Climat: le Canada reste vulnérable aux grands bouleversements

L’enrochement des berges ne pourra suffire à protéger les routes le long du fleuve Saint-Laurent. Il faut, disent les experts, tenir compte des changements climatiques en cours et à venir pour déterminer les meilleures façons de faire pour protéger nos infrastructures et nos services.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir L’enrochement des berges ne pourra suffire à protéger les routes le long du fleuve Saint-Laurent. Il faut, disent les experts, tenir compte des changements climatiques en cours et à venir pour déterminer les meilleures façons de faire pour protéger nos infrastructures et nos services.

S’il est primordial de réduire les émissions de gaz à effet de serre du Canada, il faudrait impérativement mettre autant d’efforts dans l’adaptation aux inévitables impacts des changements climatiques. Or, dans ce domaine, le retard est évident, conclut un rapport produit à la demande des premiers ministres des provinces et du fédéral en vue de l’élaboration de la stratégie climatique nationale, et dont Le Devoir a obtenu copie.

Dans la foulée de la rencontre fédérale-provinciale de mars dernier, quatre groupes de travail ont reçu le mandat de produire des rapports sur les « priorités » en matière de lutte contre les changements climatiques. Ceux-ci doivent servir à la mise en place de la première stratégie canadienne dans le domaine, qui sera annoncée en décembre dans le cadre d’une rencontre entre Justin Trudeau et ses homologues provinciaux.

Parmi les quatre rapports obtenus par Le Devoir, un insiste sur l’importance de l’adaptation et de la résilience relativement aux bouleversements du climat. « Un travail significatif pour réduire les émissions est nécessaire et contribuera à éviter les situations ingérables dans le futur. Mais des efforts aussi ambitieux sont nécessaires pour s’adapter aux impacts inévitables des changements climatiques que le Canada connaît déjà et qu’il continuera de connaître », souligne ainsi le document d’une soixantaine de pages.

« Ce n’est pas un aveu de défaite, ajoute le rapport. C’est une réponse nécessaire aux impacts du changement climatique. » Car il faut bien le reconnaître, insistent les auteurs, le climat du Canada est en train de changer. « Globalement, il est plus chaud, plus humide, et la fréquence des événements [climatiques] extrêmes change. » La hausse des températures au pays est aussi « deux fois plus importante » que la moyenne mondiale.

Risques multiples

Au final, les impacts du réchauffement sont évidents à travers le pays. Le document évoque la fonte accélérée des glaces et du pergélisol, la montée des eaux, notamment dans le golfe du Saint-Laurent, la multiplication des tempêtes, des vagues de chaleur et des sécheresses, mais aussi l’augmentation de la pollution de l’air.

Tous ces phénomènes « présentent des risques significatifs pour les communautés, la santé et le bien-être, l’économie et l’environnement ». Et surtout, ils vont « persister et s’aggraver, même avec un effort concerté de réduction des émissions de gaz à effet de serre », prévient le document, obtenu dans sa version anglaise, et qui doit être publié cette semaine.

Il est donc primordial de mettre en place un plan national d’adaptation. Or, aucune stratégie du genre n’a jusqu’ici été élaborée. Il existe certes des exemples d’initiatives mises de l’avant afin de s’adapter à ces changements. « Cependant, déplore le rapport, elles servent habituellement à faire face ou à réagir à des risques liés au climat actuel et ne prévoient pas les changements à venir. De façon générale, il existe peu d’exemples d’actions spécifiques ou proactives pour réduire la vulnérabilité au changement climatique. »

Solutions

Pour remédier à la situation, le rapport fait valoir qu’il faut agir sur plusieurs fronts. Globalement, il serait désormais essentiel de mieux documenter, mais surtout d’intégrer systématiquement la réalité climatique dans les prises de décisions. On estime par exemple qu’il est nécessaire de bâtir des infrastructures « climato-résilientes ». Il peut s’agir par exemple de routes ou encore d’infrastructures énergétiques. Or, dans ce cas, la politique actuelle du « plus bas soumissionnaire », qui ne tient pas compte des impacts du dérèglement du climat, risque de s’avérer nettement plus coûteuse.

Les infrastructures « naturelles » devraient elles aussi être prises davantage en compte. Il faut, souligne le rapport, reconnaître l’importance des « services écosystémiques » rendus par les milieux naturels, notamment pour améliorer la qualité de l’air et de l’eau. On donne en exemples les toits verts, qui ont un rôle dans la régulation de la température des immeubles et dans l’absorption des eaux de pluie, mais aussi les arbres, qui réduisent notamment les îlots de chaleur.

Pour faire face aux événements climatiques extrêmes, le système de santé devrait être doté de moyens mieux adaptés, par exemple pour répondre aux impacts des vagues de chaleur. Et dans tous les cas, l’action gouvernementale devrait prioriser les populations les plus vulnérables, dont les Premières Nations.

Le rapport va plus loin encore en affirmant qu’une réduction de l’empreinte environnementale des individus, des communautés et des entreprises « contribuerait à accroître la résilience en réduisant la consommation de ressources », mais aussi en assurant « une meilleure gestion des espaces naturels, qui protègent contre certains impacts ».

Facteur climat

Pour le directeur d’Ouranos, Alain Bourque, il ne fait aucun doute que les mesures d’adaptation sont aussi importantes que la réduction des émissions de gaz à effet de serre. « Dans nos prises de décisions et nos programmes gouvernementaux, nous tenons compte du vieillissement de la population. Il faudrait faire de même avec les changements climatiques. Il faut inscrire cet élément dans les critères de prises de décisions », illustre-t-il.

Il cite en exemple les infrastructures, qui sont reconstruites aujourd’hui sans tenir compte des impacts du réchauffement. « Nous investissons massivement dans la rénovation des infrastructures, mais en tenant compte de données climatiques historiques, alors que certaines devront être utilisées pendant plusieurs décennies. Ou alors nous construisons le long des zones côtières en nous basant sur de vieilles techniques. »

« D’un côté, il faut donc changer nos comportements en matière de consommation énergétique. De l’autre côté, il faut changer notre relation au climat. La lutte contre les changements climatiques comporte ces deux axes : réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation aux impacts. C’est seulement si nous avons les deux ensemble que nous pourrons minimiser les conséquences des changements climatiques. »

Les trois autres rapports portent sur le développement des technologies propres, l’instauration d’un prix sur le carbone et des mesures de réductions des gaz à effet de serre.

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 novembre 2016 03 h 16

    On ne peut pas servir deux maitres!

    On ne peut pas servir deux maitres! C'est ou le profit ou la sécurité et la santé de la population et la lutte contre les changements climatiques.
    «L’action gouvernementale devrait prioriser les populations les plus vulnérables, dont les Premières Nations.» .....«la politique actuelle du « plus bas soumissionnaire », qui ne tient pas compte des impacts du dérèglement du climat, risque de s’avérer nettement plus coûteuse.» J'espère que nos élus sont à l'écoute!

  • Yvon Pesant - Abonné 24 novembre 2016 07 h 41

    2006-2016

    La teneur de cet article portant sur l'importance de tenir compte des changements climatiques dans nos comportements est la même que celle d'une rencontre que nous avions eu le privilège d'avoir avec des spécialistes de référence en la matière dont Hubert Reeves, Claude Villeneuve et monsieur Bourque du groupe Ouranos. C'était en 2006. Dix ans déjà!

    Il avait alors été question de l'importance de tenir compte des extrêmes écarts de température en termes de sécheresses et de précipitations dans notre planification des aménagements à faire autant pour protéger nos acquis que pour réaliser correctement les projets d'avenir. Une rencontre mémorable.

    Je m'étonnerai toujours que, dix ans plus tard, nous en soyons encore à nous dire que c'est là ce que nous devrions faire, collectivement et individuellement parlant.

  • Daniel Cyr - Abonné 24 novembre 2016 09 h 03

    Pour un meilleur aménagement du territoire

    L'adaptation au « dérèglement climatique » ne nous dicte-elle pas de revoir la façon d'aménager le territoire? En ce moment, il faut bien se rendre compte que les manières de faire en ce domaine, dictées presque exclusivement par des impératifs économiques, ne tiennent pas la route, même les routes ne tiennent plus! Ce n'est pas les connaissances qui manquent, c'est plutôt la volonté de faire avec notre environnement et avec les écosystèmes naturels qui nous entourent et dont nous sommes tant tributaires. On nous sert souvent l'argument que nous n'avons pas les marges de manoueuvre économiques pour faire autrement. Avec cette vision, nous aurons à allonger le fric de toute façon, pour réparer les dégats, ce qui est déjà malheureusement bien amorcé, les exemples sont de plus en plus nombreux, même ici au Québec. Faut-il attendre que les compagnies d'assurances nous imposent de meilleures façons d'aménager le territoire? Avec le seul leitmotiv de l'adaptation, il semble bien que oui!

    • Jean Richard - Abonné 24 novembre 2016 11 h 09

      La population mondiale atteindra les 8 milliards d'ici peu d'années. Mais à quoi bon s'en préoccuper : au Québec, nous ne sommes que 8 millions et c'est ça qui compte pour ceux qui tiennent à se limiter à une conscience nationale.

      Avec seulement 8 millions d'êtres humains sur un aussi grand territoire, la notion d'abondance prend tout son sens. L'habitat humain et tout ce qu'il implique peut bien s'étaler, s'étaler, s'étaler : l'abondance et le bas prix des terrains semblent nous permettre les pires excès. Idem pour l'énergie : on ne cesse de nous dire que l'électricité est abondante, abondante (et propre en surface), de sorte qu'on déploie tous les moyens pour nous en faire consommer davantage.

      Les forces économiques limitent grandement les moyens de ceux qui sont élus pour gérer les richesses de la collectivité. La politique fait le reste des dégats. L'électoralisme est un poison dont on abuse et qui carbure à l'ignorance et à la désinformation.

      Bref, l'aménagement du territoire, il est hors contrôle au Québec ou plutôt, il est sous le contrôle de gens qui n'ont pas comme priorité le bien-être de la population et le respect de l'environnement.

  • Jean Richard - Abonné 24 novembre 2016 10 h 52

    Les obstacles

    Il ne pourra pas y avoir de réduction des émissions de gaz à effet de serre aussi longtemps que nous nous contenterons de mesurer ces réductions à une échelle territoriale et temporelle inappropriée.

    Échelle territoriale – La mondialisation de l'industrie n'a pas de frontières. On fabrique des objets avec des matières premières venues de tous les continents, en utilisant des sources d'énergie souvent importées d'autres continents. S'il n'y a pas de frontières à l'industrialisation, il y en a dans la vie politique. Et c'est pour se donner facilement bonne conscience vis-à-vis les autres que les gouvernements refusent d'intégrer l'empreinte écologique totale de la production industrielle. Ça donne lieu à des distorsions inqualifiables.

    Échelle temporelle – Dans plusieurs pays occidentaux, l'échelle temporelle adoptée est celle qui va du lendemain d'une élection à la campagne électorale suivante. Elle est rarement plus longue, souvent plus courte. Le plus bel exemple au Québec est la politique d'électrification des transports. Alors que Québec devrait investir massivement dans les transports collectifs en vue de réduire l'utilisation de la voiture individuelle, il fait le contraire. Québec veut voir grossir son parc automobile en subventionnant grassement les voitures électriques. Dans les deux principaux centres urbains du Québec, augmenter le nombre de voiture signifie augmenter la congestion, donc augmenter les émissions de GES car les véhicules circuleront de moins en moins vite et ces véhicules, pour au moins les 30 à 40 prochaines années, seront majoritairement alimentés par de l'essence.

    Et l'adaptation ? Ici, il faut s'attaquer à des éléments culturels et économiques. Notre système économique de production-consommation est lourdement dépendant non pas du pétrole ou de l'électricité, mais de l'énergie. Le travail humain a été remplacé par des sources extérieures d'énergie. L'abondance et le bas coût de ces sources d'énergie ont fait le reste.