Biodiversité: l’Amazonie moins en danger que les forêts boréales

Les chercheurs de 90 institutions ont compilé et analysé les données d’inventaires forestiers de 780 000 parcelles de forêt réparties dans 44 pays et 13 régions écologiques différentes.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les chercheurs de 90 institutions ont compilé et analysé les données d’inventaires forestiers de 780 000 parcelles de forêt réparties dans 44 pays et 13 régions écologiques différentes.

Les forêts boréales du Québec souffriront bien davantage du déclin de la biodiversité que les forêts tropicales de l’Amazonie, selon une vaste étude internationale publiée jeudi dans la revue Science. Cette étude visait à évaluer les effets concrets de la perte de biodiversité qui s’observe à travers le monde en raison de la déforestation et du changement climatique.

Les scientifiques avaient déjà observé que plus un écosystème comprend un grand nombre d’espèces différentes, meilleur est son état de santé étant donné qu’il contient plusieurs espèces jouant le même rôle. « En écologie, on parle de redondance. Pour un écosystème où il y a beaucoup de redondances, ce n’est pas si grave de perdre quelques espèces parce qu’il y en a d’autres qui vont faire le boulot et maintenir les processus de base. Ainsi, si une forêt qui possédait dix espèces fixatrices d’azote en perd trois ou quatre, ce n’est pas très grave parce que les espèces qui ont survécu vont faire le travail. Mais si la forêt perd les deux seules espèces qu’elle avait, c’est toute la forêt qui en pâtit parce qu’il n’y a plus d’azote pour tout le monde », explique Bruno Hérault de l’Unité mixte de recherche Écologie des forêts de Guyane du Cirad, l’organisme français de recherche agronomique pour le développement durable.

Perte de productivité

Les chercheurs savaient aussi, grâce à la modélisation mathématique, que la biodiversité augmente la stabilité et la productivité d’un écosystème. « Mais ça restait des résultats d’équations qui sont très difficiles à voir dans la nature. On l’a mis en évidence dans des systèmes herbacés des prairies, mais la grande question était de savoir si ça marchait aussi dans les forêts », dit M. Hérault.

Cette fois, les chercheurs de 90 institutions ont compilé et analysé les données d’inventaires forestiers — remontant à plus de 30 ans — de 780 000 parcelles de forêt réparties dans 44 pays et 13 régions écologiques différentes. Les résultats de cette étude exceptionnelle par son ampleur montrent que la perte de biodiversité au sein d’une forêt diminue sa productivité, qui correspond à toute la biomasse créée par la forêt sous forme de bois, de feuilles et de racines. De façon générale, une diminution globale de 10 % de la diversité des espèces d’arbre dans une forêt causerait un déclin de 2 à 3 % de sa productivité. Les chercheurs ont aussi trouvé, par simulation, qu’une perte de 99 % de la biodiversité entraînerait une chute de 62 à 78 % de la productivité.

Même si la même tendance a été observée partout sur la planète, d’importantes variations sont apparues entre les différents types d’écosystème. Ainsi, un même pourcentage de perte de biodiversité entraîne un plus grand déclin de la productivité relative (soit le pourcentage de productivité perdue) dans les forêts boréales de l’Amérique du Nord, du nord-est de l’Europe, du centre de la Sibérie, de l’Asie de l’Est, notamment, que dans les forêts tropicales de l’Amazonie, de l’ouest et du sud-est de l’Afrique, du sud de la Chine, du Myanmar et du Népal — bien que ces dernières forêts tropicales perdent plus de tonnes de carbone par an en termes absolus en raison de leur plus grande productivité de base.

« Dans la forêt tropicale du nord de l’Amérique du Sud, on trouve entre 150 et 200 espèces d’arbre à l’hectare [10 000 mètres carrés]. Perdre 50 espèces dans de telles forêts qui sont naturellement très riches est moins grave que de les perdre dans une forêt où on aurait entre 60 et 70 espèces. Et que dire des forêts de Sibérie et du nord du Canada, qui ne comptent parfois que deux espèces ? » souligne M. Hérault.

Rentable, la biodiversité

Les chercheurs ont par ailleurs évalué qu’une perte de biodiversité moyenne de 25 % réduit de 7,2 % la capacité d’une forêt à stocker le carbone, ce qui par ricochet diminue le rôle que les forêts peuvent jouer dans l’atténuation du changement climatique. Ils ont également estimé la valeur économique de la biodiversité, compte tenu de son rôle dans la productivité des forêts qui sont exploitées commercialement. Ils ont calculé que la présence d’une bonne biodiversité permet de gagner entre 166 et 490 milliards $US par an, soit au moins deux fois plus que ce qu’on investit pour la protection des forêts.

Les effets négatifs de la perte de biodiversité sur la productivité des forêts devraient inciter les forestiers à revoir leurs pratiques de plantation et à privilégier les peuplements d’essences mixtes plutôt que les monocultures, affirment les auteurs de l’article dans Science, parmi lesquels figure Bruno Hérault.

1 commentaire
  • Pierre Valois - Abonné 14 octobre 2016 08 h 05

    Ce que nos compagnies forestières nous ont donc laissé

    La lecture de cet article en fera frissonner plusieurs. Imaginez tout le tort qu'elles ont causé à nos forêts québécoises en faisant souvent, des coupes à blanc sur d'immenses surfaces et en remplaçant toute la diversité des arbres qu'on y retrouvait par la plantation d'une seule espèce, question de pouvoir retourner au plus vite sur ces parterres de coupe et d'y retrouver non pas ce que la nature aurait donné, mais ce que ces compagnies forestières comptaient y exploiter.

    Voilà à quoi nous en arrivons quand nous confions le poulailler et ses poules aux renards.