Vous avez dit «infrastructures naturelles» ?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Soulignant que près de 60 % de la population mondiale habite déjà dans des villes — pourcentage qui ne cesse de croître —, M. Hillel, responsable de programme au Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, fait valoir que les décisions que les citadins prennent « affectent grandement les écosystèmes, parfois même ceux situés à des milliers de kilomètres de la ville ».
Photo: iStock Soulignant que près de 60 % de la population mondiale habite déjà dans des villes — pourcentage qui ne cesse de croître —, M. Hillel, responsable de programme au Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, fait valoir que les décisions que les citadins prennent « affectent grandement les écosystèmes, parfois même ceux situés à des milliers de kilomètres de la ville ».

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement - Infrastructures naturelles

Probablement que vous n’avez jamais entendu parler du concept d’infrastructure naturelle. Si l’idée de base remonte aux années 1990, le concept lui-même ne date que de quelques années à peine, rapporte Karel Mayrand, directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David Suzuki.

« Ça fait au moins une vingtaine d’années qu’on a commencé à réfléchir aux fonctions que peuvent jouer les milieux naturels, aux biens et aux services que peuvent nous procurer les écosystèmes, raconte-t-il. Et au fur et à mesure qu’on évalue mieux ces fonctions, on en arrive à se poser la question : de quelle façon peut-on optimiser ces fonctions ? On envisage en conséquence une planification qui ressemble à celle qu’on fait pour nos infrastructures [sanitaires et routières]. »

« Ces infrastructures sont l’équivalent naturel de nos bâtiments », enchaîne Oliver Hillel, responsable de programme au Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique. En fait, il arrive souvent que nos infrastructures entravent les infrastructures naturelles. « Ainsi, nos autoroutes coupent les écosystèmes, elles les fragmentent, ce qui empêche les animaux de circuler librement », ajoute-t-il.

Mais de plus en plus, on cherche à intégrer les deux types d’infrastructures. M. Mayrand cite ainsi l’inspirant exemple de la ville de New York. « Lorsque vous ouvrez un robinet à New York, l’eau qui s’en écoule n’est pas passée par une usine de filtration, explique-t-il. Elle a plutôt été filtrée naturellement dans le bassin des Catskills, situé au nord de New York, tout en cheminant vers la ville. »

Il y a vingt-cinq ans, poursuit-il, New York a réalisé que ça lui coûterait moins cher de protéger la forêt et de payer les agriculteurs pour qu’ils changent leurs pratiques dans le bassin des Catskills que de se doter d’une usine de filtration. « Pour les New-Yorkais, les terres boisées et agricoles du bassin versant constituent une infrastructure naturelle de filtration, narre-t-il. Et donc, au lieu de construire une usine, on protège les milieux naturels afin de maximiser le service que ceux-ci rendent. »

Oliver Hillel précise d’ailleurs qu’il en coûte dix fois moins cher de filtrer naturellement l’eau que de le faire en usine. « La filtration de l’eau potable coûte dix fois moins cher si elle est faite par l’entremise de milieux humides, de ruisseaux et de rivières que si on la traite en usine. Si donc on préserve les aires humides et la forêt, on a de l’eau qui nous revient au dixième du prix que coûterait son traitement. Voilà pourquoi on parle d’infrastructures naturelles ! »

Planifier le vert comme le gris

« Une forêt est une infrastructure naturelle, poursuit Karel Mayrand. Par le passé, on la protégeait simplement parce que l’on considérait qu’il nous fallait protéger les milieux naturels. Mais à présent, on protège les forêts tout en investissant également dans le verdissement des villes afin d’atténuer les changements climatiques. »

L’écologiste rappelle ainsi qu’on prévoit subir de plus en plus de vagues de chaleur et qu’il nous faut nous en protéger. « Par conséquent, on protège la forêt parce qu’elle rafraîchit, mais on plante également des arbres et on renforce la canopée urbaine. Donc, avant, on aurait eu la ville d’un côté et la forêt de l’autre, tandis que maintenant, on planifie la ville, la forêt et la canopée urbaine de façon intégrée. »

En plus de se protéger contre les vagues de chaleur, on crée des corridors qui permettent à la biodiversité de se déplacer d’un milieu naturel à l’autre. « Et ça peut aussi être bon pour prévenir les inondations, ajoute M. Mayrand, parce que les arbres sont de grosses éponges, de sorte que l’eau des averses ruissellera moins rapidement, ce qui réduit les pressions exercées sur nos infrastructures d’évacuation des eaux. »

Il se surprend néanmoins de ce que les villes ne comptabilisent pas la verdure comme un capital naturel. « Dans une ville, les trottoirs sont importants, mais on a autant besoin d’arbres le long des rues, souligne-t-il. N’est-il pas étrange qu’un trottoir soit considéré comme un actif, mais pas l’arbre qui contribue lui aussi à augmenter la valeur foncière des propriétés ? Les arbres n’ont aucune valeur [comptable] pour les villes ! Mais maintenant, on commence à les considérer comme des infrastructures, et on planifie le vert comme on planifie le gris ! »

Villes, ces acteurs centraux

Voilà pourquoi se tiendra, les 16 et 17 juin prochain, le premier Sommet sur les infrastructures naturelles du Grand Montréal, organisé conjointement par la Fondation David Suzuki et la Communauté métropolitaine de Montréal.

À cette occasion, David Cooper, secrétaire exécutif adjoint du Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, en profitera pour faire valoir à quel point les grandes villes du globe ont un rôle à jouer en matière de planification et de développement des infrastructures naturelles.

« Au Secrétariat, nous aidons nos membres — les 195 gouvernements nationaux et l’Union européenne, signataires de la Convention sur la biodiversité — dans tout ce qui concerne le respect de la biodiversité, indique Oliver Hillel. Et l’un des thèmes sur lesquels on planche depuis dix ans, ce sont les enjeux d’urbanisation. »

Soulignant que près de 60 % de la population mondiale habite déjà dans des villes — pourcentage qui ne cesse de croître —, M. Hillel fait valoir que les décisions que les citadins prennent « affectent grandement les écosystèmes, parfois même ceux situés à des milliers de kilomètres de la ville. On sait aussi que la consommation responsable et durable des urbains est absolument vitale pour la conservation de la biodiversité ».

Ainsi, fait-il valoir, si les gouvernements nationaux et provinciaux énoncent des politiques écoresponsables, c’est souvent dans les villes que celles-ci sont appliquées ou non. « Qu’un gouvernement national prenne une décision, ça ne change rien concrètement sur le terrain, lance-t-il. C’est bien souvent au niveau des villes que ça se joue ! Il faut donc que ces décisions soient mises en pratique par les gouvernements des provinces, et après, par les gouvernements municipaux et des régions métropolitaines. »

Voilà d’ailleurs le message qu’entend livrer David Cooper aux participants du Sommet, indique Oliver Hillel : « Les grandes agglomérations urbaines, comme Montréal, ont un rôle central à jouer pour préserver la biodiversité. »