Rusé comme… une carpe asiatique

La carpe de roseau — une des quatre espèces de carpes asiatiques — avait été détectée en 16 endroits différents du fleuve Saint-Laurent et des rivières Richelieu et Saint-François.
Photo: iStock La carpe de roseau — une des quatre espèces de carpes asiatiques — avait été détectée en 16 endroits différents du fleuve Saint-Laurent et des rivières Richelieu et Saint-François.

Confronté à la présence confirmée de la carpe asiatique dans les eaux du Saint-Laurent, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) admet qu’il n’a pas de technique efficace pour tenter de capturer ces poissons particulièrement dévastateurs qui menacent plusieurs cours d’eau du Québec.

« La grande priorité est de développer des techniques efficaces pour les capturer, fait valoir Véronik de la Chenelière, de la direction de l’expertise sur la faune aquatique, en entrevue au Devoir.Ce sont des espèces qui évitent activement tous les engins et toutes les techniques que nous sommes habitués à utiliser pour les inventaires standardisés du ministère. Nous n’avons pas ce qu’il faut. »

« Très préoccupé » par la présence avérée de la carpe de roseau dans le fleuve Saint-Laurent, le MFFP tente donc de se doter de protocoles d’intervention pour pouvoir repérer ce « poisson élusif ». « C’est un poisson complètement hors de l’ordinaire, donc il faut développer de nouveaux outils pour étudier cette espèce. C’est la priorité de l’été. »

Depuis le début de l’été, le ministère mène d’ailleurs des « tests » dans le Saint-Laurent, essentiellement entre Montréal et le lac Saint-Pierre. « On teste plusieurs types d’engins de pêche, mais aussi plusieurs tailles de mailles. Avec ces essais, on tente de déterminer ce qui est le plus efficace », explique la porte-parole du MFFP dans le dossier de la carpe asiatique. Elle estime que les travaux réalisés sur l’eau donnent des résultats « encourageants ».

Fleuve menacé

Illustration: Le Devoir Le MFFP a détecté la présence de la carpe de roseau à 16 endroits le long du Saint-Laurent.
 

« Il y a des façons de faire ailleurs, lorsqu’elles sont en très grande densité. Mais dans le fleuve Saint-Laurent, ce n’est pas le cas. Il faut donc adapter les techniques. Nous avons consulté des experts aux États-Unis et en Ontario. Nous avons envoyé des gens suivre des formations », explique Mme de la Chenelière.

Si le gouvernement s’inquiète tant de la présence de ces poissons au Québec, c’est que les travaux du MFFP ont permis de détecter la carpe de roseau — une des quatre espèces de carpes asiatiques — à 16 endroits le long du Saint-Laurent, mais aussi dans les rivières Richelieu et Saint-François. Des preuves de la présence de cette espèce qui s’ajoutent à la prise, en 2016, d’une carpe de roseau de plus de 60 livres, dans le secteur de Contrecoeur.

Cette année, aucune carpe de roseau n’a toutefois été capturée jusqu’à présent, indique Véronik de la Chenelière. Le ministère de la Faune poursuit cependant ses travaux pour détecter la présence de l’espèce, et ce, sur un territoire plus étendu. En plus du fleuve Saint-Laurent, du lac Saint-François et du lac Saint-Pierre, des opérations de détection sont prévues entre Bécancour et le secteur de Batiscan, mais aussi dans une dizaine de rivières qui se jettent dans le Saint-Laurent.

Habitat propice

Québec réfléchit aussi déjà à la suite des travaux, au-delà de la première phase du plan de lutte, doté d’un budget de 1,7 million de dollars. « Ce n’est pas la fin », laisse tomber la porte-parole du MFFP.

Il faut dire que, selon les experts du ministère de la Faune, les eaux de la portion fluviale du Saint-Laurent sont très accueillantes pour la carpe de roseau. Il s’agit en effet d’un habitat semblable à celui dont elle est originaire, soit les grands fleuves d’Asie.

Une fois installée, cette carpe risque donc de provoquer des ravages dans l’écosystème du fleuve, mais aussi des rivières et des lacs qu’elle pourra coloniser. Cette espèce, qui peut atteindre 1,25 mètre de longueur et peser plus de 50 kg, se nourrit de végétation aquatique. Elle mange jusqu’à l’équivalent de 40 % de son poids chaque jour, en plus de tolérer une grande gamme de températures et de faibles concentrations d’oxygène.

Introduites accidentellement dans les cours d’eau américains dans les années 1970, les carpes asiatiques ont envahi plusieurs rivières, mais aussi le fleuve Mississippi.

La carpe, poisson comestible

Est-ce qu’il est possible de manger de la carpe asiatique ? La question a été posée à plusieurs reprises cette semaine. Après tout, si l’espèce en venait à abonder dans les cours d’eau de la province, pourquoi ne pas tenter de lui trouver une utilité culinaire ? Aux États-Unis, des chefs ont trouvé des façons d’apprêter ce poisson. Même que des tests à l’aveugle menés par une équipe de recherche de l’Université du Missouri ont démontré que les consommateurs appréciaient la chair de la carpe. Mais encore faut-il qu’ils ignorent qu’ils mangent de la carpe. Ironie du sort, en Chine, d’où la carpe asiatique est originaire et où elle est consommée depuis des siècles, on ne boude pas la carpe en provenance des États-Unis. Des entreprises américaines en exportent donc plusieurs milliers de tonnes chaque année, non seulement vers la Chine, mais vers d’autres marchés ailleurs dans le monde.