Des pièces de pipelines douteuses

Une trentaine de pièces problématiques se retrouvent dans un gazoduc à l’ouest de Montréal et au moins cinq dans une partie de gazoduc qui sera convertie en oléoduc pour le projet Énergie Est. C’est l’une de ces pièces qui a provoqué la rupture d’un pipeline de gaz naturel en Alberta en 2013.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Une trentaine de pièces problématiques se retrouvent dans un gazoduc à l’ouest de Montréal et au moins cinq dans une partie de gazoduc qui sera convertie en oléoduc pour le projet Énergie Est. C’est l’une de ces pièces qui a provoqué la rupture d’un pipeline de gaz naturel en Alberta en 2013.

Plus de 1400 pièces présentes dans des pipelines de TransCanada contiennent potentiellement « des matériaux aux propriétés de qualité inférieure ». Elles font l’objet d’un avis de sécurité de l’Office national de l’énergie (ONE), produit par l’instance huit ans après avoir pris connaissance du problème.

En février dernier, l’Office a diffusé un avis de sécurité exigeant le signalement de certains tuyaux et raccord par toutes les compagnies relevant de sa compétence. Les pièces visées ont été fabriquées par Canadoil Asia en Thaïlande et Ezeflow, qui possède une usine à Granby faisant la promotion du projet Énergie Est.

La réponse de TransCanada, transmise à l’ONE et obtenue par Le Devoir, fait l’inventaire de ces pièces et de leur emplacement. Une trentaine de ces pièces se trouvent notamment dans un gazoduc à l’ouest de Montréal et au moins cinq dans une partie de gazoduc qui sera convertie en oléoduc pour le projet Énergie Est. La partie canadienne de Keystone en compte aussi plusieurs centaines.

C’est la faible résistance à la rupture d’un de ces « coudes » fabriqués par Ezeflow entre 2005 et 2008 qui a provoqué le bris d’un pipeline de gaz naturel en Alberta en 2013, selon ce que rapporte l’ONE dans son avis. Le North Central Corridor avait alors laissé s’échapper 16,5 millions de mètres cubes de gaz naturel, au sud-ouest de Fort McMurray. La compagnie basée à Calgary avait alors recensé 226 pièces préfabriquées par Ezeflow. Une trentaine de celles-ci se retrouvent sur un tronçon de 21 km d’un gazoduc exploité par TransCanada traversant la MRC de Vaudreuil-Soulanges entre Saint-Polycarpe et Les Cèdres. Cinq de ces raccords sont également enfouis dans la section North Bay d’un gazoduc, à partir de la localité ontarienne du même nom jusqu’au sud-ouest d’Ottawa, et qui doit être converti en oléoduc pour Énergie Est. Les 1200 autres pièces potentiellement défectueuses fabriquées par Canadoil Asia sont quant à elles disséminées dans le reste du réseau.

Un rapport du Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) sur cette fuite explique que TransCanada s’est fiée à l’information tirée des dessins de conception, plutôt que de mesurer directement. « Ces problèmes n’ont pas été repérés par le processus d’assurance de la qualité de TransCanada », y souligne le BST.

En contradiction avec son propre avis de sécurité, l’ONE a affirmé au Devoir« qu’aucune défaillance de pipeline ne s’est produite au pays en raison de matériaux de qualité inférieure à celle qui est exigée ».

Manque d’évaluations ?

« Tous les raccords identifiés ont été rigoureusement évalués et le réseau de pipelines de TransCanada fonctionne de façon sécuritaire », assure au Devoir Tim Duboyce, porte-parole de TransCanada. Ces raccords, y comprisdans les « tronçons d’Énergie Est qui seront convertis, ont été évalués et sont conformes à toutes les exigences du code », ajoute-t-il.

Toutefois, l’ONE note, dans son avis de février dernier, que les normes existantes ont « semblé incapables d’empêcher la fabrication de tuyaux et raccords comportant des matériaux de qualité inférieure ». Ces parties des canalisations sont en fait plus minces qu’elles ne devraient.

Notons qu’Ezeflow a depuis apporté des améliorations à ses procédures de fabrication et à ses programmes d’assurance de la qualité, indique l’avis de sécurité de l’ONE.

Délais

L’avis de sécurité et la réponse de TransCanada surviennent au moins huit ans après que le problème a été décelé. L’ONE est au courant depuis 2008 des faiblesses de certaines pièces. Une enquête a été ouverte cette année-là après avoir appris que « certaines canalisations en acier et certains raccords achetés et installés sur la canalisation Keystone pouvaient avoir une force de rupture inférieure aux prévisions ».

Cette enquête est toujours en cours huit ans plus tard, confirme Marc-André Plouffe, porte-parole de l’Office. « Il n’existe pour le moment, aucun rapport concernant l’aptitude fonctionnelle des raccords installés sur le pipeline Keystone », établit-il.

Le problème a été également signalé en 2008 au sud de la frontière. Dès 2009, l’Administration de la sécurité des produits dangereux et des pipelines (PHMSA), l’instance américaine chargée de la surveillance des pipelines à l’instar de l’ONE au Canada, avait diffusé un avis analogue à propos de tuyaux de qualité inférieure ayant échoué aux tests.

M. Duboyce écrivait quant à lui au Devoir que TransCanada avait pris des mesures « bien avant la directive de l’ONE à toute l’industrie ». Des mesures qui remonteraient à 2011, lorsque TransCanada dit avoir « constaté la situation » et « avisé les autorités respectives aux États-Unis et au Canada ».

Scepticisme

Evan Vokes, ex-ingénieur de TransCanada, a sonné l’alarme en 2011 au prix de son travail.

Dans une plainte détaillée envoyée au régulateur des pipelines, il décrit de graves manquements à l’inspection et au contrôle. En entrevue, son scepticisme se reporte maintenant tant sur l’entreprise albertaine que sur la capacité de l’ONE à remplir son rôle de chien de garde : « Je crains que ce soit les mêmes personnes qui sont en train de prendre des décisions sur Énergie Est. »

Dans un procès-verbal datant de 2015 de l’Office, on apprend également que Roland George est celui chargé de « se renseigner » sur la potentielle non-conformité de matériel dans Keystone et dans le North Central Corridor. M. George est l’actuel président du comité d’audience sur Énergie Est. Il pourrait techniquement décider de « prendre en considération tout élément public qu’il juge pertinent dans son examen du projet », indique M. Plouffe de l’ONE. Or, il est spécifié dans ce même document que ce membre de l’Office « ne publiera pas son rapport et ses recommandations, s’il y en a, publiquement ».

Il n’a pas été possible de parler à un représentant de la compagnie Ezeflow. L’installation en Thaïlande de Canadoil Asia n’est plus en exploitation et cette filiale n’est plus reliée à Canadoil Forge.

Les audiences de l’ONE sur le projet Énergie Est s’ouvrent lundi à Montréal.
 


 

21 commentaires
  • André Mainguy - Inscrit 28 août 2016 19 h 28

    Faiblesses des oléoducs d'Énergie Est

    Les milles pièces fables sur le réseau de Trans Canada Energy, cela veut dire pour le Québec 1001 raisons de dire non.

    Ces gens mentent au public depuis trop longtemps.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 28 août 2016 19 h 36

    Cupide et perfide

    Voilà deux mots qui résument bien les qualités des dirigeants de Transcanada. L'appât du gain et le mépris de la population, heureusement pour nous le parti conservateur n'est plus au pouvoir. Bien des efforts sont à faire pour bloquer la construction de cet oléoduc. Ces dinosaures sont aveuglés par leurs ambitions d'expansion au mépris des enjeux environnementaux. Merci et bravo à monsieur Vokes, malheureusement les gens honnête et consciencieux qui oeuvrent au sein d'une telle entreprise n'y ont pas de promotion ni de très longues carrières.

    • Patrick Daganaud - Abonné 29 août 2016 08 h 16

      Je pense que la cupidité et la perfidie sont égalements partagées entre tous les partis politiques néolibéraux.

    • Pierre Fortin - Abonné 29 août 2016 15 h 41

      L'arrogance et la cupidité mènent à l'aveuglement et à nier toute contrainte environnementale empêchant la quête de profit. On ne doit pas se leurrer car il y aura bel et bien désastre si ce boyau est construit et ce ne sera jamais les pétrolières qui en feront les frais. Ce sera la population, encore une fois.

      D'ailleurs, il sera impossible de nettoyer en espérant retrouver l'état naturel après un déversement. Le pétrole de l'Exxon Valdez souille encore les plages de l'Alaska près de 30 ans après la catastrophe. Les pétrolières ne savent pas nettoyer leurs dégâts et encore moins ceux qui sont causés par le Dilbit comme c'est le cas en Saskatchewan.

      On nous ment effrontément en prétendant qu'on détient une assurance tout risque pour nettoyer.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 août 2016 21 h 08

    Aberrant totalement.

    Et Couillard qui embarque et nous embarque avec lui,triste sire.Mentir est sa seconde nature comme celle de Transcanada et de l'ONE ces adoraters du "Veau d'or noir".Ils ont la conscience de mafiosi, i.e. qu'ils n'en n'ont pas,pas plus d'aileurs que ceux voteront en toute connaisance de cause pour ces individus indignes .Incroyable.....

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 28 août 2016 21 h 27

    Connivence inquiétante

    « Je crains que ce soit les mêmes personnes (la compagnie albertaine et ONE) qui sont en train de prendre des décisions sur Énergie Est ». Voilà ce qui est particulièrement inquiétant... Cupidité, perfidité, appât du gain à n'importe quel prix, mépris de la poulation, trompeur, comploteur, dinausaures, insensibles aux enjeux environnementaux (tel que mentionné dans un commentaire précédent). On ne manque pas de mots pour décrire cette compagnie albertaine. On dirait que ses dirigeants se dépêchent à rouler le monde sutout au Québec pour faire passer leurs plans presque de force avant que le vent tourne au vert et que leurs produits sales et néfastes pour l'environnement et du coup, pour les gens, soient devenus désuets, les empêchant ainsi d'empocher de gros profits, et ce, le plus rapidement possible, svp. On n'a vraiment pas besoin de ce genre de compagnie ici. Au contraire, faisons tout ce qu'on peut pour éviter leur projet.

  • René Lefèbvre - Inscrit 28 août 2016 21 h 43

    À retenir...

    L'Histoire retiendra que les pétrolières aux gros sabots détruisaient les sites naturels et polluaient fortement l'environnement. Cependant, beaucoup d'hommes gardaient le silence devant l'avenir radieux que promettaient les chantres des sables bitumineux dans leurs publicités en bleu et blanc, et ceux qui osaient dénoncer les crimes de négligences des pétrolières perdaient leur emploi pronto ou étaient poursuivi en justice. Les citoyens qui osaient s'opposer ou dénoncer publiquemnt les manigances des pétrolières aux gros sabots étaient rapidement identifiés et étiquetés "activistes potentiellement dangereux." Plusieurs se réjouissaient devant les milliers d'emplois que les leaders politiques promettaient à la population en chômage tout en dansant main dans la main avec les gérants des pétrolières aux gros sabots. Et ceux-ci chantaient et dansaient, car tous affirmaient que les destructions occasionnées par les pétrolières aux gros sabots étaient sans conséquences et qu'ils ne fallait pas s'arrêter devant de telles pécadilles.