Grogne contre Rio Tinto au Lac-Saint-Jean

Le niveau du lac Saint-Jean est gardé artificiellement élevé de plusieurs mètres, depuis 1926, pour alimenter les centrales hydroélectriques de Rio Tinto Alcan et de l’industrie forestière.
Photo: Marco Fortier Le Devoir Le niveau du lac Saint-Jean est gardé artificiellement élevé de plusieurs mètres, depuis 1926, pour alimenter les centrales hydroélectriques de Rio Tinto Alcan et de l’industrie forestière.

Perte de milliers d’emplois, pollution du sol et de l’eau, faibles redevances aux villes, érosion des berges : un vent de mécontentement souffle au Saguenay–Lac-Saint-Jean contre le géant Rio Tinto Alcan, qui domine l’économie de la région depuis près d’un siècle.

Un forum sur l’industrie de l’aluminium doit regrouper plus de 200 acteurs régionaux (élus municipaux, députés, entrepreneurs, professeurs, économistes, groupes de citoyens), ce vendredi à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Ces gens de tous les horizons souhaitent réviser le pacte social qui lie le géant de l’aluminium à la région depuis 1926 : l’entreprise met à profit l’immense bassin hydrologique du lac Saint-Jean (35 000 lacs et 35 rivières) pour produire de l’hydroélectricité à faible coût, en échange de l’engagement à créer des emplois.

Des emplois moins nombreux

Le problème, c’est que Rio Tinto Alcan a éliminé des milliers de postes dans la région depuis trois décennies. Le nombre d’emplois au sein de l’entreprise au Saguenay–Lac-Saint-Jean est passé de 9270 en 1980 à 3100 aujourd’hui, selon un calcul du Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT), affilié au réseau des universités du Québec (Rio Tinto Alcan affirme plutôt fournir du travail à 5000 personnes dans la région).

« L’économie de l’aluminium a donné 40 années de très forte croissance au siècle dernier. La région a eu une classe ouvrière riche, qui achetait des chalets et de gros pick-up. Cette classe moyenne prospère rétrécit année après année. De nos jours, les sous-traitants de Rio Tinto doivent réhypothéquer leur maison pour acheter un pick-up ! Toute l’économie du Saguenay–Lac-Saint-Jean en souffre et souffrira encore plus dans 10 ou 15 ans », dit Marc-Urbain Proulx, codirecteur du Centre de recherche sur le développement territorial et organisateur du colloque de vendredi sur l’avenir de l’aluminium.

La grogne contre l’entreprise prend de l’ampleur depuis l’acquisition d’Alcan par Rio Tinto en 2007, selon l’économiste. Le siège social de l’entreprise issue de la fusion est resté à Montréal, mais les décisions se prennent à Londres, déplore-t-il. « On veut sensibiliser la compagnie dans un esprit de maturité, sans la confronter : il y a un certain nombre de problèmes qui s’additionnent et qui provoquent un gros malaise », dit le professeur.

« Rio Tinto Alcan, c’est du grand capital sans âme et sans attache. C’est un géant planétaire qui n’est pas là pour la population, mais pour maximiser l’avoir de ses actionnaires », ajoute Marc-Urbain Proulx.

Eau publique, profits privés

Bref, la région a l’impression de donner beaucoup à Rio Tinto Alcan, mais de recevoir de moins en moins. Par exemple, l’entreprise contrôle le niveau du lac Saint-Jean avec ses six barrages qui produisent plus de 2000 mégawatts d’hydroélectricité. Rio Tinto Alcan se sert d’un lac et de rivières qui appartiennent à tout le monde pour produire de l’énergie à faible coût — un avantage compétitif de 500 millions par année par rapport à ses concurrents Alcoa, de Baie-Comeau, et Alouette, de Sept-Îles, selon une étude de 2004.

Il faut revoir les compensations de taxes versées par l’industrie aux municipalités pour les barrages hydroélectriques, estime aussi Marc-Urbain Proulx. Ces sommes sont ridiculement basses, selon lui.

Le niveau du lac est gardé artificiellement élevé de plusieurs mètres, depuis 1926, pour alimenter les centrales hydroélectriques de Rio Tinto Alcan et de l’industrie forestière. « Le changement constant du niveau de l’eau aggrave le problème de l’érosion qui provoque la perte de terres agricoles et urbaines, qui fragilise les milieux riverains et introduit d’importantes quantités de sédiments dans le lac », indique un document du CRDT daté d’août 2016.

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) vient d’entreprendre l’étude du Programme de stabilisation des berges du lac Saint-Jean pour les 10 prochaines années. Deux séances d’information du BAPE sont prévues la semaine prochaine, les 6 et 7 septembre. Déjà, l’exercice met en lumière les intérêts parfois divergents des résidants qui habitent au bord de l’eau, des plaisanciers, des municipalités et de Rio Tinto Alcan.

Autre sujet de débats enflammés : Rio Tinto Alcan souhaite augmenter sa capacité de stockage de « boues rouges », des résidus de bauxite, près de son usine Vaudreuil, à Arvida. Sans nouvelle capacité de stockage, l’usine doit fermer ses portes en 2022, prévient Rio Tinto. L’entreprise souhaite augmenter à une hauteur de 30 mètres les résidus stockés sur le site actuel, puis aménager un troisième site d’entreposage dans le Boisé panoramique, à 500 mètres d’un quartier résidentiel qui compte 6200 résidences.

L’agrandissement du dépotoir de bauxite permettrait de prolonger la durée de l’usine de 20 à 25 ans, selon Rio Tinto Alcan.

Des absents de taille

Le puissant Syndicat national des employés de l’aluminium d’Arvida (SNEAA) a causé une surprise en annonçant mercredi qu’il décline l’invitation à participer au forum sur l’industrie de l’aluminium. Le président, Alain Gagnon, a indiqué dans un communiqué que le syndicat participe déjà à d’autres tables de discussion. Le syndicat se consacre à mener d’autres projets, comme les avancées technologiques au Complexe Jonquière.

La Chambre de commerce et la Société de la vallée de l’aluminium, qui regroupent des représentants de l’industrie, ont aussi renoncé à se présenter au colloque de vendredi. « Je reste très perplexe devant ce genre de rencontre étant donné qu’il y a déjà des tables ad hoc de bâties, où un grand nombre d’organismes siègent déjà, pour aller dans un environnement de négociation et non de confrontation », a-t-il dit à Radio-Canada mercredi.

Rio Tinto Alcan, de son côté, a délégué des observateurs à l’événement. « On va y assister dans une perspective d’écoute », dit Claudine Gagnon, conseillère principale aux relations médias de l’entreprise. À ceux qui déplorent la baisse du nombre d’emplois créés par Rio Tinto Alcan dans la région, elle rappelle que le contexte économique a changé depuis 1980.

7 commentaires
  • hugo Tremblay - Inscrit 2 septembre 2016 06 h 04

    Un problème qui en cache un autre

    C'est bien mentionné dans cet article, ils se procurent des chalets et des pick-ups.
    Et aussi des 4 roues, des motomarines et des gros bateaux. Et ils polluent et détruisent l'environnement. On les voient et les entends partout, triste utilisation de la richesse.
    Bonne leçon pour la compagnie?

  • Germain Dallaire - Abonné 2 septembre 2016 06 h 52

    Le champs de ruine

    Il faut monter sur les monts Valin ou encore passer en petit avion pour voir l'étendue du lac de boue rouge en plein milieu de la ville. Au niveau du sol, rien ne permet de deviner l'étendue de cette cicatrice géante. Il ne faut pas se mêler, depuis près de cent ans, c'est l'alcan qui siphonne la région et non l'inverse. Au début des années 60, l'alcan a évité la nationalisation de ses barrages en tirant toutes ses ficelles et elle en avait de grosses. Elle l'a évité sous prétexte qu'elle créait des emplois. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Il ne reste qu'une région dévastée qui prendra des décennies à guérir, à l'image du lit de la rivière Saguenay pavé de résidus toxiques et qui fait mourir les bélugas. Cette énergie, ce sont nos richesses naturelles. On les donne. Il y très certainement mieux à faire avec ces 2000 mégawatts annuels que de jouer au cocu content.
    Germain Dallaire
    abonné

  • Denis Paquette - Abonné 2 septembre 2016 06 h 59

    Et vive le roi

    Un bel exemple de la culture anglos-saxonnes et ce dans tous les domaines, ils peuvent bien ne pas vouloir faire parti de l'Europe, comment pourraient-ils partager leur facon de faire, ce qui est triste ce sont tous les gens a la solde de ces prédateurs, et le pire c'est qu'ils croient que l'on ne les voit pas, quelle salloperie que l'imprérialisme

  • Raymond Chalifoux - Abonné 2 septembre 2016 08 h 20

    Pauvres Québécois...

    Quartiers résidentiels et déchets hautement toxiques: levez la main ceux qui sont au fait des implications, à terme, de la loi 106 telle que projetée..

    C'est à croire que tous les Libéraux de ce gouvernement ont décidé d'émigrer à plus ou moins brève échéance, tous, car si cette loi passe, le Québec deviendra tout bonnement inhabitable.

    Une pépinière à cancers en tout genre.

    Bon, ok, je sais, on a un système de santé à toute épreuve, mais...

  • J-Paul Thivierge - Abonné 2 septembre 2016 11 h 51

    RTA grand profiteur du pacte patrimonial électrique de René Lévesque.

    Quand René Lévesque a négocié et réalisé la nationalisation de l'Électricité et fait d'Hydro-Québec notre grande entreprise du domaine énergétique Québécois, il a fait une exception en signant avec ALCAN le pacte patrimonial du Saguenay.
    Le 2200 Mw du bassin versant du Saguenay sont alloués à Alcan pour maintenir pour créer ou maintenir 5000 emplois ou plus de qualité au royaume SLSJ. Les centrales de RTA produisent de l’électricité à 1,5 ¢ du KWh que RTA vend abusivement à 4,5 ¢ à Hydro qui a des surplus mais ne peut refuser de prendre c’est 15 M$ par mois de profits pour RTA.
    Comme Rio Tinto est une entreprise de métaux primaires tous les emplois de transformations secondaires ont été vendus partout en Amérique. Maintenant avec la robotisation des tâches il y reste à peine environ 3ooo emplois chez RTA et même le siège social de Montréal a été abandonné ...

    On est plus maître chez nous mêm au royaume du Saguenay lac St Jean !