Un classement à l’UNESCO pour tourner la page du pétrole

Le maire d'Anticosti, John Pineault, estime qu’il est temps de reconnaître la valeur patrimoniale de la plus grande île du Québec.
Photo: Productions Rapide-Blanc Le maire d'Anticosti, John Pineault, estime qu’il est temps de reconnaître la valeur patrimoniale de la plus grande île du Québec.

L’île d’Anticosti a tout ce qu’il faut comme richesses naturelles et culturelles pour être inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, affirme son maire, John Pineault. Il compte donc répondre à l’appel du gouvernement fédéral, qui vient d’inviter le public à soumettre des suggestions de « trésors » qui seront proposés d’ici quelques mois à l’organisme onusien.

Preuve du sérieux de la démarche, la municipalité de L’Île-d’Anticosti vient d’afficher une offre d’emploi en lien avec ses démarches en vue d’une reconnaissance par l’UNESCO. Celle-ci précise que la municipalité recherche « un chargé de projet qui rédigera le document de mise en candidature et effectuera toutes les recherches relatives à ce projet ».

S’il reconnaît qu’il fait ainsi « un geste politique », le maire John Pineault a soutenu lundi que les démarches ne sont pas menées dans le but de bloquer le projet d’exploration pétrolière sur l’île. « Je ne crois pas que cette démarche est nécessaire pour stopper les pétrolières, parce que, selon moi, elles sont déjà stoppées. » Résolument contre le projet pétrolier financé en bonne partie par Québec, il a d’ailleurs rappelé qu’une demande d’injonction permanente, déposée par les Innus de Mingan dans le but de bloquer les futurs forages, doit être entendue plus tard cette année.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les nombreux naufrages participent à l'intérêt patrimonial de l'île.

Au-delà de ce débat sur les énergies fossiles, qui dure maintenant depuis plus de cinq ans, le maire estime qu’il est temps de reconnaître la valeur patrimoniale de la plus grande île de la province. « Si je ne pensais pas qu’Anticosti est un endroit unique qui mérite d’être inscrit au patrimoine mondial, je ne ferais pas cette démarche. Et pour moi, ça aurait dû être fait depuis longtemps. »

Selon lui, cette île née il y a plus de 450 millions d’années est un lieu « unique au monde » pour l’étude de la géologie terrestre. À cela s’ajoute une histoire intimement liée à celle du Québec, et ce, depuis que son existence a été mentionnée par Jacques Cartier en 1534. John Pineault insiste également sur la faune et la flore particulièrement riches de ce territoire isolé. À titre d’exemple, Anticosti compte pas moins de 24 rivières à saumon.

Le maire estime en outre qu’une reconnaissance internationale de « l’importance de protéger l’île » permettrait enfin d’envisager « un véritable développement », basé non seulement sur la chasse et la pêche, mais aussi sur le tourisme et la villégiature. « Si on pouvait obtenir un classement à l’UNESCO, ça nous permettrait d’assurer une certaine pérennité de l’île et d’aller chercher des investissements pour développer des projets », a-t-il fait valoir lundi. Pour le moment, ces projets seraient bloqués en raison de la possibilité que l’industrie des énergies fossiles s’y installe pour exploiter un éventuel gisement de pétrole de schiste.

Candidature crédible

Même si la municipalité devra franchir plusieurs étapes avant d’espérer que sa candidature soit retenue, elle aura de bons arguments pour la faire valoir, estime le titulaire de la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l’Université de Montréal, Philippe Poullaouec-Gonidec.

« Anticosti est une île. Il s’agit d’un écosystème insulaire, qui se trouve à l’entrée d’un des plus grands fleuves au monde et qui a été abordé à différentes périodes à travers l’histoire. Il y a donc, d’un point de vue culturel, plusieurs angles de reconnaissance, a-t-il fait valoir lundi en entrevue au Devoir. Il y a même la reconnaissance du patrimoine maritime, notamment en lien avec les nombreux naufrages sur l’île. Donc, le patrimoine ne se limite pas à Henri Menier, qui a possédé l’île à une certaine époque. Et il y a très probablement des traces d’occupation du territoire antérieures à cette époque. »

M. Poullaouec-Gonidec estime qu’il faudrait étudier davantage le cas de l’île afin de savoir si elle peut être candidate pour devenir un site du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il juge toutefois que des éléments méritent très certainement qu’on s’y attarde : « Anticosti, de ce que je sais, est une île qui a un patrimoine assez riche. »

Il cite en exemple la géologie de cette île, mais aussi le patrimoine naturel et culturel, en partie forgé par la présence humaine sur ce territoire situé en plein coeur du golfe du Saint-Laurent. « Le cerf de Virginie, par exemple, fait partie désormais du patrimoine culturel de l’île, un patrimoine vivant qui a modifié l’écosystème. Il s’inscrit dans l’évolution de l’écosystème naturel, sous l’impulsion de l’être humain. Ce n’est pas simplement négatif, puisque ça constitue un élément clé de ce qu’on peut vivre et apprécier. »

Protection

Reste, selon lui, une question cruciale à trancher : « Il y a des potentiels uniques, mais sont-ils universels et d’exception ? » Cet aspect est en effet essentiel pour l’UNESCO. Les sites du patrimoine mondial sont reconnus pour leur valeur universelle exceptionnelle pour l’humanité tout entière. On entend par valeur universelle exceptionnelle une importance culturelle ou naturelle tellement exceptionnelle qu’elle présente le même caractère inestimable pour les générations actuelles et futures de l’ensemble de l’humanité, sans égard aux frontières nationales.

Si la réponse de l’UNESCO s’avérait favorable, cela changerait la donne pour Anticosti, puisqu’une désignation implique une forme de protection du patrimoine. « Il est clair qu’il y a des obligations liées à cette désignation. Il y aurait des obligations de la municipalité, mais aussi du gouvernement du Québec. C’est très sérieux. Il y a aussi un suivi pour s’assurer que la désignation s’inscrit dans le temps », a expliqué le titulaire de la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l’Université de Montréal.

C’est la ministre de l’Environnement du Canada, Catherine McKenna, qui a invité le 8 août dernier le public à soumettre des propositions pour la soumission de noms de prochains sites du patrimoine mondial. Les nouveaux sites du patrimoine mondial de l’UNESCO proposés seront annoncés en 2017 afin de célébrer le 150e anniversaire de la Confédération. Le Canada compte déjà 18 de ces sites, dont le parc national de Miguasha, en Gaspésie.

4 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 23 août 2016 06 h 59

    Ne pas oublier d'en appeler directement au public et aux organismes défenseurs de l'environnement.

    Au Québec, nous connaissons très mal notre patrimoine et cette ignorance nous empêche de le protéger et de le mettre en valeur. Il faut donc accessoirement également construire un véritable appel instructif au public et même lui demander d'y investir. Pourquoi ne pas y associer aussi les autochtones, municipalités voisines et organismes défenseurs de l'environnement? L'appel de fonds et le soutien public demandé participent à la notion d'acceptabilité sociale en la construisant. Ne jamais oublier que la reconnaissance de l'UNESCO rend seulement plus difficile la détérioration d'un milieu. Exemple. Malgré le classement du lac St-Pierre comme réserve mondiale de biodiversité (UNESCO), la Ville de Montréal y a récemment rejeté les excréments et polluants non traités de ses citoyens et continue encore aujourd'hui à le faire en les traitant seulement un peu mieux....

  • Maryse Veilleux - Abonnée 23 août 2016 08 h 01

    Fantastique!

    ...Quelle excellente idée!...

  • Marc Durand - Abonné 23 août 2016 08 h 23

    Une excellente idée

    Anticosti possède sa géographie, sa géologie, son histoire, sa faune et sa flore un potentiel pour être reconnu comme site du patrimoine mondial, tout aussi grand sinon plus que Miguasha et les 17 autres sites du Canada. Quand on regarde la répartition sur carte mondiale des sites retenus par l'UNESCO (http://whc.unesco.org/fr/list/), on constate la très faible densité de sites dans le nord de l'Amérique.

    Dans un monde soumis de plus en plus à des dégradations environnementales qui ont résulté du développement effrené de l'humanité, il devient impératif de reconnaitre et de préserver la beauté des territoires encore épargnés par ce développement.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 25 août 2016 13 h 20

      Le patrimoine mondiale de l'UNESCO inclut l'histoire humaine, et donc inclu un jalon très important dans l'histoire de l'homme qui est sa maitrise des ressources naturelles qui lui ont permis de sortir de l'âge de pierre.

      Ainsi, dans une courte recheche, j'ai trouvé plusieurs sites miner et leur région qui font partie de ce patrimoine de l'UNESCO. La maitrise des ressources naturelles par l'humain n'a pas a être une honte, au contraire.

      Mines royales de sel de Wieliczka et Bochnia
      http://whc.unesco.org/fr/list/32

      Complexe industriel de la mine de charbon de Zollverein à Essen
      http://whc.unesco.org/fr/list/975/

      Bassin minier du Nord-Pas de Calais
      http://whc.unesco.org/fr/list/1360

      Mine d’argent d'Iwami Ginzan et son paysage culturel
      http://whc.unesco.org/fr/list/1246

      Ville historique de Guanajuato et mines adjacentes
      http://whc.unesco.org/fr/list/482

      Mines de Rammelsberg, ville historique de Goslar et système de gestion hydraulique du Haut-Harz
      http://whc.unesco.org/fr/list/623/