Qui veut encore du pétrole d’Anticosti?

Sans projet de développement économique, le village de Port-Menier, le seul de l’île, est condamné à disparaître à moyen terme.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Sans projet de développement économique, le village de Port-Menier, le seul de l’île, est condamné à disparaître à moyen terme.

Qui, dans la sphère politique québécoise, veut encore du pétrole très hypothétique d’Anticosti ? Plusieurs en ont rêvé depuis 50 ans, mais à entendre les candidats à la direction du Parti québécois et le premier ministre Philippe Couillard, le rejet du projet serait pour ainsi dire définitif. Pourquoi alors poursuivre les investissements de fonds publics ? À moins que la fin de non-recevoir de Québec soit utilisée au final pour promouvoir d’autres projets controversés.

Novembre 2002. Le gouvernement péquiste de Bernard Landry annonce la création de la nouvelle division Hydro-Québec Pétrole et gaz. Sa mission ? Déterminer, grâce à un budget de 330 millions de dollars, si le sous-sol québécois renferme un potentiel pétrolier et gazier exploitable. On vante alors les « avantages à la fois économiques et énergétiques » d’une telle extraction d’énergies fossiles.

Parmi les lieux ciblés pour mener des travaux d’exploration, on retrouve l’île d’Anticosti. Rien de bien surprenant, puisque cette région a fait l’objet de travaux sporadiques au fil des décennies. En fait, les premiers forages remontent à 1962. Une première société d’État, la Société québécoise d’initiatives pétrolières, y mène des travaux dans les années 1970. Même le géant Shell y réalise des forages à la fin des années 1990. Toutes ces tentatives sont des échecs.

Quoi qu’il en soit, sur une période de cinq ans, Hydro-Québec Pétrole et gaz y investira un total de 9,8 millions de dollars, notamment pour la réalisation de forages. Mais malgré les efforts, aucun pétrole ne sort du sous-sol. Un ancien chef (exploration) de la division Pétrole et gaz d’Hydro-Québec expliquera en 2011 que les forages ne ciblaient pas la bonne structure géologique.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le premier ministre Philippe Couillard a dit à plusieurs reprises qu’il était le seul à vouloir protéger l’environnement de l’île d’Anticosti contre le «saccage» de l’industrie pétrolière.

Les libéraux de Jean Charest abandonnent par la suite les investissements publics dans l’exploration, cédant plusieurs permis d’exploration à l’entreprise Pétrolia. Appelé en 2011 à défendre l’action du gouvernement après les révélations du Devoir que le Québec aurait cédé un « trésor » de 40 milliards de barils de pétrole au secteur privé, le premier ministre souligne que « les contribuables québécois n’ont pas à prendre des risques dans une industrie à très, très haut risque ». Québec investit néanmoins dans les entreprises qui détiennent les permis d’exploration.

Le hic, c’est que le pactole hypothétique d’Anticosti ne semble pas susciter l’appétit chez les grandes pétrolières. En fait, les entreprises Pétrolia et Junex ne parviennent pas à dénicher les dizaines de millions de dollars d’investissements nécessaires pour réaliser un véritable programme d’exploration sur l’île. Il est alors de notoriété publique qu’on ne recherche plus des ressources « conventionnelles », mais bien du pétrole et du gaz de schiste.

Initiative péquiste

C’est donc finalement le gouvernement péquiste de Pauline Marois qui annonce, deux semaines avant le déclenchement des élections de 2014, un investissement de plus de 100 millions de dollars de fonds publics dans des travaux ambitieux censés déterminer, une fois pour toutes, si le sous-sol d’Anticosti renferme un potentiel commercial en hydrocarbures.

Les entreprises Pétrolia et Junex, qui détiennent l’essentiel des permis d’exploration sur l’île, doivent toutefois trouver un partenaire privé prêt à investir dans le programme de recherche. Pétrolia y parvient, mais pas Junex. L’entreprise, très active dans des projets en Gaspésie et détentrice de permis d’exploration de gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, ne participe donc pas au projet actuellement en cours. Les forages avec fracturation prévus d’ici 2017 sont toutefois situés près des secteurs où Junex détient des permis, du côté sud de l’île.

Pour le moment, les investissements totaux de l’État québécois ne doivent pas dépasser les 57,7 millions de dollars. Mais il n’est pas possible de savoir si cette facture est finale. Le contrat signé par le gouvernement Marois n’a jamais été rendu public. Le Devoir a toutefois révélé certains détails importants de celui-ci, dont l’absence de clause de retrait pour Ressources Québec. Le premier ministre Philippe Couillard a justement répété à plusieurs reprises l’impossibilité de sortir le Québec de cette aventure pétrolière.

Avenir incertain

L’entreprise française Maurel Prom, qui doit investir 43 millions dans le projet, pourrait quant à elle choisir de quitter le bateau au cours des prochains mois, selon le contrat en vigueur. L’entreprise a d’ailleurs clairement signifié ce printemps qu’il lui serait impossible de poursuivre les investissements sans un signal clair que Québec sera ouvert à l’exploitation si le potentiel se confirme. Et en cas de retrait, l’État québécois devra ajouter des millions de dollars afin de terminer le programme.

Compte tenu des nombreuses déclarations de M. Couillard, mais aussi de celles de tous les aspirants chefs du Parti québécois, la suite des événements apparaît pour le moment très incertaine. Il faut d’ailleurs souligner que le programme d’exploration ne sera pas terminé après la réalisation d’à peine trois forages avec fracturation. Avant de statuer sur un potentiel commercial, mais aussi espérer dénicher les milliards de dollars nécessaires pour une exploitation industrielle du sous-sol d’Anticosti, il faudra poursuivre les travaux. L’entente en vigueur prévoit justement une « phase 2 », avec des investissements totaux de 45,5 millions de dollars.

Comme les opérations de fracturation ont été reportées à 2017, la décision sur la poursuite de l’exploration devrait être prise en 2018, année électorale au Québec. Or les études menées dans le cadre de l’évaluation environnementale stratégique ont déjà démontré que le seuil de rentabilité pour une éventuelle exploitation serait très élevé. Qui plus est, le coût des infrastructures d’exploitation dépasserait facilement les 10 milliards de dollars. Tout cela pour exploiter surtout du gaz de schiste, et ce, jusqu’en 2100.

Anticosti contre pipeline ?

Est-ce que le premier ministre Philippe Couillard, qui a sans doute été mis au fait des incertitudes économiques d’un tel projet d’extraction d’énergies fossiles, souhaite se lancer en campagne électorale en défendant un tel programme ? Il est permis d’en douter, surtout que son gouvernement se présente en champion de la lutte contre les changements climatiques.

Pourquoi, alors, avoir accordé les certificats d’autorisation nécessaires pour poursuivre les forages sur Anticosti ? Pourquoi ne pas évaluer les coûts d’un retrait du gouvernement, comme certains le suggèrent ? Après tout, les forages à venir doivent en théorie permettre de s’approcher d’une exploitation. De quoi peser lourd dans la balance pour une décision en faveur de l’extraction, et ce, alors que le premier ministre semble s’y opposer.

La chroniqueuse politique Josée Legault a toutefois réitéré cette semaine son « hypothèse » au sujet de la prise de position ferme du chef libéral dans le dossier Anticosti. Selon elle, le gouvernement Couillard pourrait utiliser la rigueur environnementale affichée pour Anticosti afin de défendre une position favorable au projet de pipeline Énergie Est, de TransCanada.

Après tout, le premier ministre a dit à plusieurs reprises qu’il était le seul à vouloir protéger l’environnement de l’île contre le « saccage » de l’industrie pétrolière. Dans ce contexte, il aurait beau jeu de dire que son parti est irréprochable sur le plan environnemental, et donc qu’il a fait ses devoirs avant de dire oui au plus important projet de pipeline en Amérique du Nord.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

Consultez la carte des forages menés par Hydrocarbures Anticosti en 2014 et 2015

 

Consultez notre dossier Anticosti, seule face au pétrole tout-puissant
3 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 9 juillet 2016 08 h 52

    Ménage à trois...


    Cette "aventure" qui a mal tourné, ce ménage à trois, est une honte nationale, qui va entretenir encore plus le cynisme des Québécois. Jean Charest, Pauline Marois et Philippe Couillard nous ont trompés, sans oublier la contribution de Bernard Landry à ce fiasco...

  • François Beaulne - Abonné 9 juillet 2016 11 h 22

    L'hypothèse de Josée Legault se tient

    Depuis le début des tergiversations du gouvernement Couillard concernant le projet Energie Est et ses hésitations à se prononcer clairment, comme l'ont fait Denis Coderre et les maires de la CMM, il est permis de croire qu'effectivement il y a anguille sous roche. Sinon, pourqoi ces BAPE tronqués et improvisés lancés par le ministre de l'environnement Heurtel alors que le promoteur n'a même pas produit toutes les études pertinentes. Que se trame t'il derrière l'opacité et l'improvisation d'apparence de toute la consuiltation. Difficile d'en avoir le coeur net d'autant plus qu'aucune étude crédible des retombées d'Energie Est pour le Québec n'a été rendue publique. Au moins à Anticosti on pouvait espérer y trouver du pétrole. Mais avec Energie Est, c'est connu, aucune retombée significative pour le Québec,et ce, au risque d'affecter de manière irréversible notre environnement et notre qualité de vie pour le bon plaisir de l'industrie pétrolière ultra polluante de l'Alberta. Si Josée Legault a raison, il faut se poser de sérieuses questions sur la capacité, mais surtout la volonté du gouvernement Couillard à défendre nos intérêts.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 juillet 2016 12 h 09

    Des explications...

    qu'un enfant de 12 ans peut comprendre...Merci à Alexandre Shields. Les citoyens québécois ne pourront pas dire :"...ben, j'savais pas"... Il NOUS revient aussi la tâche et le devoir de les diffuser ...abondamment.

    Maintenant que tout le monde est renseigné sur le "projet Anticosti" et de son infaisabilité quasi proverbiale, passons à l'autre chose : TCEE...

    Le projet "Trans Canada Énergie Est"...Celui qui nous tient en haleine depuis près de 2 ans et dont la faisabilité semble toujours être dans l'air du probable, du possible. Pourquoi? parce que c'est un projet qui est très politique...Ce sont eux, les politiciens et leurs "fiduciaires" (lire: les p'tits namis), qui s'en sont emparés pour des raisons mercantiles et électoralistes;le gouvernement Couillard Inc étant prêt à vendre, à exproprier, notre droit territorial pour un "plat de lentilles"....ou dans le langage commun, pour "des peanuts". Sans compter, les dommages incommensurables à l'environnement... Ce dernier point, c'est M. Shields qui, petit à petit, nous a expliqués les tenants et aboutissants des visées de TCEE.

    Il nous faut donc leur faire entendre Notre NON collectif . Soyons vigilants!