Lac-Mégantic: quels progrès, trois ans plus tard?

Trois années se sont écoulées depuis la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic. L’heure est toujours à la reconstruction.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Trois années se sont écoulées depuis la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic. L’heure est toujours à la reconstruction.

Malgré les millions reçus en subventions et en indemnisations aux résidants, la réparation n’est pas encore très tangible dans la ville, trois ans après la catastrophe qui a fait 47 morts.

Certains s’impatientent quant aux délais de reconstruction du centre-ville. « Il y a le bâtiment de la MRC du Granit qui a été reconstruit, un salon de beauté qui est en train de se construire et une résidence. C’est seulement trois chantiers », déplore Robert Bellefleur de la Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire.

En ville, l’immense site de l’explosion est en effet presque désert. M. Bellefleur souligne qu’après le drame, la Ville avait pris la décision de détruire tout ce qui restait du centre-ville, même les bâtiments qui avaient été épargnés. « On a démoli des dizaines de bâtiments en prétextant la crainte d’une contamination ultérieure, dit-il. Les gens ont perdu leurs repères identitaires. »

La promenade Papineau a été construite à 500 mètres de là pour permettre aux commerçants de reprendre vite leurs affaires. C’est là notamment que s’est installé le Musi-Café. « C’est un drôle de centre-ville, ça ressemble un peu à un Dix30. Nous autres, on l’appelle notre Cinq15 parce que c’est pas gros. Ce sont de petits commerces construits sur le ciment, ça leur coûte énormément cher d’électricité. Et le soir, il n’y a personne dans les rues », poursuit M. Bellefleur.

Zone sinistrée

Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Lac-Mégantic dans les jours suivant la catastrophe

Au Bureau de reconstruction du centre-ville, on nous rétorque « qu’on part de ce qu’on a ». Le directeur Stéphane Lavallée a travaillé auparavant dans le monde des médias comme cadre au journal La Presse et au sein du groupe Les Affaires. Il pilote le Bureau depuis un an. « C’est sûr que dans la zone sinistrée, la décontamination a été plus longue qu’on pensait parce que la situation était plus sérieuse qu’on l’avait envisagé au départ. C’est quand même près de 6 millions de litres de pétrole qui se sont écoulés des wagons, dit-il. Une bonne partie a brûlé, mais le reste a coulé dans le centre-ville. »

La zone sinistrée, rappelle-t-il, fait deux fois la superficie de celle du World Trade Center à New York. C’est « énorme ». Bref, il y avait fort à faire. « Après trois ans, les terrains sont décontaminés, une bonne partie est disponible pour la reconstruction et on est en train de faire la reconstruction des infrastructures souterraines. »

La décision de détruire le reste du centre-ville (une quarantaine de bâtiments) avait déjà été prise par la Ville avant qu’il soit en poste, explique-t-il. À ceux qui la critiquent, il répond par une question : « Qu’est-ce qu’on aurait fait de ça sans la certitude d’une décontamination complète ? Parce qu’on n’aurait jamais eu de certitude, les spécialistes d’intervention nous l’ont dit. Quelles institutions financières auraient voulu prêter dans ce contexte ? »

Le coeur du futur centre-ville, assure-t-il, n’aura pas le même style que la promenade Papineau, et la nouvelle rue principale sera plutôt « d’inspiration traditionnelle ». Cette demande a d’ailleurs dominé les discussions pendant les consultations d’un an et demi menées par le Bureau auprès des résidants. Pour redonner de la vie au milieu, on compte aussi planter de nombreux arbres matures. « Ce sera plus vert que ce qu’on avait auparavant », dit-il.

465 millions en indemnisations

Sur le front des indemnisations et de l’action judiciaire collective, les choses sont toutefois allées beaucoup plus rondement. « Avoir 465 millions en deux ans et demi, ça ne s’est jamais vu au Canada, même aux États-Unis », résume l’avocat qui défend les victimes, Me Alain Larochelle. Les gens ont même été surpris de la vitesse avec laquelle les indemnisations sont arrivées, dit-il.

Au total, environ 4300 personnes ont reçu des compensations allant de 3000 $ à 2,5 millions pour les enfants qui sont devenus orphelins à la suite du drame. L’argent est venu d’un regroupement de compagnies responsables en échange de la promesse de ne pas les poursuivre (la Montreal, Maine and Atlantic Canada Co., son assureur, les fabricants de wagons et quelques entreprises pétrolières, dont Irving Oil). Pour l’instant, deux des trois versements promis ont été distribués et on est en attente du versement final au cours des prochains mois. Reste aussi aux commerçants et entreprises locales à recevoir leur part (40 millions).

Or des injustices demeurent, dont le refus de contribuer de la compagnie de train Canadien Pacifique (CP), précise M. Bellefleur. « C’est eux qui avaient signé le contrat de transport du pétrole. »

Voie de contournement

Sinon, l’impression que rien n’a changé à Lac-Mégantic découle aussi du fait que des trains transportant des produits dangereux continuent de passer par le centre-ville. Les gens ne veulent rien entendre des propos rassurants du gouvernement sur les mesures de sécurité appliquées aujourd’hui, ils veulent que le train passe ailleurs. Ils veulent une voie de contournement.

« La confiance, c’est une pente que vous allez devoir travailler fort pour remonter, parce qu’on l’a perdue, a lancé un citoyen, Paul Dostie, lors de la rencontre organisée avec le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, en avril. Vous me parlez de sécurité, ça ne me soulage pas. C’est comme si vous disiez à un enfant qui a été défiguré par un chien d’aller promener le chien. »

Depuis, le gouvernement a confié à la firme AECOM le contrat des études d’avant-projets pour deux scénarios : la voie de contournement ou une voie ferrée encadrée par des murs de protection. Or dans le meilleur des cas, on ne prévoit pas de pouvoir commencer la construction avant 2021. Au moins, M. Lavallée assure que cela ne ralentira pas la reconstruction du centre-ville.


Des changements clés

Type de wagons de train

Le convoi en cause à Lac-Mégantic était constitué de wagons DOT-111, montrés du doigt comme étant trop fragiles pour le transport des hydrocarbures. Depuis, Ottawa a ordonné le retrait progressif de ce type de wagons déjà en circulation. Les DOT-111 utilisés pour transporter du pétrole brut et de l’éthanol doivent être retirés du service ou modernisés d’ici 2017. Les nouveaux wagons qui seront construits devront être faits d’un acier plus épais et comporter un bouclier protecteur et une protection des raccords supérieure.

Freins des locomotives

En raison de plusieurs problèmes survenus le 6 juillet 2013, les freins du convoi n’ont pu retenir le train, qui a dévalé une pente abrupte avant de dérailler. L’enquête menée par Transports Canada a conclu que le nombre de freins à main serrés pour immobiliser le train était insuffisant et que leur résistance n’avait pas été vérifiée adéquatement. La nouvelle réglementation de Transports Canada précise le nombre de freins à main qui doivent être actionnés avant de laisser un train de marchandises sans surveillance. Elle précise également les tests de freins que le chef de train doit effectuer avant de laisser un train sans surveillance et exige des moyens physiques supplémentaires, notamment des dérailleurs, pour s’assurer de l’immobilité du train.

Nombre de chefs de train

Un seul chef de train était en service pour faire fonctionner le convoi ferroviaire le jour de la tragédie. Une règle adoptée depuis exige qu’au moins deux membres du personnel soient présents dans les trains transportant des matières dangereuses, comme du pétrole brut.
6 commentaires
  • Daniel Gagnon - Abonné 7 juillet 2016 12 h 05

    « Les bottines n’ont pas suivi les babines »

    « Les bottines n’ont pas suivi les babines », a dit un citoyen etd’une façon imagée...

    Ce qui résume bien l’inertie et l'idifférence éhontées dont font preuve les responsables envers la population de Lac-Mégantic au lendemain de la catastrophe du siècle.

  • André Blais - Inscrit 7 juillet 2016 15 h 37

    Des précisions méganticoises

    Pour faire suite au présent article, au sous-titre Freins des locomotives et, surtout, au commentaire de M. Martel (L-M: nouvelle demande d'une voie de contournement, Le Devoir, 6 juillet 2016).

    On nous a martelé qu'il fallait être résilient, que c'était mieux ainsi pour notre santé mentale, pour se reconstruire physiquement et psychologiquement.

    Certains méganticois, j'en suis un, ont de la difficulté avec ce terme trop inclusif de la résignation à outrance. Nous sommes davantage indignés avec tout ce qui se trame depuis 2013.

    Aussi, à vouloir trop se résilier reléguait la responsabilité des dirigeants (polilticiens conservateurs, la MMA et autres lobbyistes des industries ferroviaires et pétrolières) aux oubliettes.

    En novembre 2013, nous étions une vingtaine de citoyens à se mobiliser sous la bannière du Comité citoyen de la région du lac Mégantic (CCLM). Nos principaux objectifs étaient de demander une commission d'enquête sur ce que nous appelons, pour paraphraser la professeure Liette Gilbert de l'université York (Ontario), le CRIME de L-M. Aussi, nous nous sommes donnés la difficile tâche de surveiller les travaux de décontamination en parallèle avec la Société pour vaincre la pollution.

    Nous avons fait paraître, dans l'hebdomadaire local L'Écho de Frontenac, les 25 QUESTIONS SUR LE CRIME DE LAC-MÉGANTIC de Mme Gilbert que l'on retrouve sur le blogue d'Harvey Mead:

    http://www.harveymead.org/?s=25+questions+sur+le+c
    ET
    http://www.harveymead.org/wp-content/uploads/2014/

    Notre demande d'enquête publique fut portée par un député fédéral du NPD à la Chambre des Communes. Évidemment, les Conservateur majoritaires l'ont rejetée. Nous nous sommes dits qu'aux prochaines élections, on se reprendrait. Les libéraux nous ont dit non à nouveau.

    Pourtant, non seulement Mark Winfield, aussi de l'université York, mais aussi Bruce Campbell (directeur

  • Daniel Gagnon - Abonné 7 juillet 2016 22 h 08

    Pourquoi a-t-il fallu 17 jours au gouvernement fédéral canadien de Stephen Harper...

    « Pourquoi a-t-il fallu 17 jours au gouvernement fédéral canadien de Stephen Harper pour annoncer un plan d’aide de 60 M$, alors que le gouvernement provincial québécois de PaulineMarois l’a fait après trois jours? Malgré de nombreux gestes de bonne volonté et de nombreuses promesses, qu’a vraiment fait le gouvernement fédéral jusqu’à maintenant? » (Liette Gilbert, professeure, Faculté des études environnementales, Université de York, Toronto)

  • André Blais - Inscrit 8 juillet 2016 10 h 16

    Des précisions méganticoises (suite)

    ...du Centre canadien des politiques alternatives, chercheur invité à la Faculté de droit de l'université d'Ottawa) ont apporté de nombreux faits et arguments illustrant la négligence et le laxisme en matière de sécurité ferroviaire de Transport Canada et de la MMA qui ont mené au CRIME de L-M en 2013.

    Même que la MMA avait réussi à convaincre Transport Canada que leurs conducteurs de ne pas appliquer le système de freinage automatique (un p'tit 10 secondes) parce que cela leur (à cette Cie et à Irving) faisait perdre du temps pour le pressuriser à nouveau et redémarrer la locomotive (15 à 60 minutes).

    MMA couchait en toute évidence avec Transport Canada du temps du triste célèbre harponneur Harper.

    Quelques articles illustrant mes propos:

    - http://www.echodefrontenac.com/billet.asp?IdNouv=4

    - http://www.echodefrontenac.com/paroleslecteurs.asp

    - http://www.echodefrontenac.com/billet.asp?IdNouv=4


    Même si une sordide oligarchie a fait explosé les coeurs d'une cinquantaine d'innocents (suicides inclus) et un centre-ville historique, il faut persévérer car «travailler pour le bien public demande nécessairement de confronter l'ordre public. La sécurité des populations doit être la premièrre péoccupation de nos législateurs» (Jacques Gagnon du Comité citoyen de L-M.

    À nouveau, nous prenons la rue. Cette fois-ci, lors du rassemblement du 10 juillet, à 13h30 où les Alain Denault, Bruce Campbell, Jacques Tétrault (RVHQ) viendront appuyer la Coalition et les Méganticois:

    - http://www.echodefrontenac.com/actualitedujour.asp

    - https://www.facebook.com/events/1607883339540772/

    Merci de nous appuyer!

    • Daniel Gagnon - Abonné 8 juillet 2016 13 h 17

      Quelle tristesse en effet, Monsieur Blais, merci de vos précisions méganticoises.

      Quel cimetière après la traversée funeste du train fou dans la nuit, du train incendiaire de la compagnie voyou M.M.A.!

      Quel vide incompréhensible laissé derrière maintenant, ce trou immense dans la terre, dans le cœur d’une petite ville-bijou, cette aire dévastée plus vaste encore que celle qui a entouré l’effondrement des tours jumelles new-yorkaises du 9 septembre 2001.

      Monsieur Harper lui-même a cyniquement comparé le centre-ville de Lac-Mégantic, après l’avoir survolé, à un terrain bombardé.

      Quelle indifférence indigne en effet après cette catastrophe, surtout de la part des autorités qui en ont été complices.

  • André Blais - Inscrit 8 juillet 2016 13 h 18

    Des précisions méganticoises (fin)

    En conclusion, lueur d'espoir sur ces mots de Jon Kalman Stefansson:

    «Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts.»

    De son premier roman Entre ciel et terre (1er d'une trilogie).

    AB
    Pour la Coalition et pour le Comité citoyen

    PS: à la première suite, une coquille à l'avant-dernier #: ...a fait exploser...