Les océans malades du réchauffement

La gigantesque masse océanique qui couvre 71 % de la planète devrait gagner de un à quatre degrés d’ici à 2100.
Photo: Greg McFall / National Oceanic and Atmospheric Administration / Associated Press La gigantesque masse océanique qui couvre 71 % de la planète devrait gagner de un à quatre degrés d’ici à 2100.

Au milieu du hall d’exposition du congrès de l’Union internationale pour la protection de la nature (UICN), qui se tient à Hawaï jusqu’au 10 septembre, trône une très grosse mappemonde de l’agence météorologique et océanique américaine (NOAA). Elle se taille un franc succès auprès du public en montrant en accéléré le réchauffement de l’océan, ainsi que l’augmentation de son taux de salinité depuis la fin du XXe siècle : la planète vire à l’écarlate.

Et la gigantesque masse océanique qui la couvre à 71 % — soit 360,6 millions de kilomètres carrés — devrait encore gagner de un à quatre degrés d’ici à 2100. Même la température de l’eau des grandes profondeurs est en train de s’élever et, près des côtes, le thermomètre grimpe 35 % plus vite que dans la haute mer depuis les années 1960.

Les scientifiques estiment que l’océan a absorbé 93 % du réchauffement dû à l’émission de gaz à effet de serre générés par les activités humaines depuis 1970. « Sans cela, il ferait 36 °C de plus qu’actuellement sur la Terre, ce serait invivable », traduit Carl Gustaf Lundin, directeur du programme marin de l’UICN. Or « 70 % de la biodiversité se trouve dans l’océan », rappelle-t-il.

Ce rôle de tampon au regard des changements climatiques a un coût élevé pour les écosystèmes marins, c’est ce que le réseau de défense de la nature montre dans une volumineuse compilation d’études scientifiques, qu’elle vient de rendre publique. Quatre-vingts scientifiques originaires de 12 pays ont contribué à cette somme — inédite par son ampleur. Le tableau est édifiant.

Photo: Jose Cabezas Agence France-Presse Un fou brun, perché sur une tortue olivâtre, au large du Salvador

« Les changements dans l’océan se font cinq fois plus vite que dans n’importe quel écosystème terrestre », annonce Dan Laffoley, vice-président de la Commission mondiale des aires protégées de l’UICN et l’un des principaux coauteurs. Des régions polaires jusqu’aux régions tropicales, des groupes entiers d’espèces, comme les méduses, les tortues et les oiseaux de mer, se sont mis à remonter de dix degrés de latitude vers les pôles.

Tous les organismes marins ont commencé à migrer : phytoplancton, algues, invertébrés, poissons, mais pas tous selon la même trajectoire. Non seulement le plancton, à la base de la chaîne alimentaire de la faune marine, change d’aires de répartition depuis 50 ans, mais sa saisonnalité se modifie, et il devient plus petit par endroits. Note plus positive : il se diversifie dans les eaux froides.

Ces nouvelles donnes ont des effets « dramatiques », insistent les auteurs, sur la reproduction et la nutrition de nombre d’espèces. Le réchauffement a, par exemple, un effet dévastateur sur les tortues, dont six des sept espèces marines sont classées en danger d’extinction par l’UICN. Entre autres maux, il perturbe l’incubation des oeufs, augmentant dangereusement le nombre de femelles, au point de compromettre la génération suivante.

Certains phénomènes sont connus : le blanchiment des coraux est un indicateur évident, repérable à l’oeil nu, du réchauffement et de l’acidification de l’eau. La totalité des coraux devrait être affectée d’ici à 2050, alors qu’ils fournissent l’habitat d’un quart des espèces de poissons.

Santé humaine

Il est plus difficile de sensibiliser le public au sort des algues, bien que les scientifiques s’inquiètent tout autant de la dégradation accélérée des fonds côtiers. La destruction des forêts de laminaires fait perdre certains poissons et, pire encore, leur habitat, tout en favorisant les proliférations d’autres algues, ce qui réduit la quantité d’oxygène dans l’eau.

Près des côtes, les changements vont avoir des impacts manifestes. Certaines populations sont dépendantes des produits de la mer. La pêche et l’aquaculture fournissent environ 15 % de protéines animales à 4,3 milliards de personnes dans le monde. Or, sous l’effet de l’élévation des températures — à laquelle s’ajoutent les attaques de méduses et de divers pathogènes —, les élevages des coquillages (moules, palourdes, huîtres), de crustacés ou de saumon seront amenés à déménager. Quant aux pêcheurs côtiers, il y aura parmi eux des gagnants et des perdants. En Somalie, par exemple, particulièrement mal dotée, la pêche pourrait passer de 1,29 kg à 0,85 kg de poissons par personne et par an.

En comparaison, dans les îles du Pacifique, où les eaux sont très riches, la consommation moyenne tourne autour de 35 kg par personne et procure jusqu’à 90 % de protéines animales à leurs habitants. Les ressources pourraient y diminuer de 20 % vers 2050. Mais le problème de cette partie du monde tient surtout à la destruction des coraux. Celle-ci laisse le champ libre à des dinoflagellés, du phytoplancton sur lequel se développent des toxines, que viennent brouter des poissons herbivores et qui finissent par se concentrer dans les grands prédateurs, comme les mérous. On observe ainsi une véritable « épidémie » de ciguatera — maladie d’origine alimentaire causée par la consommation de poissons contaminés par une toxine — en Polynésie française ces dernières années, souligne le rapport.

Celui-ci consacre d’ailleurs un chapitre particulièrement glaçant aux impacts de ces mutations sur la santé humaine. « Davantage de chaleur, moins d’oxygène, plus de microbes », résume Dan Laffoley. Les passages qui s’ouvrent entre l’Atlantique et le Pacifique avec la fonte des glaces ne vont pas seulement être une aubaine pour le fret et les organisateurs de croisières. Les espèces envahissantes vont elles-mêmes pouvoir circuler davantage, les virus aussi. Plus nombreux, les pathogènes voient en outre leur circulation favorisée par la montée du niveau des mers, qui accélère les échanges avec les bactéries terrestres dans les estuaires.

Un défi inégalé

D’une façon générale, les rivages apparaissent de plus en plus vulnérables, pas seulement à cause de la montée du niveau des mers. Les relations complexes qui lient étroitement océan et climat jouent un rôle dans l’accentuation de la force des tempêtes. Or les humains ont altéré nombre de barrières de protection naturelles, comme les mangroves, dont 30 % ont disparu en un siècle. Une fois encore, le réchauffement a aggravé ces destructions.

Il reste beaucoup à faire pour que les sociétés humaines prennent la mesure du « plus grand défi caché de notre génération », selon les auteurs du rapport. Au-delà du monde marin, c’est bien la planète tout entière qui va être bouleversée par les changements en cours. « L’océan a une capacité de résilience, il faut l’aider », plaide cependant M. Lundin. Malgré son rôle vital pour la planète et les sociétés humaines, l’océan ne représente qu’un aspect marginal des négociations climatiques.

8 commentaires
  • Yves Petit - Inscrit 7 septembre 2016 08 h 22

    Que fait Trudeau?

    Il y a 3 jours, les chefs d'état réunis en Chine ont tous dit en coeur "La planète a besoin de plus de croissance". En clair, ils s'en foutent de l'environnement.

    • Maryse Veilleux - Abonnée 7 septembre 2016 17 h 46

      ... il y a eu l'inaction des conservateurs pendant 10 ans... il ne va pas tout régler en un an et je me demande... à lire l'article on dirait qu'il est déjà trop tard...

  • Daniel Bérubé - Abonné 7 septembre 2016 10 h 07

    Je décroche...

    Non, malheureusement, l'humain dans son ensemble n'est pas assez intelligent; c.à.d. assez intelligent pour tout construire ce qui va le détruire, mais pas assez pour voir cette grosse machine qui tuera tout venir lentement mais sûrement...

    Ces changements climatiques sont trop long, trop "étirés" dans le temps, malgré leurs importances, sont presque ignoré par bon nombre: chez beaucoup d'humains, si ce n'est pas demain, c'est loin ! malheureusement ceux qui les voient et les constatent n'ont pas le pouvoir nécessaire pour apporter les changments nécessaires à leur résiliation, et ceux ayant ce pouvoir... et en font la promesse, virent à 180 degré une fois élus. Ils ne veulent pas les voir, préfèrent les ignorer, ayant foi en cet argent qui a "presque tout réglé" jusqu'à maintenant !!! Argent et banquiers, y a-t-il quelque chose de plus fort ???

    OUI ! il y a quelque chose de plus fort, et c'est la nature. Pourquoi l'ouragan qui vient sur l'Atlantique n'est-t-il pas arrêté ??? Les inondations, glissement de terrains, pourquoi l'argent n'y met-elle pas fin ?? Les maladies qui se répendent dans le monde vs les insectes piqueurs qui agrandissent de jour en jour leur territoire et transmettent des maladies graves ? L'agriculture qui sera de plus en plus difficile, vs les sécheresse qui sont déjà commencé depuis pas moins de 6 ans dans l'ouest canadien et américain, et qui est même commencé en Ontario et dans l,ouest du Québec !! Dans l'ouest du Québec, cet été, des producteurs ont entièrement perdu leurs plantations de fraises d'automne, par manque d'eau. Nous en avons très peu entendu parler...

    Je crois un peu inutile d'essayer d'éveiller une population endormi au gaz, ou qui se tient elle même endormi vs son médecin, sa pharmacie.

    Généralement, une génération est fier de celle l'ayant précédé. Cette tradition a été brisée.

    • Daniel Bérubé - Abonné 7 septembre 2016 10 h 21

      Et... dans le fond, l'important, n'es-ce pas tout simplement "de l'argent et des jeux" et voir autant qu'il en soit possible à ne rien voir ?? Eh oui, voir à ne rien voir. Logique humaine !

  • Denis Paquette - Abonné 7 septembre 2016 11 h 01

    Combien de temps nous reste-t-il

    Vous avez tout-a-fait raison Daniel vivre a ne rien voir , vivre pour de l'argent et des jeux, peut-etre en a-t-il toujours été ainsi, mais la realité veut que ca se corse,combien de temps nous reste-t-il

    • Daniel Bérubé - Abonné 7 septembre 2016 17 h 17

      À entendre les scientifiques, les changement accélèrent en vitesse, ce qui fait en sorte que les records de chaleurs ne sont plus occasionnels, mais depuis quinze ans, quinze records de chaleur au niveau de la planète (même si à certains endroit il y a eu refroidissement, l'ensemble du réchauffement dépasse celle du refroidissement). De plus, ce qui aidait à nous "conserver" une fraîcheur, c'était le froid des glaces accumulées depuis des millénaires au pôle nord... dans quelques années, il n'y en aura plus durant l'été... comme le breuvage, il reste froid tant qu'il y a de la glace, mais quand cette dernière est fondue... le breuvage réchauffe beaucoup plus vite. Logiquement, les choses pourraient être un peu comparable, malheureusement...

    • Maryse Veilleux - Abonnée 7 septembre 2016 17 h 49

      Hubert Reeves disait (il y a environ 10 ans) qu'il estimait que l'humanité en avait pour 30 à 35 ans encore...

  • André Bastien - Abonné 8 septembre 2016 22 h 55

    Pub de gros VUS

    Et ironie totale, les annonces "automatiques" qui m'accompagnent dans la lecture de cet article de journal LeDevoir sont de pub de gros SUV, en anglais!!! Misère de misères!