Un «non» autochtone lourd d’impacts

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard<br />
 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard
 

L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador s’oppose catégoriquement à la construction du pipeline Énergie Est. Ce refus constitue d’ailleurs un coup dur pour TransCanada, puisque les autochtones ont promis de défendre leur position devant les tribunaux si le gouvernement Trudeau décide malgré tout d’autoriser le projet d’exportation de pétrole des sables bitumineux.

« Il s’agit d’une position très claire d’opposition formelle et officielle au projet d’oléoduc », a résumé mercredi le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, lors d’une conférence de presse tenue à Québec pour annoncer l’adoption de la résolution d’opposition au controversé pipeline.

« C’est non à Énergie Est, point final », a poursuivi le grand chef de Kanesatake, Serge Simon, invoquant des « raisons sociales, économiques, environnementales » pour s’opposer au projet de la pétrolière albertaine. Les représentants des Premières Nations ont ainsi souligné leur refus de contempler, de loin, le « désastre écologique » imputable à l’exploitation des sables bitumineux. « Les peuples autochtones sont toujours les premiers à souffrir des effets des changements climatiques », a déploré Serge Simon.

Recours juridique

Les 43 communautés de l’Assemblée des Premières Nations estiment d’ailleurs qu’elles détiennent un droit de veto sur ce type de projet d’infrastructure. « Quand il s’agit d’un projet qui passe sur nos terres, garanties par traité, protégées par le droit international, nous avons absolument le droit de dire non », a insisté le chef de la communauté de Kanesatake.

Non seulement il n’est plus question de négocier avec TransCanada, mais le gouvernement Trudeau doit aussi prendre acte du refus exprimé par l’APNQL. « Maintenant que nos chefs ont pris position contre le pipeline, nous allons exiger que le Québec et le Canada respectent cette décision afin de satisfaire à leurs obligations constitutionnelles et afin de respecter la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones », a fait valoir le chef Ghislain Picard.

Les autochtones n’écartent pas la possibilité de recourir aux tribunaux si Ottawa autorise malgré tout la construction du pipeline. « Pour le moment, je ne veux même pas penser à des actes de violence. Je veux rester paisible dans la situation, a dit Serge Simon. Je n’aurai pas vraiment besoin de lever un poing. Ce sera plutôt un avocat que je vais lever. [Un avocat], c’est plus dangereux qu’une balle. »

Le leader autochtone a cité le « précédent » établi plus tôt cette année par la Cour suprême de Colombie-Britannique dans le cadre d’un autre important projet de pipeline, celui de Northern Gateway, de la pétrolière Enbridge.

La Cour a statué en janvier que la province avait manqué à ses responsabilités en cédant l’évaluation du projet de pipeline à l’Office national de l’énergie, et que la province avait aussi manqué à son obligation de consulter les Premières Nations. Résultat : cet important projet, lui aussi destiné à l’exportation de brut albertain, est toujours bloqué. « Ça nous donne un tracé qu’on va pouvoir suivre », a fait valoir M. Simon, saluant les gains obtenus par les communautés autochtones de la côte ouest.

Droit et climat

Pour l’avocat Jean Baril, la prise de position très ferme de l’APNQL risque effectivement de peser lourd dans la balance. « C’est une prise de position très importante, c’est une nouvelle épine dans le pied de ce projet, en raison des droits fondamentaux qui sont reconnus dans la Constitution canadienne. Il y a un poids politique et juridique énorme qui vient s’ajouter dans le débat », a expliqué le professeur au Département de sciences juridiques de l’UQAM.

Me Baril a aussi rappelé que la Cour suprême du Canada a déjà reconnu que les Premières Nations ont le droit à des « consultations particulières », notamment dans le cas de revendications territoriales. Cet argument pourrait être mis de l’avant, d’autant plus que le tracé du pipeline doit traverser plusieurs territoires revendiqués par des nations autochtones.

Qui plus est, la question des changements climatiques pourrait très bien se poser dans le cas d’Énergie Est. « Les autochtones, notamment ceux qui vivent dans le Nord et qui subissent déjà les impacts des changements climatiques, ont une poignée juridique importante, selon Jean Baril. Dans leur cas, les bouleversements du climat ont déjà des impacts sur leur mode de vie traditionnel, et ces impacts peuvent être démontrés. »

Il faut dire que le pipeline de TransCanada est conçu pour faciliter l’expansion de l’industrie des énergies fossiles. Il doit transporter chaque année plus de 400 millions de barils pétrole des sables bitumineux et de pétrole de schiste en provenance du Dakota du Nord. L’exploitation de ce pétrole pourrait générer plus de 30 millions de tonnes de gaz à effet de serre annuellement, soit l’équivalent de sept millions de véhicules.

Dans ce contexte, Me Baril estime au final que le gouvernement canadien « ouvrirait la porte » à des poursuites judiciaires s’il décidait d’autoriser la construction du plus imposant pipeline en Amérique du Nord, pipeline qui doit traverser le territoire du Québec sur une distance de 650 kilomètres.

Un défi, reconnaît TransCanada

Réagissant à la sortie publique de l’APNQL, TransCanada s’est voulue rassurante. « Nous comprenons le défi qui se présente à nous et sommes déterminés à échanger de façon ouverte, transparente et respectueuse avec les Premières Nations », a fait valoir leur porte-parole, Jonathan Abecassis, dans une réponse transmise par courriel.

« Énergie Est continuera de fournir de l’information complète et à jour sur le projet, afin de permettre aux Premières Nations d’évaluer ses effets potentiels et d’identifier leurs préoccupations de manière à déterminer des façons d’atténuer, de résoudre ou de compenser ces effets », a-t-il ajouté.

Si elle obtient le feu vert du gouvernement canadien, la pétrolière espère commencer la construction de son pipeline d’ici environ deux ans, afin qu’il soit en exploitation en 2020 ou 2021, et ce, pour au moins 40 ans.

Consultez notre dossier sur Énergie Est: le projet de la controverse

43 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 15 juin 2016 18 h 08

    Bravo!

    En espérant que nos bons gouvernements libéraux sauront vous entendre!

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 16 juin 2016 22 h 12

      Les gouvernements n'auront pas le choix, ils devront respecter cette décision.

      En Colombie britannique, les autochtones ont aussi empêché l'autre pipeline, celui vers l'ouest, de passer sur leurs terres.

      MERCI à vous, peuples des Premières Nations, c'est probablement vous qui passerez à l'Histoire pour avoir forcé la fermeture des sables bitumineux, ce cauchemar environnemental.

      N'y aurait-il pas un Traité qui dort en quelque part et qui permettrait de sauver Anticosti des rapaces producteurs de pétrole ?

      Comme le dirait peut-être René Lévesque... j'ai jamais été aussi fier de mes voisins autochtones.

  • Lyna Lepage - Abonnée 15 juin 2016 21 h 12

    Merci aux Premières Nations!

    Je suis vraiment contente de cette décision! Les peuples autochtones donnent l'exemple à suivre pour toute la population du Québec. En fait, il faut se méfier du projet de loi sur les hydrocarbures et la transition énergétique (étrange amalgame) qui donnera aux pétrolières le droit d'exproprier des terrains privés!!! Nous n'avons pas besoin de ce pétrole sale. Pensons à la richesse de l'eau... c'est ça l'avenir de l'humanité : l'eau potable.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 juin 2016 08 h 13

      Oui,l or noir c est la mort,l eau cest la vie. J-P.Grise

    • Michel Lévesque - Inscrit 16 juin 2016 15 h 51

      plus que 120% en accord avec vous!

    • Jean Jacques Roy - Abonné 16 juin 2016 21 h 21

      Je joins ma voix aux vôtres!

      Nos frères et soeurs autochtones sont conséquents.
      Souvenons-nous que les premières nations avaient aussi fait entendre leurs objections, lorsqu'il fallut se battre pour protéger les bélugas et bloquer la construction du terminal pétrolier à Cacouna.

  • Denis Paquette - Abonné 15 juin 2016 21 h 32

    Des terres et des rivières maudites

    Nous avons de la misere d'avoir de l'eau potable pour notre consommation, vous imaginez le jour ou il y aura des tuyaux gros comme des wagons citernes, traversant toutes nos rivière et nos terres d'un pétrole infecte, aussi bien dire que nos terres et nos rivieres seront devenues des terres et des rivieres maudites.

  • François Beaulne - Abonné 15 juin 2016 22 h 20

    Soyons solidaires

    Voici une occasion historique de renforcer la solidarité entre les Pemières Nations et la majorité québécoise pour contrer ce projet qui menace notre environnement commun et notre qualité de vie, et ce, pour des retombées faméliques. Seuls manquent à l'appel les gouvernements libéraux de Trudeau et Couillard, dont l'iinénarable ministre de l'environnement nous prend pour des valises avec ses BAPE de façade. Il devient gênant de laisser nos frères autochtones faire tout le travail à notre place. Quand aurons nous le même courage qu'eux!

    • Daniel Bérubé - Abonné 16 juin 2016 08 h 50

      La différence est simplement que leurs chefs travaillent pour leurs peuples... ici, au Québec, nous n'avons pas cette chance...

  • Michel Thériault - Abonné 16 juin 2016 01 h 32

    Nos frères des premières nations...

    Nos frères des premières nations ont sauvé nos ancêtres européens de la mort grace à leurs profondes connaissances de leurs terres froides laurentiennes. Par ailleurs, les historiens et démographes sont d'accord, nous, québécois de souche française, avons tous du sang amérindien qui coule dans nos veines. On aura beau le nier, toutes les recherches généalogiques concordent à ce sujet. Voila pourquoi ils sont nos frères. Moi, j'en suis fier et, je les remercie de mettre tout leur poids contre cette monstruosité environnementale qu'est energy east.

    Ces gens-là, que l'on qualifiait stupidement de sauvages, peuvent nous donner de puissantes leçons d'humanisme. Ils disent, par exemple, NOTRE MÈRE LA TERRE. Ils disent aussi LA TERRE NE NOUS APPARTIENT PAS, NOUS APPARTENONS À LA TERRE. Ils ont mille fois raison.

    Merci à nos frères et soeurs des premières nations de peser de tout leur poids pour nous aider à bloquer ce ridicule projet matricide. C'est dans ce consensus vicéral que je reconnais une importante partie de moi.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 juin 2016 08 h 21

      "les historiens et démographes sont d'accord, nous, québécois de souche française, avons tous du sang amérindien qui coule dans nos veines."

      Ne devrait-on pas, nous canadiens francais nous faire reconnaitre comme une nation métis? Ça nous donnerait des droits sur notre territoire que nous n'avons pas dans le Canada actuel.

      Bravo aux premières nations pour leur opposition à ce projet.

    • François Doyon - Inscrit 16 juin 2016 09 h 03

      Monsieur Thériault, comme vous voyez juste.
      Saurons-nous enfin les écouter et respecter leurs grande connaissance et sagesse du savoir-vivre, en harmonie, avec notre mère la Terre?

      Merci à nos frères autochtones.