L’avis d’Ottawa n’a pas été sollicité

La rivière Sainte-Marie, sur l’île d’Anticosti, abrite des saumons de l’Atlantique.
Photo: Productions Rapide-Blanc La rivière Sainte-Marie, sur l’île d’Anticosti, abrite des saumons de l’Atlantique.

Même si l’habitat du saumon atlantique est protégé en vertu de la Loi sur les pêches du fédéral, Le Devoir a appris que le gouvernement Couillard n’a jamais sollicité l’avis de Pêches et Océans Canada avant d’autoriser le prélèvement de millions de litres d’eau dans des rivières à saumon de l’île d’Anticosti. Québec se défend en disant avoir mené toutes les analyses nécessaires pour assurer la protection de cette espèce en voie de disparition.

Le Devoir révélait lundi qu’en vertu des autorisations signées en juin par le ministre de l’Environnement, David Heurtel, Hydrocarbures Anticosti pourra puiser plus de 30 millions de litres d’eau dans des rivières de l’île afin de réaliser les trois premiers forages avec fracturation.

Pour des populations présentant de faibles effectifs, une baisse significative du recrutement et de l’abondance a le potentiel de provoquer leur extinction

 

Le gouvernement du Québec, principal bailleur de fonds du projet, a notamment autorisé des prélèvements dans deux cours d’eau qui abritent des populations de saumon de l’atlantique, soient les rivières Jupiter et Sainte-Marie. La Jupiter abrite à elle seule près de 30 % de tous les saumons d’Anticosti.

Or, l’habitat du saumon est protégé en vertu des dispositions portant sur la protection de l’habitat du poisson de la Loi sur les pêches du gouvernement fédéral. Cette protection a pour objectif d’éviter la « détérioration », la « destruction » ou la « perturbation » de l’habitat de cette espèce. C’est le Programme de protection des pêches, placé sous l’autorité de Pêches et Océans Canada, qui gère les « menaces » qui peuvent peser sur toute espèce protégée par la Loi sur les pêches.

Interpellé lundi par Le Devoir, Pêches et Océans Canada a toutefois confirmé que le gouvernement Couillard n’avait jamais sollicité son avis avant d’autoriser le prélèvement de millions de litres d’eau dans des rivières qui servent justement d’habitat au saumon. « Pêches et Océans Canada n’a reçu aucune demande d’examen concernant les activités de forage sur l’île d’Anticosti », a répondu la porte-parole de la division régionale du Québec de Pêches et Océans, Sylvi Racine.

« Le gouvernement provincial n’a pas sollicité la collaboration de Pêches et Océans Canada » en vertu du Programme de protection des pêches, a-t-elle précisé. Le ministère n’a donc produit « aucun avis » avant que le gouvernement du Québec donne le feu vert aux prélèvements prévus dans le programme de recherche de pétrole et de gaz de schiste.

« Il incombe au promoteur de respecter la Loi sur les pêches et de soumettre son projet à Pêches et Océans Canada pour une demande d’examen réglementaire s’il juge qu’il ne peut pas éviter des dommages sérieux aux poissons », a fait valoir Mme Racine, dans une réponse transmise par courriel.

Le biologiste Sylvain Archambault, de la Société pour la nature et les parcs, estime d’ailleurs que le gouvernement Couillard aurait dû solliciter l’expertise fédérale avant d’autoriser les prélèvements. Il a ainsi souligné que certaines données sur le niveau d’eau des rivières de l’île ne sont plus à jour.

Analyse rigoureuse

Le cabinet du ministre David Heurtel s’est pour sa part voulu rassurant lundi. Compte tenu de l’importance des enjeux en matière de « protection » de l’eau, « nous avons mené une démarche scientifique rigoureuse », a souligné le cabinet du ministre David Heurtel dans une réponse transmise en soirée.

Le cabinet dit notamment avoir basé sa décision sur l’avis du « comité d’experts » chargé d’analyser la demande d’autorisation présentée par Hydrocarbures Anticosti. Selon les termes de celle-ci, le « débit » des rivières touchées par le prélèvement de 30 millions de litres d’eau sera protégé adéquatement, a répondu en substance le cabinet de M. Heurtel.

Le ministère de l’Environnement « assure une présence sur les sites d’exploration pétrolière aux étapes clés des projets. Il suit de près les activités, vérifie la conformité des autorisations environnementales et le respect des lois et des règlements en vigueur. Le prélèvement des eaux sera partie intégrante des éléments qui seront contrôlés », a en outre fait valoir le bureau du ministre.

Eau insuffisante

Même si Québec affirme que les prélèvements seront menés de façon à respecter les lois environnementales, il a néanmoins été démontré que les rivières de l’île ne pourraient être en mesure de fournir les importantes quantités d’eau qui seraient nécessaires pour alimenter l’exploitation d’éventuels gisements de pétrole et de gaz sur Anticosti.

Le rapport final de l’évaluation environnementale stratégique (EES) souligne ainsi que seuls 2 des 49 bassins-versants de l’île « pourraient subvenir aux besoins globaux » en eau de l’industrie. Et encore faudrait-il limiter les forages menés simultanément à seulement quatre sites, ce qui serait impossible en phase commerciale. Si l’industrie s’implante sur l’île, il est question de forer plus de 4200 puits sur une période de 50 ans, soit près d’une centaine par année en période de « pic » de développement.

Le rapport de l’EES suggère donc de « considérer » l’idée de puiser l’eau nécessaire pour les forages directement dans le Saint-Laurent. C’est aussi là que seront rejetés les millions de litres d’eaux usées des forages, une fois traités sur l’île selon une méthode encore inconnue.

Potentiel d’extinction

Une étude menée par le ministère de la Faune et des chercheurs universitaires conclut par ailleurs que « proportionnellement à leur taille, les rivières à saumon de l’île d’Anticosti présentent une grande quantité d’habitats de haute qualité pour le saumon atlantique ».

Qui plus est, tout déversement toxique résultant de l’exploitation ou de l’exploration pétrolière serait susceptible de mettre en péril le renouvellement de la population de saumon de l’île. « Pour des populations présentant de faibles effectifs, comme c’est le cas pour de nombreuses rivières à saumon atlantique de l’île d’Anticosti, une baisse significative du recrutement et de l’abondance a le potentiel de provoquer leur extinction », souligne le document scientifique, qui a été remis au gouvernement du Québec.

 

Consultez la carte des forages menés par Hydrocarbures Anticosti en 2014 et 2015

 

Consultez notre dossier Anticosti, seule face au pétrole tout-puissant
34 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 5 juillet 2016 03 h 31

    J'ai hésité longtemps...

    Le gouvernement trompeur de Monsieur Couillard a des visées qu'il ne laissera tomber pour aucune raison.
    Son mode de fonctionnement montre depuis son élection que tout ce qui peu nuire à l'atteinte de ses objectifs ne vaut rien pour lui. Et cela, jusqu'aux principes fondamentaux de la démocratie; dont le respect des procédures légals.
    J'ai hésité longtemps avant de l'écrire, bien que la chose me tourne dans le cerveau depuis plus d'un an, mais ici je l'affirme : le fonctionnement de ce gouvernement n'a d'égal que le fonctionnement de toute mafia.
    Ce qui, bien que je ne sois pas avocat et que je ne sache aucunement par quel processus et sur quelle loi attaquer, ouvre selon moi la possibilité de porter plainte en justice contre ces gens.
    Je laisse ici la porte ouverte aux spécialistes du droit pour nous en faire soit la démonstration, soit l'impossibilité de prendre action légale.
    Alternative dernière qui ne donnerait plus comme possible, à mon avis, qu'une union politique ponctuelle de partis d'opposition en une seule force électorale qui se présenterait ainsi lors des prochaines élections pour balayer de la carte cette triste équipée d'élus/es qui se trouve actuellement aux manettes nationales à Québec.
    Au risque de balayer l'historique Parti Libéral lui-même, s'il se trouve que ses membres ne réussissent pas à assainir politiquement les commandes de ce parti...

    Merci de votre lecture.

    • Pierre Labelle - Inscrit 5 juillet 2016 08 h 35

      Et que vous avez donc raison monsieur Côté quand vous dites :"que tout ce qui peut nuire à l'atteinte de ses objectifs ne vaut rien pour ce gouvernement". Et cela s'avère on ne peut plus vraie dans la privatisation en santé, en éducation etc.... Quand les gens vont-ils sortir de leur "Confort et indifférence" pour enfin réaliser que....

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 5 juillet 2016 09 h 01

      Je veux bien qu'on se débarasse du PLQ aux prochaines élections, bien sûr, mais c'est maintenant qu'il faut arrêter ce forage avec fracturation, qui est absolument ridicule.

      Ce n'est pas juste le fait de prendre de l'eau dans les rivières à saumon qu'il faut empêcher, c'est le forage lui-même sur l'île d'Anticosti qu'il faut bloquer.

      Qu'importe si des contrats ont été signés : si les peuples ont le droit d'exproprier des compagnies et des individus, il va de soi que lorsqu'ils acquièrent une meilleure connaissance des conséquences d'une décision antérieure, ils peuvent alors décider, en toute légitimité, d'orienter leur développement autrement que ce qui avait été préablablement convenu.

      C'est pour ça qu'on élit des gouvernements et c'est aussi pour ça que ce ne sont pas les entreprises qui ont la responsabilité de déterminer les voies du développement économique, social, culturel et industriel d'un peuple.

      C'est le peuple qui choisit les voies qu'il veut prendre, et le gouvernement est là pour agir au nom du peuple qu'il représente.

      Dans le dossier du développpement pétrolier, le gouvernement québécois nous représente-t-il dans le respect de nos aspirations ?

      Si ce n'est pas le cas, quelles sont nos options ?

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 5 juillet 2016 09 h 03

      oups, « débarrasse » avec deux R... désolé.

    • Yves Côté - Abonné 5 juillet 2016 09 h 09

      Monsieur Vaillancourt, je partage en tout votre sentiment d'urgence.
      Etant moi-même dépourvu de solutions pro-actives immédiates, ignorant les armes légales qui pourraient nous être disônibles, c'est la raison pour laquelle j'en appelle ici aux spécialistes du droit.
      Elles et eux qui seraient en mesure de nous proposer non-seulement un angle d'attaque, mais un processus d'action et une assise légale pour cela.
      En absence de quoi, l'union ponctuelle que je propose aux divers partis de l'opposition politique actuelle deviendrait un objectif ultime pour, dirions-nous, les femmes et les hommes de bonne volonté que nous sommes très majoritairement au Québec.

      Mes amitiés républicaines, Monsieur.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 5 juillet 2016 15 h 28

      D'accord avec vous...Il y a longtemps que je le dis que ce parti a acquis au cours de son histoire une âme mafieuse... Et ça date de très longtemps, hormis une épisode chevalresque sous Jean Lesage et René Lévesque du temps de la nationalisation de l'électricité...Ce parti a toujours travaillé contre les intérêts du Québec...C'est un parti de prédateurs...

    • Jacques Boucher - Abonné 5 juillet 2016 15 h 30

      Je n'ai pas de voie juridique à vous proposer, mais je vous propose la voie de la mobilisation citoyenne et municipale.

      Il faut dénoncer avec une fermeté inébranlable le projet de loi sur les hydrocarbures inclus dans le projet de loi 106 que le gouvernement a déposé deux jours avant la fin de la session parlementaire en juin, qu'il étudiera en commission parlementaire en catimini en plein été, à la mi-août, en entendant des invités triés sur le volet par le ministère des Ressources naturelles, et que le gouvernement souhaite donc probablement faire adopter à toute vapeur l'automne prochain.

      Ce projet de loi consacre la possibilité de faire de la fracturation hydraulique au Québec, d'exploiter le pétrole et le gaz de schiste ou classique partout dans la province, d'exproprier les propriétaires qui refusent de négocier; il porte violemment atteinte aux pouvoirs des municipalités. Il permet le saccage d'Anticosti mais aussi la poursuite du saccage de la Gaspésie et maintenant du Bas-Saint-Laurent. Il permet même l'exploitation du gaz de schiste dans la Vallée du Saint-Laurent, alors que nous pensions tous que ce dossier était clos à tout jamais.

      Parlez-en à vos élus municipaux, qui sont bien au fait du dossier ou devraient l'être. Parlez-en à vos députés libéraux - complices de cette infamie. Parlez-en à vos députés péquistes afin que le PQ profite du changement de direction pour corriger l'erreur historique qu'il a commise en ouvrant la porte à l'exploitation des hydrocarbures au Québec.

  • Jacques Morissette - Inscrit 5 juillet 2016 03 h 58

    Quel habit porte vraiment le Fédéral face àpareille situaiton?

    Ce genre d'info pourrait permettre, parmi tous les habits que porte le parti fédéral au pouvoir, lequel il porte vraiment côté environnemental, en pareille situation?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 5 juillet 2016 05 h 12

    Tête dure

    Non mais faut vraiment avoir la tête dure pour pas s'appercevoir qu'on est sur une Ile dans un «fleuve» ! Y a de l'eau à profusion tout le tour. Assez pour faire passer des Transatlantiques pis on va déranger les saumon ???. Tout ça pendant qu'on retarde des chantiers pour la reinette (grenouille) ou des couleuvres ?

    Soit tête dure ou pas de tête du tout.

    Et Pêches et Océans Canada attend qu'on lui téléphone ???

    PL

    • Isabelle Picard - Abonnée 5 juillet 2016 08 h 31

      Un peu de biologie et de géographie s'impose ici. Anticosti est situé dans le golfe du Saint-laurent et l'eau autour est salée. Ce qui est pompée est l,eau doluce des rivières.. Rivières qui n'ont pas de gros débit puisque la nappe phréatique sur une île à sol calcaire repose surtout sur les pluies. Le saumon est un poisson anadrome qui vit en eau salée mais remonte en eau douce pour frayer et où les jeunes y grandissent avant de retourner vers la mer. Pomper l,eau douce dans les rivières va diminuer le niveau et l'habitat disponible pour les jeunes et pourrait également empêcher l,accès aux zones de fraies pour les gros saumons.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 5 juillet 2016 13 h 05

      Je savais tout ça. Un peu de logique de base s'impose ici. Si vous faites disparaitre l'eau dans les petites rivières, il ny aura plus de gros saumons dans le fleuve.

      En passant... j'ai entendu dire par un promoteur pétrolier que de se servir d'eau salée ne dérangeait rien.

      Bonne journée.

      PL

  • Daniel Lemieux - Inscrit 5 juillet 2016 05 h 20

    On ne fait plus confiance

    Pouvons-nous vraiment prendre au sérieux ce ministre de l'Environnement, qui n'en est pas à ses premières démonstrations d'incompétence et qui se fie à un « comité d'experts » pour des décisions aussi importantes ?

    Nous sommes devenus suspicieux, avec toutes ces accointances entre le parti au pouvoir et des partenaires qui ont des intérêts économiques majeurs. On ne peut pas nous en blâmer.

    • Pierre Fortin - Abonné 5 juillet 2016 11 h 05

      Comment ne pas être suspicieux quand on nous tient volontairement dans l'ignorance des dossiers, par exemple de ce contrat secret entre le gouvernement et Pétrolia ou de ses tractations privées avec TransCanada pipeline?

      Au cours de ces deux années de mandat libéral, quand avons-nous été informés des intentons véritables de ce parti qui se proclamait le plus transparent. À peine avons-nous reçu un « c'est parce qu'il le faut » en réponse aux multiples dénonciations de son outrancière politique d'austérité.

      Nos manipulateurs démagogues savent très bien qu'il leur est plus facile de nous mener comme on mène un troupeau en nous maintenant dans l'ignorance de leurs "vraies affaires" plutôt que de tenter de défendre l'indéfendable.

      Encore hier, le ministre Pierre Arcand se justifiait dans la décision de poursuivre le projet d'exploration à Anticosti par le fait qu'il se devait de respecter la signature du gouvernement Marois. Quelle bêtise! S'il y a pire que de commettre une erreur, c'est de ne pas le reconnaître et de persister à s'enfoncer dans la même voie.

      Malgré le secret entourant le contrat, on sait par Martine Ouellette qu'il y était prévu d'avoir de nouvelles informations. Or nouvelles informations il y a, elles concernent les prélèvements d'eau et leur traitement et elles remettent en cause la pertinence et la rentabilité du projet.

      Qu'on cesse de nous cacher la vérité et qu'on assume enfin les responsabilités que les Québécois ont confiées à ce gouvernement pour la protection de notre territoire.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 5 juillet 2016 06 h 02

    Les expertises selon monsieur Heurtel

    Nous connaissons bien ce que veut dire pour monsieur Heurtel un comité d'expert: soit des polichinelles de l'industrie, ce gouvernement n'a aucune crédibilité, il ne fait que saccager le Québec sans égard aux générations futures.

    • Luciano Buono - Abonné 5 juillet 2016 08 h 12

      Je crois que M. Heurtel se cherche un boulot de relationniste dans une compagnie pétrolière, il est en train de se monter un portfolio. La même chose pour M. Arcand aux Ressources Naturelles.

    • Daniel Grant - Abonné 5 juillet 2016 22 h 48

      Des noms d’experts? pas de problème, hey le Min. de l’Environnement est équipé en titi, Heurtel a consulté avec des experts comme:

      Sarah Palin, elle a dit à Heurtel "Drill baby drill" ou

      Tim Duboyce lui a dit très pieusement; “nous, CROYONS à ce projet" amen.

      M. Labaume qui a dit très sérieusement devant une foule: "moé eh, tsé l'Arabie Saoudite eh, ça nous donne quoi de les encourager, alors aussi bin de creuser nous-même ou de prend’e not’e pétrole de l’ouessss canadien, tsé veu dire”

      Peter Watson à l’Office de Négation de l’Environnement ONE, a dit à Heurtel, pas de problème nous approuvons tout ce que les pétrolières demandent, quelle place tu veux que j’appose le sceau pour que ça paraisse bien?

      Juste pour en nommer quelques uns, mais le pire c’est que ceux qui avaient une certaine crédibilité dans le passé comme Brian Mulroney, Lucien Bouchard ou Jean Charest maintenant mangent dans les mains des pétrolières et tentent de nous faire croire que nous n’avons pas le choix de s’enfoncer encore plus dans le pétrole.