prêts à demander à leurs bottines de suivre leurs babines.