Criminel, Greenpeace?

Ces jours-ci, la presse fait des gorges chaudes d’une lettre ouverte lestée d’une autorité écrasante : elle est signée par une centaine de Prix Nobel. Et si elle fait couler tant d’encre, c’est que l’outrance du message qu’elle véhicule est proportionnelle au prestige de ses signataires. Selon eux, l’organisation Greenpeace est, ni plus ni moins, coupable de « crime contre l’humanité ».

L’histoire est simple comme un message publicitaire. Greenpeace s’oppose aux organismes génétiquement modifiés (OGM) et, particulièrement, au « riz doré » — un riz transgénique présumé capable d’apporter un surcroît de vitamine A. Or, dans les pays du Sud, rappellent les signataires, les carences en vitamine A conduisent à ce que, chaque année, jusqu’à un demi-million de jeunes perdent la vue, voire meurent. Donc Greenpeace est responsable de la mort de ces enfants.

« Nous appelons les gouvernements du monde à rejeter la campagne de Greenpeace contre le riz doré, en particulier, et contre les cultures et aliments améliorés grâce aux biotechnologies en général, écrivent les Nobel. Et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour s’opposer aux actions de Greenpeace et à accélérer l’accès des agriculteurs à tous les outils de la biologie moderne, spécialement les semences améliorées par les biotechnologies. » La conclusion tombe, terrible : « Combien de pauvres gens doivent mourir avant que nous considérions cela comme un crime contre l’humanité ? »

Cette histoire semble plutôt relever d’une manipulation de l’opinion publique par l’utilisation de scientifiques qui ne sont pas informés des faits sur le sujet

 

Amalgame

Ces quelques phrases mises bout à bout forment une sorte de bonneteau mental qu’il faut décortiquer. D’abord, elles laissent entendre que Greenpeace est coupable d’avoir bloqué la commercialisation du riz doré, se rendant ainsi responsable de la mort de centaines de milliers de « pauvres gens » ; ensuite, elles construisent un amalgame entre biotechnologies et action humanitaire, forgeant l’idée que la fonction première des OGM est de sauver des vies. Or tout cela est faux.

Bien sûr, Greenpeace a, et de longue date, fortement critiqué les efforts de l’International Rice Research Institute (IRRI) — l’organisation à but non lucratif basée aux Philippines et chargée de travailler sur les variétés de riz — pour développer le riz doré. L’association écologiste estime ainsi que celui-ci détourne l’attention du vrai problème (la pauvreté et l’accès à une nourriture diversifiée), qu’il échouera, que son innocuité n’est pas prouvée, qu’il ouvrira la porte aux OGM commerciaux, etc.

Il est permis de penser que cette posture montre la face la plus dogmatique et la plus sombre de l’ONG : si la diffusion de cette technologie avait ne serait-ce qu’une chance d’améliorer l’état de santé de millions de gens, pourquoi ne pas essayer ?

Mais, pour essayer, il faudrait que le riz doré soit disponible, et il ne l’est pas. « En dépit de ce que ces lauréats du prix Nobel ont été amenés à penser, le riz doré n’est pas, et n’a jamais été, bloqué par l’opposition publique ou par Greenpeace, explique l’anthropologue Glen Stone, professeur à l’Université Washington de Saint-Louis aux États-Unis, qui a conduit, quatre années durant, un programme de recherche sur la riziculture aux Philippines. Le riz doré n’est tout simplement pas encore au point. »

L’IRRI, en collaboration avec l’Institut de recherche philippin sur le riz, a ainsi mené un essai sur plusieurs parcelles en 2012 et 2013, mais le riz doré « a montré des rendements inférieurs à la même variété dépourvue du transgène », précise M. Stone. Les deux instituts n’ont donc pas encore soumis le fameux « golden rice » aux autorités de régulation à des fins d’homologation.

Quant à la destruction d’une parcelle expérimentale, en 2013 (par des activistes locaux), précise M. Stone, elle « s’est produite après l’achèvement de l’essai et n’a concerné qu’une petite parcelle de test, parmi des dizaines ». Greenpeace formule donc des critiques contre les OGM, avec des arguments parfois en rupture avec le consensus scientifique, mais n’est nullement responsable du non-recours au riz doré.

« Cette histoire semble plutôt relever d’une manipulation de l’opinion publique par l’utilisation de scientifiques qui ne sont pas informés des faits sur le sujet », conclut le professeur américain à propos de la motion des Nobel. Le mathématicien Philip Stark (Université de Californie, à Berkeley) a, de son côté, compté parmi eux « 1 Nobel de la paix, 8 économistes, 24 physiciens, 33 chimistes et 41 médecins ».

« La science repose sur des preuves, pas sur l’autorité, a-t-il ajouté sur Twitter. Que connaissent-ils de l’agriculture ? Ont-ils conduit des travaux pertinents sur le sujet ? »

L’organisation de la campagne soulève aussi quelques questions. Celui qui contrôlait l’entrée de la conférence de presse de lancement, le 29 juin, au National Press Club de Washington, n’était autre que Jay Byrne, ancien directeur de la communication de Monsanto et désormais p.-d.g. de v-Fluence, une firme de relations publiques… Interrogé, M. Byrne assure cependant qu’il s’est « porté volontaire bénévolement pour aider à la logistique » et qu’il n’a plus aucun lien d’aucune sorte avec Monsanto.

L’initiative arrive en tout cas au meilleur moment possible pour l’industrie. D’abord, le débat sur l’étiquetage des aliments transgéniques fait rage aux États-Unis. Ensuite, le glyphosate — l’herbicide compagnon de la grande majorité des OGM en culture — vient d’être classé « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer. Enfin, les discussions battent leur plein pour savoir si les prochaines générations d’OGM seront soumises à des contraintes réglementaires… Sur tous ces sujets, faites attention à ce que vous direz ou écrirez : selon de nouvelles normes en vigueur, vous pourriez vous rendre complice d’un « crime contre l’humanité ».

1 commentaire
  • Sylvie Lapointe - Abonnée 5 juillet 2016 21 h 02

    Crime contre l'humanité! Eh bien!

    Tiens donc! Une grosse brochette d'élites couronnées de Prix Nobel qui ne sont pas particulièrement ferrées en notions d'agriculture mais qui se donnent l'autorité de condamner Greenpeace de crime contre l'humanité juste parce que Greenpeace met en garde contre les OGM. Selon leurs dires, il faut probablement comprendre que que ladite brochette de savants Nobel est prête à n'importe quoi pour "sauver l'humanité" et le "pauvre monde". Là, je ne sais plus si je dois rire. C'est trop incroyable. Serait-ce de l'ironie? Ou de l'absurde? Une joke peut-être? Surtout lorsqu'au fil de l'article apparaît soudainement le mot "Monsanto" ainsi que la grande âme parfaitement volontaire de Jay Byrne. La brochette de savants Nobel n'a sûrement rien lu de sérieux concernant Monsanto ni les OGM, mais elle se prononce tout de même officiellement et décrète de sa hauteur que Greenpeace est officiellement coupable de "crime contre l'humanité".

    On dit que le ridicule ne tue pas. A moins que ce ne soit pas ici du ridicule mais de l'asservissement devant une multinationale qui détruit bien plus la planète qu'elle n'est occupée à sauver les "pauvres gens". Mais les savants Nobel, eux, n'ont pas l'air de se tracasser avec ça. Ils valent sûrement plus cher que les autres, étant des savants. Alors, c'est Greenpeace et ses mises en garde qui posent problème quant à eux. Avec de telles accusations plutôt gratuites fondées sur des arguments aussi simplistes, les savants Nobel ne se rendent pas compte à quel point ils ne provoquent que de la méfiance envers eux, si ce n'est du mépris.