Québec pourfend l’opération de sauvetage du fédéral

La rainette faux-grillon est menacée de disparition en raison du développement urbain qui détruit des milieux humides.
Photo: Patrick Feller La rainette faux-grillon est menacée de disparition en raison du développement urbain qui détruit des milieux humides.

Le ministre David Heurtel accuse le gouvernement Trudeau d’avoir agi de façon « unilatérale » en adoptant un décret d’urgence pour protéger un des derniers habitats au Québec de la rainette faux-grillon, une petite grenouille pratiquement rayée de la carte par l’étalement urbain dans le sud de la province.

Le décret fédéral annoncé mercredi limite le développement d’un important projet immobilier à La Prairie, en Montérégie. Au final, 171 des 1200 unités prévues dans le cadre du projet Symbiocité ne pourront pas être construites. Le promoteur privé a toutefois déjà construit une bonne partie du projet, et ce, en plein coeur d’un des derniers habitats de la rainette.

La mesure de protection contre « une menace imminente » pour l’espèce, une première au pays sur un terrain privé, doit permettre de protéger un territoire de 2 km2. Mais ce site a une valeur écologique importante, selon Ottawa, notamment parce qu’il sert d’habitat à une des dernières populations importantes de cette grenouille au Québec. Dans ce contexte, la protection représenterait une « solution équilibrée » entre la sauvegarde de l’espèce et les impacts sur la communauté.

Selon l’analyse du ministère fédéral de l’Environnement, les mesures de protection prévues dans le cadre du projet Symbiocité, et approuvées par le gouvernement Couillard, étaient tout simplement insuffisantes pour protéger cette espèce, qui a perdu 90 % de son habitat au cours des dernières années. Il ne reste que cinq véritables populations de cette espèce dans le sud du Québec.

Québec dénonce

Interpellé à la sortie du Conseil des ministres, David Heurtel a toutefois vivement critiqué la décision du gouvernement Trudeau. « Ce qui est dommage aujourd’hui, c’est que le gouvernement fédéral prend une décision sans travailler en collaboration avec l’ensemble des partenaires », a affirmé le ministre de l’Environnement du Québec.

« C’est une approche qui est unilatérale, une approche qui va à l’encontre du fédéralisme collaboratif qu’on espérait et qu’on avait vu depuis l’arrivée du nouveau gouvernement à Ottawa, a ajouté le ministre Heurtel. Avec cette décision, qui est une première au Canada, on décide d’agir sans travailler dans une optique de développement durable et d’atteinte d’un équilibre. »

Le ministre a dit que les mesures négociées avec le promoteur et les intervenants municipaux permettaient de protéger quelque 83 % de l’habitat restant de la rainette dans ce secteur de La Prairie. Or, Ottawa a décrété une protection de 100 % de ce même habitat. Si on prend en compte la superficie de 2 km2, la différence entre la position de Québec et celle d’Ottawa équivaut à 0,34 km2.

David Heurtel s’est défendu par ailleurs de prendre la défense des promoteurs immobiliers. « Ce que je défends, c’est le développement durable, a répliqué le ministre. Le développement durable, c’est un équilibre entre la protection de l’environnement, le développement économique et l’acceptabilité sociale. »

Décision saluée et critiquée

Ottawa a l’obligation légale de protéger l’habitat critique de la rainette faux-grillon. Mais le précédent gouvernement conservateur avait tenté de mettre de côté des arguments scientifiques pour autoriser le projet du promoteur privé. Le Centre québécois du droit de l’environnement avait d’ailleurs contesté la décision des conservateurs, et obtenu gain de cause à l’été 2015.

La décision du gouvernement Trudeau a d’ailleurs été saluée mercredi par les groupes environnementaux. Selon la Société pour la nature et les parcs du Canada – Section Québec, cette décision marque une avancée importante pour la protection des espèces en péril au Canada puisqu’il s’agit du premier décret à cibler un habitat en terres privées. « Le message qu’envoie cette décision historique est que la Loi sur les espèces en péril peut être utilisée lorsqu’une province n’assume pas adéquatement son rôle de fiduciaire de la biodiversité », a souligné Alain Branchaud, directeur général de la section québécoise de la Société pour la nature et les parcs du Canada.

La Fédération des chambres de commerce du Québec a, au contraire, déploré la décision du gouvernement. Même son de cloche du côté du promoteur du projet, Quintcap. « Nous sommes surpris et déçus de cette décision et du fait qu’elle ne prévoie aucune compensation étant donné l’investissement substantiel fait dans les infrastructures du projet et dans le parc de conservation. »

L’Union des municipalités du Québec a pour sa part affirmé que « l’adoption de ce décret crée un dangereux précédent dans l’exercice des compétences fondamentales des municipalités sur leur territoire ».

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