Après le passage de la Bête, la ville cassée tente de se relever

L’odeur du charbon des arbres calcinés et des maisons en cendres est tenace dans les rues de Fort McMurray, qui est l’ombre d’elle-même.
Photo: Codie McLachlan La Presse canadienne L’odeur du charbon des arbres calcinés et des maisons en cendres est tenace dans les rues de Fort McMurray, qui est l’ombre d’elle-même.

Le gigantesque incendie du mois de mai a laissé en ruine une grande partie de ce havre du jeu, du pétrole et du fric canadien. Retour dans une ville qui commence à se relever du passage de la « Bête ».

À l’entrée de la ville, le Centennial RV Trailer Park fut un des premiers à cramer. Jusqu’alors, ce camping était un sous-monde plein de merveilles, de roulottes rafistolées, de caravanes flambant neuves, de ruées vers l’or triomphantes et d’eldorados brisés. Jadis, ses gérants vantaient la forêt boréale qui l’entourait. Cette forêt, ça valait bien les 1500 $ par mois l’emplacement juste pour poser son trailer, cette caravane grande comme une maison, et s’estimer heureux d’échapper au pire : les prix stratosphériques de l’immobilier dans la région. C’était du temps de Fort McMurray ville-champignon, dans le nord de l’Alberta, riche en milliards de barils de pétrole. Le trésor de guerre du pays, plus vaste chantier industriel de la planète — et l’un des plus polluants.

C’est la forêt qui a terrassé le camping. Elle s’est embrasée, fffouiii, en quelques minutes, quand « la Bête » a surgi, de derrière les collines de sable bitumineux. « La Bête », telle que les pompiers ont surnommé le feu, est l’une des plus grandes catastrophes du Canada, un incendie hors de contrôle durant un mois, qui va ravager un territoire grand comme 60 fois Paris. Une Bête qui me fera revenir dans ce bout du bout du monde où j’avais passé trois hivers pour un webdocumentaire et rencontré le trappeur Jim Rogers, natif de la ville, devenu malgré lui prophète de malheur. En 2013, dans un de ses rires de vacarme, Jim Rogers avait lancé : « Si Dieu revenait ici, il dirait : “ Mais qu’avez-vous fait de toutes ces richesses ? Je vous ai offert tant de cadeaux ! Vous ne pouviez pas faire mieux ? Bande d’imbéciles ! Vous brûlerez en enfer ! ” »

589 552 hectares partis en fumée

Au premier jour de la Bête, le 1er mai 2016, les propriétaires des caravanes du Centennial RV Trailer Park ont été sommés de déguerpir dare-dare. Quelques carcasses de véhicules laissent désormais entendre que tous n’ont pas pu le faire. Il y a cinq ans, le couple de managers m’avait dit : « Ici, c’est le début de nulle part. » Fort McMurray est une enclave à 400 kilomètres de la première ville, Edmonton. Désormais, au camping, il n’y a plus que « le nulle part ». Et impossible de savoir ce que nos compagnons du passé sont devenus, tous évacués par la seule route qui mène à Fort Mac, la Highway 63, ouverte in extremis en sens unique sur toutes ses voies, cap au sud, pour faire fuir la ville, entre la fumée et les arbres qui, sous la chaleur, jouaient à saute-capot sur les voitures. En sens inverse, sur la bande d’arrêt d’urgence, des camions volontaires remontaient avec de l’essence pour aider les pick-up en panne sèche. Sursaut humanitaire, monde à l’envers.

La police cherche encore le mégot qui aurait mis le feu au magot du pays. Comme si l’incendie se résumait à sa seule étincelle originelle, à la petite main fautive, et non aux circonstances liées à la grande humanité et à son réchauffement climatique. Trente degrés au lieu des quinze habituels au printemps, une neige moins épaisse que d’ordinaire l’hiver précédent, faisant du sol un terreau sec, propice à l’embrasement, le courant El Niño qui fait des siennes, des vents violents, une déforestation mal maîtrisée, et ce fut « Armageddon-sur-Oil ». Un feu qui se nourrit de sa propre furie, à coups de pyro-cumulo-nimbus, des nuages qui génèrent foudre, éclairs et brasiers.

Quelques semaines après le passage de la Bête, Fort McMurray est l’ombre de lui-même, cassé, désert. Ses complexes sportifs rappellent la démesure du « Fort McMoney » d’antan : sans limite, quand les usines de la ville se donnaient des airs de Gotham City, flammes et fumées, avec poissons difformes et multiplications de cancers rares chez les peuples autochtones, au nord, là où le fleuve Athabasca serpente — ce fleuve large comme le Rhône que la Bête a réussi à enjamber sans qu’on comprenne encore comment.

Sauf qu’aujourd’hui, l’odeur du fric et du pétrole est recouverte par une autre puanteur, plus tenace encore : l’odeur du charbon des arbres calcinés et des maisons en cendres qui, en flambant, ont laissé des substances toxiques, des particules fines et des métaux lourds. Et partout : ce silence. 10 % des lieux rasés de la carte, c’est Sodome et Gomorrhe, la ville punie par le feu, déjà passablement affaiblie par la chute du cours du pétrole. Il y a désormais quelque chose d’irréel à se promener dans cette cité qui l’est déjà, avec ses quartiers dévastés et blanchis, comme si dame Nature avait repris sa fierté pour dire : ça suffit.

2400 structures en ruine ou endommagées

De rue en rue, on croise tout de même quelques silhouettes. Elles doivent bien faire un mètre de large, sur deux de haut : des frigos, par centaines. La bouffe pourrie le temps de l’évacuation obligatoire (un mois) a anéanti tous les appareils de Fort McMurray. Et les Darty du coin ont dégainé un juteux système de remplacement express. 4x4 après 4x4, chacun vient ramasser son nouveau modèle. Du haut des dunes de sable, les ours, descendus en ville se servir dans les maisons vides, doivent baver devant ces garde-mangers à double porte en acier poli.

Downtown, les distributeurs de billets sont pour la plupart hors service, les écoles attendront septembre, l’hôpital de campagne a des allures de MASH, et le Boomtown Casino a ses portes closes. Son néon brille comme avant — à moitié. Le « Boom » est éteint, le « town » résiste : tout est dit. Peu à peu, les magasins rouvrent, salués par les hourras sur Twitter. McDo a son tee-shirt (« Fort McDo Strong ! »), Walmart sa banderole de bienvenue, et le géant du pétrole Syncrude se paye une immense affiche électrique rouge sang : « Welcome back ». Plus que jamais, Fort Mac est fier de Fort Mac. Les dons ont afflué de toute l’Amérique du Nord, des pompiers sud-africains sont venus prêter main-forte. « C’est l’ironie de l’histoire, dit Theresa Wells, blogueuse locale. Sans cet événement, nous serions toujours le sale cousin du coin… Il a fallu une catastrophe de cette ampleur pour que le reste du monde reconnaisse ce que nous sommes : bien plus qu’une ville-pétrole, une communauté ! »

Dans les quartiers décimés, s’agitent ainsi des volontaires. Des bénévoles, pour la plupart, et d’autres, au chômage technique depuis la Bête, qui touchent 25 $ l’heure pour aller fouiller les rares souvenirs qui n’ont pas fondu. Des combinaisons blanches silencieuses, solidaires, qui se sourient, au milieu des décombres. Au loin, un drapeau flotte, inconnu, celui de Team Rubicon, une ONG d’un genre nouveau, fondée par d’ex-militaires états-uniens et financée par des philanthropes bien connus (la banque Goldman Sachs ou la chaîne Home Depot) dont le slogan est : « Les désastres, c’est notre affaire. Les vétérans, notre passion. » Une journée avec Team Rubicon, et le mystère reste entier : leurs bons sentiments sont indéniables, leurs arrière-pensées, insondables.

Colères et crises de larmes

Cette « militarisation » privée de l’espace public est en fait depuis longtemps un des enjeux de cette ville, qui fait figure de modèle sur bien des points. Depuis la Bête, des agents de sécurité la quadrillent, les mêmes qui cadenassent depuis quinze ans les terres à pétrole de Suncor, Shell ou Total. Selon Arianna Johnson, la présidente de la banque alimentaire, qui déborde, cette habitude sécuritaire propre à Fort Mac, où l’on se plie volontiers aux contrôles, serait la clé du sauvetage sans heurt de la ville (un seul accident mortel, sinon aucune victime parmi les 88 000 évacués).

Dans les centres d’accueil des sinistrés, même discipline, mêmes restrictions, on ne passe pas. Officiellement pour préserver l’intimité, légitime, des réfugiés ; officieusement pour cacher les colères et les crises de larmes. Contre les assureurs, qui rechignent à rembourser, ou les autorités, accusées d’avoir agi trop tard et trop mal : plusieurs pompiers ont brisé l’omertà la semaine dernière. Selon eux, l’alerte a été donnée hors délais. En ville, beaucoup acquiescent. Sans parler de cette insensée auto-prime de 50 % votée, à peine la ville rouverte, pour et par le conseil municipal, qui a dû battre en retraite depuis.

Dans le quartier Waterways, détruit à 90 %, le trappeur Jim Rogers progresse dans ses propres cendres. Chaque outil devient un trésor, « des petites choses, une nouvelle vie ». Jim fut le dernier à quitter le quartier, arrosant son toit sans trop y croire. Aujourd’hui, il ne se fait aucune illusion : « Je sens déjà que la folle culture casino de Fort McMurray va continuer. Du fric. Du fric. Du fric. » Fort McMurray, miroir de nos peines. Fort McMoney, reflet de notre folie.
 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

Consultez notre dossier Incendie à Fort McMurray
3 commentaires
  • Sylvain Rivest - Inscrit 9 juillet 2016 10 h 06

    Rectification

    La bête n'est pas passé, ils l'ont créé !

  • Benoit Thibault - Abonné 9 juillet 2016 10 h 56

    Besoin d'une modération extérieure

    Article pleins de sens éclairé, à l'image du reportage Fort Mcmoney! Même sentinents.

    Seule une modération extérierieure peut canaliser cette culture du fric fric fric. Une responsablité de nos gourvernements très mal assumée.

    Un non à énergie Est s'impose pour l'est du Pays comme pour la modération et le salut de tou ce entoure Fort McMurray.

  • Gilles Teasdale - Abonné 9 juillet 2016 14 h 52

    Ils peuvent toujours se consolé ils ne paie pas de taxe de vente.