Éviter le naufrage climatique: mission difficile

Une femme marche sur le lac desséché Chandola, en Inde, pour aller chercher de l’eau dans la ville d’Ahmedabad, en mai 2016. L’Inde a fait face à sa pire sécheresse depuis des décennies. Environ 330 millions de personnes, soit un quart de la population, ont souffert du manque d’eau après deux semaines de mousson.
Photo: Sam Panthaky Agence France-Presse Une femme marche sur le lac desséché Chandola, en Inde, pour aller chercher de l’eau dans la ville d’Ahmedabad, en mai 2016. L’Inde a fait face à sa pire sécheresse depuis des décennies. Environ 330 millions de personnes, soit un quart de la population, ont souffert du manque d’eau après deux semaines de mousson.

L’Accord de Paris sur le climat est entré en vigueur officiellement vendredi. La plus ambitieuse entente environnementale de l’histoire doit permettre, en théorie, d’éviter le naufrage climatique que nous annonce la science avec de plus en plus de précision. Mais la communauté internationale doit maintenant se donner les moyens d’atteindre les objectifs de cet accord, ce qui sera pour le moins ardu.

Le 12 décembre 2015. Au terme d’un blitz de négociations de dernière minute, mais aussi après des années de tergiversations, la communauté internationale réussit enfin, à Paris, à adopter un accord « ambitieux et équilibré » de lutte contre les changements climatiques, d’après les mots du président de la 21e Conférence des parties (COP21), Laurent Fabius.

Un exploit diplomatique salué partout dans le monde, surtout après l’échec cuisant, six ans plus tôt, de la COP15 de Copenhague. À cette occasion, les pays membres de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques avaient lamentablement échoué dans leurs efforts pour s’entendre sur un accord censé succéder au Protocole de Kyoto.

L’Accord de Paris, donc, a été signé par 195 États. Selon le libellé de cette entente non contraignante, tous ont convenu de l’absolue nécessité de maintenir l’augmentation prévisible de la température « bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels », tout en promettant de « poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C ». Une demande chère aux pays les plus vulnérables aux impacts des changements climatiques.

L’entente reconnaît également la responsabilité différenciée des pays, comme cela est inscrit à la Convention de l’ONU depuis 1992. Cela signifie que les pays riches, historiquement responsables des bouleversements climatiques, doivent faire davantage d’efforts pour lutter contre la crise climatique mondiale.

L’Accord de Paris précise aussi que les pays développés s’engagent à financer un fonds devant atteindre 100 milliards de dollars par année d’ici 2020 pour aider les pays en développement à s’adapter aux changements climatiques et à amorcer la transition énergétique vers une économie faible en carbone. Cette somme est « un plancher », selon la formulation inscrite dans l’accord. Mais sur le point très sensible des « pertes et préjudices » que subissent déjà des pays en raison des effets des bouleversements climatiques, l’Accord de Paris ne prévoit pas de compensations financières pour ces États. Il exclut donc toute « responsabilité ou compensation » des pays du Nord pour les préjudices subis par les pays en développement.

Manque d’ambition

Même si, sur papier, cet accord, déjà ratifié par 97 États, semble suffisant pour éviter les pires effets des bouleversements climatiques, la réalité scientifique indique clairement que les efforts nécessaires pour limiter le réchauffement devront être colossaux. Selon les calculs du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), il faudra réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 40 à 70 % d’ici 2050 (et les faire disparaître en 2100) pour espérer rester sous 2 °C et les baisser de 70 à 95 % pour rester sous 1,5 °C.

Or les émissions mondiales sont toujours en croissance soutenue, tout comme la population terrestre, qui doit atteindre neuf milliards d’individus d’ici 2050. Et à la lumière des engagements volontaires pris par les États jusqu’à présent, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) concluait jeudi que le monde se dirige d’ici 2100 vers des températures de +2,9 à +3,4 °C, ce qui serait synonyme d’impacts dévastateurs.

« Si nous ne commençons pas à prendre des mesures supplémentaires dès maintenant, dès la conférence de Marrakech [la COP22, qui s’ouvre lundi], nous finirons par pleurer devant une tragédie humaine évitable », a d’ailleurs prévenu Erik Solheim, directeur du PNUE, au moment de la publication du rapport annuel de l’organisme onusien sur l’action climatique mondiale. « Le nombre croissant de réfugiés climatiques frappés par la faim, la pauvreté, la maladie et les conflits nous rappellera de façon incessante notre échec. La science a montré que nous devons agir beaucoup plus vite », a-t-il ajouté.

Le rapport du PNUE appelle donc à redoubler les efforts tout de suite, avant 2020, année d’entrée en application des engagements des États dans le cadre de l’Accord de Paris. Pour accélérer le mouvement, l’organisme insiste notamment sur le rôle des villes, des entreprises et des citoyens dans les secteurs de l’agriculture et des transports et sur les mesures d’efficacité énergétique.

Belle surprise

Compte tenu de l’urgence de la situation et de l’ampleur des impacts des bouleversements climatiques, l’entrée en vigueur aussi rapide de l’Accord de Paris est donc une très bonne nouvelle. « Nous avons fait en neuf mois ce qui avait pris huit ans pour le Protocole de Kyoto », s’est réjouie jeudi la présidente de la 21e Conférence des Parties (COP21) et ministre française Ségolène Royal.

Spécialiste des négociations climatiques internationales et professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Hugo Séguin estime pour sa part qu’il s’agit d’une « belle surprise ». « L’Accord de Paris s’est conclu sur un “momentum” de la communauté internationale, qui a multiplié les engagements avant et pendant la Conférence de Paris. Et on vit encore sur ce “momentum”-là. La pression est encore là et les pays ne se sont pas fait prier pour déposer leurs instruments de ratification. » En date du 4 novembre, 97 États avaient ratifié l’Accord de Paris.

Selon M. Séguin, qui a participé à 12 COP au fil des ans, il importe maintenant de hausser « le niveau d’ambition », notamment en bonifiant les engagements des États, comme le prévoit la « clause » prévue dans l’entente intervenue en 2015. « Il faut augmenter la vitesse des changements année après année, estime-t-il. Et je m’attends à ce qu’on voie de plus en plus de pression en faveur d’une réduction du recours aux carburants fossiles. Nous sommes dans cet élan. La transition est inévitable. Elle va se faire. Mais la question est la suivante : est-ce qu’elle va se faire suffisamment rapidement ? »

Décisions canadiennes

Dans un premier temps, les pays qui se réunissent au Maroc dès lundi devront commencer à fixer les nombreuses dispositions permettant d’appliquer et de renforcer le pacte mondial contre le réchauffement de décembre 2015. Parmi les sujets qui doivent absolument progresser : la définition des règles de transparence (soit la vérification des engagements nationaux), la présentation des stratégies nationales d’ici à 2050, la montée en puissance de l’aide financière aux pays en développement et l’aide technique pour mettre en place des politiques de développement « propre » (énergies renouvelables, transports et habitats moins énergivores, nouvelles pratiques agricoles, etc.).

Quel sera le rôle du Canada ? Après des années de blocage du gouvernement conservateur, Hugo Séguin estime qu’Ottawa fait désormais partie du camp des pays qui cherchent des solutions. Reste qu’au pays, les promesses « vertes » du gouvernement Trudeau se sont heurtées à la réalité politique canadienne, où le secteur des énergies fossiles occupe toujours une place prépondérante.

Pour les groupes environnementaux, il est d’ailleurs plus que temps de marquer une rupture avec ce Canada tourné vers l’exploitation de plus en plus importante de ressources énergétiques qui contribuent directement aux bouleversements du climat. Équiterre et Greenpeace l’ont rappelé vendredi.

Dans un contexte où le gouvernement Trudeau a approuvé récemment un imposant projet d’exportation de gaz de schiste et qu’il doit décider sous peu du sort d’un autre projet destiné à l’exportation de pétrole des sables bitumineux, plusieurs se demandent en effet s’il sera possible de lutter contre les changements climatiques tout en autorisant les projets conçus par l’industrie des énergies fossiles.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
6 commentaires
  • Jacques Lapointe - Abonné 5 novembre 2016 04 h 36

    Il n'y a pas de volonté politique

    Alors qu'il faut réduire la production pétrolière et allez vers les énergies renouvelables, l'électrification des transports. Justin Trudeau s'apprête à autoriser 2 pipelines. C'est évident que l'on s'en va tête première dans l'emballement du climat. On peut s'attendre à des centaines de milliers de morts. Beau cadeau à laisser à nos enfants et petits enfants. C'est maintenant qu'il faut agir, en 2050,il sera trop tard et il y a longtemps que nos politiciens d'aujourd'hui, ne seront plus là.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 5 novembre 2016 22 h 11

    ... et aucune volonté citoyenne...

    La majorité des citoyens sont assis dans leur confort, dans leur esprit de consommation sans aucune vision du futur, on veut des enfants mais pourquoi on en fait?... pour les laisser dans un monde où ils mourront du cancer? Sans système de santé pour les soigner, ou pour qu'ils crèvent de faim à cause de la montée des océans. On ne peut reprocher seulement au gouvernement fédéral cette inertie, ne faites que regarder ce qui se passe à Montréal au niveau de la circulation automobile.

  • Daniel Bérubé - Abonné 6 novembre 2016 00 h 02

    Une phrase dans le texte,

    qui est courte mais qui fait réfléchir...

    "...nous finirons par pleurer devant une tragédie humaine ÉVITABLE »...

    Effectivement, peu de mots existe pour représenter l'importance de la chose, ses impacts sur l'humanité toute entière, menaçant même son existance !

    Avons-nous réellement bien fait de se débarasser de Dieu, de s'en libérer, et de plonger dans la Liberté avec un grand L..., les plaisirs qui nous y étaient promis !

    Nous pouvons voir où ces "libérations" nous ont mené........

  • Jean Richard - Abonné 6 novembre 2016 10 h 09

    La science ou les médias ?

    « le naufrage climatique que nous annonce la science avec de plus en plus de précision » – Un tel catastrophisme ne vient pas de la science mais des médias. C'est que la science (et ce qu'on a convenu d'appeler l'esprit scientifique) vise à l'objectivité et le catastrophisme n'est pas objectif.

    « il faudra réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 40 à 70 % d’ici 2050 (et les faire disparaître en 2100) » – Mission impossible, à moins de transformer la planète en un désert intégral, c'est-à-dire de faire disparaître toute trace de vie, car tout organisme vivant a la particularité d'émettre des gaz à effet de serre. Lorsque nous respirons, nous rejetons un supplément de dioxyde de carbone et de vapeur d'eau. Et lorsque nous digérons ce que nous avons mangé, nous rejetons une certaine quantité d'un très efficace gaz à effet de serre : le méthane. En principe, pris individuellement, nous participons à un cycle court d'échange de carbone (et des constituants des autres GES). Mais en pratique, il y a un sujet tabou qu'on refuse parfois d'aborder, la croissance rapide de la population humaine et le niveau élevé de transformation de l'environnement que cette population humaine amène.

    Le dossier des changements climatiques est TRÈS complexe. Or, il est à craindre que le catastrophisme, que la réduction au seul facteur des combustibles dits fossiles et que la politisation n'aident en rien à une meilleure compréhension du public. Il est à craindre également que cette mise en premier plan des changements climatiques serve à occulter des problèmes environnementaux beaucoup plus immédiats, beaucoup plus urgents.

    Enfin, toute aussi inquiétante est la non-volonté de ne pas remettre en question le fonctionnement de notre économie, pratiquement basée sur la transformation toujours croissante de notre environnement, en particulier dans nos sociétés occidentales. Ainsi, la réduction de notre empreinte écologique est exclue du discours dominant et pourtant...

  • Hélène Boily - Abonnée 6 novembre 2016 10 h 18

    Trudeau et sa jolie bouille

    Ils resteront dans l'Histoire comme fossoyeurs de l'Accord de Paris.