Développer une culture du risque

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Philippe Gachon, professeur au Département de géographie de l’UQAM, regrette l’absence d’une culture du risque au Québec, que ce soit dans les systèmes de gestion ou dans les systèmes d’alerte.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Philippe Gachon, professeur au Département de géographie de l’UQAM, regrette l’absence d’une culture du risque au Québec, que ce soit dans les systèmes de gestion ou dans les systèmes d’alerte.

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

Bien qu’il soit un expert en matière de phénomènes météorologiques extrêmes, Philippe Gachon s’est lui aussi enfoncé dans la tempête de neige qui a frappé le sud du Québec dans la nuit du 14 au 15 mars dernier. Après avoir quitté son travail en soirée à Montréal, il raconte avoir mis plus de deux heures pour retourner chez lui sur la Rive-Sud. « J’ai sous-estimé les risques et j’ai failli rester sur la 116, reconnaît-il. Même moi, je me suis fait prendre au jeu. »

Cela ne se compare pas aux automobilistes qui ont été coincés pendant plusieurs heures sur l’autoroute 13, voire à ceux qui ont trouvé la mort en demeurant piégés dans leur voiture ensevelie sous la neige tombée cette nuit-là. Néanmoins, le professeur au Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en appelle à développer « une culture du risque », tant dans nos systèmes de gestion que dans les systèmes d’alerte. « À propos des phénomènes comme les tempêtes de neige, on se dit : “On est habitué à Montréal. Pas de problème avec ça.” Ce qui s’est produit il y a un mois est un bon exemple qu’on a sous-estimé les facteurs qui pouvaient mettre à risque la population. »

Il cite en exemple les grandes villes des États-Unis, comme New York, qui demandent à leurs citoyens de rester chez eux lors de tempêtes violentes. « Ce n’est pas normal qu’à Montréal, alors qu’on a vu la tempête arriver longtemps à l’avance, on n’ait pas informé tout le monde de sortir de son bureau vers midi, ou du moins avant l’arrivée de la nuit, à cause des conditions particulièrement dangereuses. » Du même souffle, il dit ne pas comprendre pourquoi la fermeture des écoles relève des commissions scolaires et non des autorités publiques à un plus haut niveau.

Lacune dans l’information

Le titulaire de la Chaire de recherche stratégique sur les risques hydrométéorologiques liés aux changements climatiques signale notamment des lacunes dans la livraison de l’information. « Moi qui connais bien les sites Web d’Environnement Canada et les bases de données, j’étais incapable de savoir, avant de partir de mon bureau, la quantité de neige qui était déjà tombée à Saint-Hubert ou Dorval », relate-t-il. Il refuse de jeter la pierre à Environnement Canada, qui n’a, selon lui, pas bénéficié d’un soutien suffisant durant le règne du gouvernement Harper. Mais il juge aujourd’hui que l’organisme fédéral devrait mettre en place une vigie météorologique comme il s’en trouve dans certains pays européens.

« Ce n’est pas un problème de communication, précise M. Gachon. La plupart des gens ont des téléphones cellulaires et les réseaux de communication sont beaucoup plus importants qu’autrefois, mais il doit y avoir des messages ciblés à la population, comme ceux de rester chez soi, de partir du travail et de se mettre rapidement à l’abri. » Ce genre d’approche permettrait, selon lui, de développer des comportements qui minimiseraient les risques dans la population, mais aussi au sein des autorités publiques.

« On a un système, à Environnement Canada, qui lance des avertissements, mais qui s’arrête là. Il n’y a aucun message ciblé sur les comportements à adopter pour réduire les risques devant des phénomènes violents. Il n’y a pas non plus de gradation », souligne-t-il parmi les écueils. À son avis, il est aujourd’hui possible de raffiner l’information pour tenir les gens informés au fur et à mesure qu’une tempête se développe.

Plus de précipitations en hiver

Or, il y a urgence d’agir. Les événements météorologiques de cet ordre vont fort probablement s’amplifier dans les prochaines années en raison des changements climatiques. « Dans le contexte d’un réchauffement, ce type de tempête ne sera pas nécessairement plus nombreux », indique M. Gachon. En revanche, il signale qu’on pourrait avoir quelques tempêtes beaucoup plus intenses que d’habitude et qui engendreraient des quantités de précipitations « qu’on a rarement observées ».

La raison ? Plus les températures montent, plus l’atmosphère tend à se charger en humidité. Selon les modèles théoriques, l’intensité des précipitations s’accroît de 5 % à 7 % pour chaque degré Celsius supplémentaire en hiver dans le sud du Québec. Or il ne fait plus de doute que le thermomètre, au sud du Québec, grimpe au fil des années. Les températures annuelles au sud du Canada ont augmenté de plus de 1,3 degré Celsius entre 1948 et 2013, soit un réchauffement presque deux fois plus important que la tendance mondiale.

Les précipitations générées par ce réchauffement risquent d’être plus abondantes durant l’hiver, car la hausse des températures moyennes mensuelles, enregistrées entre 1984 et 2013, s’avère plus importante durant les mois de décembre, de janvier, de février et de mars que durant le reste de l’année.

M. Gachon précise que le sud du Québec se révèle plus susceptible de subir des tempêtes extrêmes que l’Ouest canadien, notamment en raison du corridor de la vallée du Saint-Laurent. « Et ces tempêtes vont être modifiées dans le contexte du réchauffement en particulier. C’est ce qu’on a vu dans la tempête il y a un mois. »

Des cocktails de plus en plus violents

Le chercheur s’est beaucoup attardé dans ses travaux à la tempête qui a fouetté les côtes du Bas-Saint-Laurent, de la Côte-Nord et de la Gaspésie le 6 décembre 2010. Celle-ci s’est justement déclarée à la fin de l’année la plus chaude enregistrée entre 1950 et 2013. À Rimouski, la marée s’était élevée de 5,54 m, un niveau record en 110 ans. Quelque 500 personnes avaient été évacuées et les dommages avaient ensuite été estimés à des dizaines de millions de dollars. Cet événement avait été le fruit d’un cocktail de fortes marées, de basse pression et de forts vents du nord-est favorables à l’accumulation d’eau dans l’estuaire.

« Les aléas de la météo, qui ont des répercussions majeures sur l’environnement et les humains, sont souvent le résultat, presque dans la majorité des cas, de combinaisons de facteurs qui font qu’on a un phénomène, qui n’est pas nécessairement extrême en soi, mais qui, une fois combiné avec les vents, les précipitations et le niveau d’eau, finit par présenter un risque particulièrement majeur. »

Or le réchauffement de nos températures met en place des conditions qui augmentent les probabilités d’occurrence de ce genre de cocktail météorologique extrême. « C’est la météo qui est en train de changer avec les changements climatiques, surtout dans un pays comme le nôtre, qui est déjà extrêmement variable, entre les tempêtes de neige, les inondations, les tornades et les sécheresses, souligne M. Gachon. On est moins à risque qu’aux États-Unis d’avoir des tempêtes tropicales et des ouragans, parce qu’on est plus au nord, mais pour le reste, on a pratiquement l’ensemble des phénomènes météorologiques violents. »

Outre la révision de l’organisation, la gouvernance, la livraison d’information et la préparation des autorités publiques, l’aménagement doit désormais tenir compte de la nouvelle donne. « Si on veut réduire les risques de désastres dans le futur, il va falloir se préoccuper du problème des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi réduire les facteurs de risque, travailler sur la réduction des facteurs de vulnérabilité et arrêter de construire des routes ou des bâtiments dans les zones inondables ou fortement exposées à des conditions météorologiques violentes », indique-t-il.

La question ne se pose pas seulement à l’échelle locale. Les 7 et 8 mars derniers, en parallèle du sommet panaméricain sur la réduction des risques de catastrophes, mené sous l’égide des Nations unies au Palais des congrès de Montréal, M. Gachon a participé à un forum public tenu à l’UQAM, duquel a émané la recommandation de redoubler les efforts pour atténuer le degré d’exposition et la vulnérabilité des populations pour prévenir l’apparition de nouveaux risques de catastrophes.

Des échanges entre chercheurs québécois et français

L’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM et l’Observatoire des sciences de l’univers de l’Université de Rennes 1, en France, ont amorcé un travail de collaboration dans le domaine de la recherche en environnement. Des dizaines de chercheurs des deux établissements se sont rencontrés du 3 au 5 avril dernier, à Montréal, pour déterminer comment ils pouvaient réaliser ensemble des projets dans ce domaine. Trois axes de recherche ont été déterminés, soit les ressources souterraines, la transition écologique des villes et la qualité de l’eau des bassins versants. « On s’est rendu compte qu’on avait beaucoup de points en commun en matière de recherche », explique Gilles Pinay, directeur de l’Observatoire des sciences de l’univers de Rennes 1. Ce chercheur, dont les travaux s’attardent aux écosystèmes perturbés en Bretagne en raison de la pression agricole, indique que son établissement détient une expertise qui pourrait permettre au Québec de « ne pas aller vers ces extrémités ». René Audet, directeur par intérim de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, note qu’« il y a beaucoup d’activités en agriculture urbaine à Montréal et à Rennes » et qu’« il y a un partage d’expérience qui n’a pas encore été réalisé ». Il observe aussi une attention particulière accordée aux infrastructures vertes dans ces deux villes séparées par l’Atlantique. La question du transfert du savoir dans les milieux et dans la société a teinté les discussions lors de ces journées interdisciplinaires. Car au-delà de la volonté d’accroître la connaissance, « un autre objectif plus large est de combattre la crise écologique, de s’adapter aux changements climatiques, de participer aux transformations de la société en cours et à la transition écologique », souligne M. Audet.