Desjardins finance Trans Mountain avant de décréter un moratoire sur les projets de pipeline

Les institutions financières présentes au Québec ont toutes accepté de participer au financement du projet de la pétrolière Kinder Morgan, qui reliera l’Alberta à la côte Pacifique, dans la région de Vancouver.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Les institutions financières présentes au Québec ont toutes accepté de participer au financement du projet de la pétrolière Kinder Morgan, qui reliera l’Alberta à la côte Pacifique, dans la région de Vancouver.

Après avoir accordé un prêt de 145 millions de dollars à la pétrolière Kinder Morgan pour la construction du controversé pipeline Trans Mountain, le Mouvement Desjardins vient de décider de décréter un moratoire temporaire sur le financement de projets similaires, a appris Le Devoir.

Afin de financer la construction du projet d’expansion Trans Mountain, qui permettra de transporter chaque jour 890 000 barils de pétrole des sables bitumineux, Kinder Morgan a sollicité plusieurs grandes institutions financières canadiennes. L’objectif était de récolter pas moins de 5,5 milliards de dollars, essentiellement sous forme de prêts.

Les institutions présentes au Québec ont toutes accepté de participer au financement du projet de la pétrolière texane, qui reliera l’Alberta à la côte Pacifique, dans la région de Vancouver. La RBC (Banque Royale), la BMO, la Banque Nationale, la TD et HSBC ont ainsi accordé un financement totalisant 1,6 milliard pour ce projet.

Quant au Mouvement Desjardins, il a accordé un prêt de 145 millions de dollars, selon ce qu’on peut lire dans des documents financiers préparés par Kinder Morgan. Contacté plus tôt cette semaine, le porte-parole de Desjardins, Jacques Bouchard, a précisé qu’il s’agissait du montant maximal qui sera prêté à la multinationale. « Desjardins est impliqué dans quelques projets de financement dans l’Ouest canadien, a-t-il ajouté. Ce type de financement, dans lequel nous faisons toujours partie des montages financiers dans de très faibles proportions, vise à maintenir une saine gestion du risque propre à un portefeuille balancé. »

Le projet Trans Mountain fait toutefois face à une très vive opposition en Colombie-Britannique. Pas moins d’une dizaine de recours judiciaires ont été entamés contre l’Office national de l’énergie, qui a recommandé l’approbation du projet, mais aussi contre le gouvernement fédéral, qui a approuvé le projet en novembre 2016. Plusieurs Premières Nations en font partie.

Qui plus est, la Ville de Vancouver s’y oppose, mais aussi celle de Burnaby, où doit aboutir le pétrole albertain, avant d’être exporté par bateaux. Sans oublier que le nouveau gouvernement de la Colombie-Britannique est hostile à la décision des libéraux de Justin Trudeau. Enfin, l’augmentation du trafic pétrolier maritime menace directement un milieu naturel sensible, dont une population d’épaulards en voie de disparition.

Dans ce contexte, pourquoi est-ce que Desjardins a décidé de financer le projet de l’entreprise américaine Kinder Morgan ? « En tant qu’institution financière coopérative, Desjardins prend des décisions alignées sur l’intérêt de ses membres, clients et collectivités en prenant en compte l’ensemble des facteurs de risque qui varient selon l’évolution de la société et des marchés financiers », a fait valoir M. Bouchard, dans une réponse transmise par écrit, mercredi.

Selon ce qu’il a précisé, Desjardins est « sensible » à la controverse entourant ce type de projet « et est fermement engagé depuis plusieurs années dans la transition vers une économie à faibles émissions de carbone ». Il a ainsi souligné que l’institution finance la recherche universitaire et offre des produits financiers « responsables », en plus d’intégrer « des principes du développement durable dans ses pratiques de gestion ».

Moratoire

Le porte-parole Jacques Bouchard a par la suite contacté Le Devoir vendredi après-midi pour annoncer que le Mouvement Desjardins a décidé de décréter un « moratoire » sur le financement de tout nouveau projet de pipeline, mais sans nommer de projet précis. Ce moratoire exclut cependant l’engagement déjà pris pour le projet de Kinder Morgan, dont la construction doit débuter en septembre.

Selon ce qu’il a expliqué, la décision de décréter un moratoire a été prise « au cours des derniers jours ». Elle doit permettre à Desjardins d’« évaluer » ce type de situation, dans le but de mettre en place « cet automne » un « plan pour coordonner le financement des projets de pipelines ». « À partir du moment où nous aurons une politique globale harmonisée, nous pourrons aller de l’avant », a-t-il ajouté, sans plus de précision.

Le Devoir a par ailleurs contacté la RBC, la BMO, la Banque Nationale, la TD et HSBC afin de savoir pourquoi ces banques avaient décidé de financer la construction du controversé pipeline d’exportation. « Nous convenons que le développement et le transport des ressources énergétiques suscitent une diversité d’opinions. RBC appuie le développement de méthodes écologiques de développement, de production et de transport des ressources énergétiques, et participe à ce projet susceptible d’être profitable à l’économie et au marché du travail du Canada », a répondu la Banque Royale.

« Nous comprenons et reconnaissons les différents points de vue au sujet du développement énergétique », a indiqué la TD, sans plus de commentaires. La Banque Nationale a pour sa part refusé de commenter, tandis que la BMO et HSBC n’ont pas répondu aux demandes du Devoir.

Spécialiste de l’économie des ressources naturelles, Jean-Thomas Bernard estime que les institutions financières ne prennent pas de risque financier important en soutenant le projet de Kinder Morgan. Dans le pire des cas, elles pourraient devoir composer avec « un certain risque pour leur image auprès de leurs clients ».

Gaz à effet de serre

Olivier Gamache, du Groupe d’investissement responsable, ne s’étonne pas non plus de voir les institutions financières prêter des centaines de millions de dollars à la pétrolière texane, en raison de l’importance du secteur des énergies fossiles dans l’économie canadienne. Mais selon lui, il ne faudrait pas perdre de vue « le rôle social » que ces institutions devraient jouer dans la « transition » vers une économie moins émettrice de gaz à effet de serre.

La banque néerlandaise ING a d’ailleurs annoncé récemment qu’elle ne financerait aucun projet de pipeline au Canada, comme Trans Mountain, mais aussi Keystone XL et Énergie Est, de TransCanada.

Dans ce contexte, Greenpeace presse le Mouvement Desjardins de mettre fin définitivement au financement de projets liés à l’exploitation du pétrole albertain. « Les pipelines de sables bitumineux posent des risques majeurs, que vous soyez préoccupés par les rendements financiers, les droits de la personne ou l’environnement, a soutenu son porte-parole, Patrick Bonin. Desjardins a pris la bonne décision en annonçant un moratoire sur tout projet d’investissement ou de financement d’oléoducs et nous souhaitons qu’il devienne rapidement permanent. »

27 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 8 juillet 2017 07 h 10

    Merci M. Shields pour cette information

    Beau travail de reportage.

    « En tant qu’institution financière coopérative, Desjardins prend des décisions alignées sur l’intérêt de ses membres, clients et collectivités». Je dirais à M. Bouchard que ce n'est pas dans mon intérêt à moi qui suis membre.

    Il faut bien être dans les relations publiques pour dire ce qui précède d'un côté de la bouche, pendant que, de l'autre , on finance à hauteur de 145 millions $ pour du transport de pétrole.

    Pourquoi ne pas investir dans les moyens de transports électriques en harmonie avec la spécificité québécoise d'avoir à une telle source d'énergie en grande disponibilité?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 10 juillet 2017 13 h 38

      -Je dirais à M. Bouchard que ce n'est pas dans mon intérêt à MOI qui suis membre-


      Je suis certain que Desjardins offre moult produits avec des caractéristiques de bonne vertus adaptées aux vôtres, dont ceux sans énergies fossiles. Il est donc libre a vous d'utiliser le domaine de vos économies, petites ou grosses, pour exprimer vos vertus tout en restant chez Desjardins (ou autres, toutes les institutions financières s'efforcent d'offrir des produits aux goûts des clients).

      Vous pouvez toujours aussi, et assez simplement investir directement dans les entreprises liés par une façon ou une autre au transport sans carbone.

      Mais la démarche de monsieur Shields ici est tout autre chose et s'apparente fortement a la mise en place d'un tribunal inquisitoire. Un tribunal ou l'on tranche le bien du mal pour imposer sa version du bien, évidement. On n'est plus dans l'offre et l'argumentaire de multiple points de vue mais bien dans l'exclusion de toutes les opinions qui ne se conforment aux nôtres.

      La nouvelle ici c'est Desjardins a fait péché, mais elle se repend...

      Et plus curieux encore c'est que rien dans cette campagne de désinvestissement n'offre d'arguments qui expliqueraient comment la chose réduirait les émissions de GES.

      Tout l'avantage offert repose sur le peaufinement de l'image de soi, genre photo selfie de soi et son relevé de compte pour faire valoir que j'on est une bonne personne. Mais un absence totale d'explication de l'action réelle sur les GES, tout est centré sur l'image de soi, et rien d'autre. Pour prendre un terme a la mode on est en plein fake actions, soit une fausse action environnementale.

      Pour dire ici le reproche fait a Desjardins représente quelques 1.5 millième des actifs qu'elle a sous gestion, soit 0.15%...

  • Denis Desmeules - Abonné 8 juillet 2017 08 h 32

    Desjardins du mauvais coté de l'histoire

    Bonjour, j’apprend par le journal Le Devoir de ce matin que Desjardins investie 145M$ dans le projet de pipeline controversé Kinder-Morgan. C’est bien vrai que l’argent n’a pas d’odeur !
    Si les individus du mouvement Desjardins qui prennent ces décisions ont des formations universitaires, ils devraient donc être sensibles aux arguments de la science climatique, n’est-ce pas!
    Alors donc, c’est impossible que vous ignoriez la situation climatique planétaire. C’est impossible que vous ignoriez que la production et la combustion d’hydrocarbure produit de puissants gas à effet de serre qui réchauffe la planète. C’est impossible que vous ignoriez que les dérèglements climatiques plus fréquents et plus intenses sont très fort probablement reliés au réchauffement planétaire. C’est impossible que vous ignoriez que la science est catégorique à ce sujet, nos devrions cesser maintenant la combustion d’hydrocarbures si nous voulons éviter la catastrophe humaine en préparation. C’est impossible que vous ignoriez que même les cibles de l’accord de Paris ne seront probablement pas atteintes. C’est impossible que vous ignoriez que les glaciers du monde et particulièrement ceux des pôles fondent à un rythme accéléré et que cela entraînera rapidement une augmentation du niveau des mers qui détruira l’habitat de centaines de millions de personnes qui vivent sur les îles et les littoraux océaniques. C’est impossible que vous ignoriez que vous avez pris une décision digne du président TRUMP au sujet de Kinder-Morgan.
    Je pourrais continuer durant plusieurs heures à vous donner des arguments solides, scientifiques, humanistes, etc…
    Alors je peine à comprendre la décision de Desjardins. Votre décision se situe du mauvais coté de l’histoire. Vous contribuez moralement et dans les faits à la destruction du seul habitat que connaisse l’humanité! Qu’en dites-vous M. Alphonse !!

  • René-André Hervieux - Abonné 8 juillet 2017 08 h 56

    Quelle déception!

    Certes, il n'est pas surpreant car Desjardins se comporte comme une banque ; elle est gérée par des fininanciers qui n'ont que pour seule préoccupation l'argent et le rendement...

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 8 juillet 2017 09 h 03

    C'est honteux!!

    Alors que tous les signaux climatologiques intelligibles nous disent et nous prévien-
    nent qu'il faut absolument nous sortir du tout au pétrole,v'là-t'y-pas que j'apprend que ma Caisse du Lac-Mégantic utilise mon propre argent pour me polluer la vie,et
    plus particulièrement ma conscience écologique,en faisant de moi,de ma personne,le
    complice de son sale capitalisme névrotique!!

    Le "moratoire" de Desjardins est la réaction à une honteuse gêne de celui et de ceux qui se font prendre les culottes baissées jusqu'aux "je-nous" et dans le Mouvement!
    Les nombreuses oppositions aux pipes-main dans la main du Trans Mountain auront
    mis à "je-nous" la vertueuse mémoire-même d'Alphonse Desjardins.

    Qu'on me vire ceux qui se sont trempés dans cette décision de $140. millions.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 8 juillet 2017 09 h 16

    Une faute contre la coopération

    Je ne comprends pas pourquoi Desjardins finance ainsi Kinder Morgan. Non seulement se comporte-t-il, encore une fois, comme une simple banque d'affaires, mais il nuit aux coopérants du monde entier en raison de la nocivité des changements climatiques annoncés. Il lui faudrait plutôt donner l'exemple et mettre de l'avant l'accord de Paris sur le climat... Une honte.