Menace sur les côtes du Saint-Laurent

Uniquement pour la Gaspésie et les îles de la Madeleine, les données compilées pour les infrastructures chiffrent les pertes à plus de 776 millions de dollars.
Photo: S. Prada Getty Images Uniquement pour la Gaspésie et les îles de la Madeleine, les données compilées pour les infrastructures chiffrent les pertes à plus de 776 millions de dollars.

Les impacts des bouleversements climatiques risquent d’avoir des effets dévastateurs et très coûteux pour des milliers de kilomètres de côtes du Québec, concluent trois études scientifiques coordonnées par le consortium Ouranos et rendues publiques mardi. À la lumière des résultats, le message lancé aux gouvernements est d’ailleurs très clair : il est urgent d’agir à grande échelle pour éviter le pire.

Le réchauffement planétaire provoqué par notre dépendance aux énergies fossiles rend le Saint-Laurent « particulièrement vulnérable » à une érosion accélérée des côtes, insiste Jean-Pierre Savard, spécialiste environnement maritime chez Ouranos.

Cet important milieu marin connaît en effet une hausse du niveau des eaux, mais aussi une diminution marquée du couvert de glaces. Autant de phénomènes qui accentuent un processus d’érosion déjà bien entamé.

Le problème est tel que des régions du Québec comme la Gaspésie, les îles de la Madeleine, la Côte-Nord et le Bas-Saint-Laurent seront très rapidement aux prises avec des pertes financières majeures en en raison des impacts sur des infrastructures essentielles.

Infrastructures en péril

L’analyse menée par Ouranos et des chercheurs de l’Université du Québec à Rimouski (qui suivent l’évolution des côtes sur une base annuelle) évalue ainsi que l’érosion des côtes pourrait « mettre en danger des milliers de bâtiments publics et privés, mais aussi des infrastructures routières et ferroviaires », pour des pertes totales évaluées à plus de 1,5 milliard d’ici 50 ans. Ce chiffre peut toutefois être considéré comme prudent, dans le contexte où il ne tient pas compte des impacts indirects des changements climatiques sur l’économie régionale, la santé, le tourisme et les écosystèmes.

Uniquement pour la Gaspésie et les îles de la Madeleine, les données compilées pour les infrastructures chiffrent les pertes à plus de 776 millions de dollars. Dans le cas du Bas-Saint-Laurent, on parle de près de 500 millions, tandis que sur la Côte-Nord, les évaluations atteignent près de 250 millions.

Décisions

« À court terme, soit d’ici 10 à 15 ans, de larges pans de notre environnement bâti sont à risque, puisque ces infrastructures sont très près du rivage, souligne Laurent Da Silva, économiste principal chez Ouranos.Nous allons donc devoir prendre des décisions très rapidement par rapport à ces infrastructures. »

Les scientifiques ont d’ailleurs mené des analyses des coûts et des avantages de l’adaptation dans différentes zones représentatives des communautés côtières de la province, des îles de la Madeleine à Percé, en passant par Carleton-sur-Mer et Rivière-Ouelle.

Leurs travaux ont permis de constater que dans 76 % des cas étudiés, « il est plus rentable d’un point de vue économique d’agir que de ne rien faire ». En fait, les mesures d’adaptation potentielles « permettraient d’éviter une large part des coûts liés aux changements climatiques » et, dans certains cas, « de générer des bénéfices additionnels », notamment pour le secteur touristique.

Écosystèmes essentiels

Le fait d’intervenir ne signifie pas qu’il faut bétonner les côtes, bien au contraire. « Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas en rigidifiant systématiquement les côtes au moyen de structures fixes que nous protégerons le mieux notre littoral et que nous prendrons les meilleures décisions sur le plan économique », explique Laurent Da Silva.

Ce dernier souligne plutôt l’importance de préserver les écosystèmes côtiers, eux-mêmes vulnérables aux impacts des changements climatiques sur le Saint-Laurent. Une des trois études publiées mardi fait ainsi état d’un problème encore méconnu, le « coincement côtier ». Ce phénomène empêche les écosystèmes de s’adapter aux fluctuations du niveau de la mer en raison d’obstacles naturels (une falaise, par exemple) ou artificiels (routes, bâtiments, structures de protection)

Selon l’étude, 52 % de la superficie des écosystèmes étudiés pourraient être touchés par ce phénomène d’ici 2060, entraînant la dégradation, voire la disparition « de vastes espaces naturels », par exemple des plages ou des marais.

Or, non seulement ces milieux naturels rendent des services écosysmétiques essentiels (comme la filtration des polluants), mais ils peuvent aussi constituer un élément essentiel pour la protection des côtes. « Même s’ils n’occupent pas une grande surface dans l’absolu, les écosystèmes côtiers réduisent l’énergie des vagues et jouent donc un rôle vital pour le littoral en le protégeant des dommages provoqués par l’érosion et la submersion. Ils sont aussi très importants pour la biodiversité, puisqu’ils abritent de nombreuses espèces animales et végétales, y compris des espèces en péril », explique Jean-Pierre Savard.

Les études menées pour différentes régions préconisent par ailleurs des interventions diverses selon les cas, dont le recours à des structures de protection mobiles telles que la recharge de plages (réensablement), l’utilisation de structures rigides ou encore le déménagement pur et simple des infrastructures (bâtiments et routes).

Dans tous les cas, les gouvernements ont l’obligation d’agir, mais aussi de mettre en place « une stratégie de gestion intégrée et cohérente des zones côtières », fait valoir le directeur général d’Ouranos, Alain Bourque.
 

Consultez notre dossier Le Saint-Laurent, grandiose et fragile
4 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 15 juin 2016 08 h 08

    En amont, toute!

    La lutte contre les changements climatiques et la protection des côtes, ça commence dans la tête des gens et à la tête des bassins versants, pour beaucoup.

    Il y a énormément à faire pour changer nos habitudes de vie. Il y en a tout autant à faire pour assurer la protection des berges des petits et moyens cours d'eau avec des techniques de végétalisation et des aménagements spéciaux permettant une meilleure régulation des débits, l'amélioration de la qualité des eaux fluviales et un assainissement de tous les environnements riverains des espaces urbains et ruraux.

    On ne dira jamais assez toute l'importance du règne végétal pour permettre les meilleurs conditions de vie possibles au règne animal qui nous aurait à sa tête, soi disant... par nous.

  • Jean Richard - Abonné 15 juin 2016 09 h 21

    Ajoutons quelques couplets au vieux refrain

    « Le réchauffement planétaire provoqué par notre dépendance aux énergies fossiles »

    C'est un vieux refrain usé qui a pour effet pervers d'occulter une grande partie du problème. Certes, de transformer en si peu de temps de l'énergie stockée sur des milliers d'années n'est pas sans conséquences, on en convient. Mais si on oublie que l'être humain appartient, parmi les espèces animales, à celle qui transforme le plus d'énergie, principalement en chaleur, pour assurer sa survie, on avance les yeux bandés.

    Comment en sommes-nous venus en si peu de temps (un ou deux siècles) à développer une façon de vivre qui, au quotidien, affiche un niveau d'absurdité qu'on refuse de voir ? Si on avait dit à nos arrières-grands-parents qu'avant longtemps, nous n'aurions plus à faire l'effort pour ouvrir une porte, ils nous auraient traités de ridicules. Or, nous en sommes là : ce n'est pas la dépendance au pétrole qui est le cœur du problème mais celle à l'énergie – dont la transformation implique toujours un dégagement de chaleur. On semble avoir perdu toute trace de ce qu'implique tout ce qui est nécessaire pour que des millions de portes s'ouvrent sans effort et la chose s'est installée dans notre quotidien sans qu'on s'en rende compte. Alors, que ce soit du pétrole ou du gaz qu'on déterre, des rivières qu'on détourne pour inonder des pans entiers de territoire ou des éléments radio-actifs qu'on enferme dans un réacteur, nous transformons ce faisant des quantités phénoménales d'énergie qui sont probablement suffisant pour déplacer le point d'équilibre du bilan thermique naturel de l'atmosphère.

    À la voracité énergétique ajoutons la transformation aveugle du territoire et son effet sur la modification de l'albédo terrestre. Un immense lac (réservoir) qui remplace des forêts, des banlieues asphaltées à perte de vue qui remplace des terres au couvert végétal, ça contribue aussi à déplacer le point d'équilibre.

    Bref, focaliser sur le pétrole peut nous rendre aveugle...

  • Brigitte Garneau - Abonnée 15 juin 2016 09 h 54

    L'ÉCONOMIE AU DÉTRIMENT DE L'ÉCOLOGIE!!

    On nage en plein sophisme: la publicité d'Énergie Est qui nous dit qu'il faut se départir de notre dépendance au pétrole étranger alors que le sien (pétrole) est d'autant plus dommagable... Pensons-y, il faut 8 litres d'eau pour 1 litre de pétrole...

    L'économie ou l'écologie? Le pétrole ou la vie? C'est complètement absurde qu'on en soit rendus là! L'homme est vraiment la seule espèce animale qui mette autant d'effort à sa propre destruction...

  • Geneviève Marier - Abonné 15 juin 2016 10 h 01

    La vraie vie

    Oui, c'est vrai; les portes s'ouvrent toutes seules et on va faire nos efforts ailleurs en achetant des super vélos, du matériel d'escalade, des kayaks performants qu'on transportera avec des véhicules polluants; mais faire les courses à vélo dans le quartier est un effort qui peut aussi être agréable, quitte à le répartir sur plusieurs jours si nécessaire (On s'entraîne bien régulièrement!). On a même le plaisir d'y croiser des connaissances et peut-être de piquer une jasette. Jardiner dans sa cour ou sur son balcon amène des efforts variés et en plus, c'est goûteux par la suite. Moi, j'appelle ça la vraie vie.