Le Suroît pourrait rapporter des crédits de GES à Hydro-Québec

En vertu des règles de mise en application du protocole de Kyoto qui porteront sur la production thermique d'électricité, Hydro-Québec n'aurait rien ou presque à payer pour les 2,25 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) émis par sa centrale du Suroît. Et, selon certains scénarios, elle pourrait même gagner de l'argent sur le marché des droits d'émissions en obtenant des crédits de GES plutôt que d'avoir à acheter des droits d'émissions.

C'est ce qu'ont expliqué au Devoir des sources fédérales bien informées, selon lesquelles Québec était bien au fait des scénarios en préparation du côté fédéral au moment d'approuver le Suroît, à la mi-décembre, ce qui explique que Québec se soit contenté d'exiger dans son décret qu'Hydro respecte le... «plan du Canada» plutôt qu'une éventuelle stratégie québécoise de réduction des GES. Les informations sur les trois scénarios envisagés par Ottawa ont été transmises au Québec au début de décembre.

Si on adopte une approche simpliste, les 2,25 millions de tonnes de GES du Suroît coûteront à Hydro-Québec 22 millions de dollars, au prix théorique de 10 $ la tonne. Mais la réalité est fort différente selon les trois scénarios à l'étude au sein du Groupe des grands émetteurs industriels du ministère fédéral des Ressources naturelles.

Selon le premier scénario, Ottawa établirait par projection les émissions de GES de la production thermique au Canada en 2010. Vers 2007 ou 2008, il émettra à chaque producteur des droits d'émissions de GES pour un montant équivalent à 85 % du total anticipé, forçant une réduction de 15 % du total anticipé. Cette stratégie vise à pénaliser le moins possible la Nouvelle-Écosse, l'Alberta et l'Ontario, qui dépendent davantage du thermique et qui ont besoin d'augmenter davantage leur production. L'effort national devra par contre être refilé en partie à d'autres secteurs, comme l'industrie manufacturière.

Ce scénario, qui fixe comme objectif une moyenne canadienne dans le secteur thermique, pénalisera davantage les producteurs qui la dépassent avec des centrales au charbon, imposera une réduction équivalente à l'effort moyen aux centrales fonctionnant au mazout et accordera des crédits aux producteurs thermiques qui utilisent du gaz naturel. Ces derniers pourront revendre leurs crédits à d'autres, à fort prix, même s'ils contribuent au réchauffement du climat.

Le deuxième scénario est assez semblable, sauf qu'on établirait les objectifs à partir d'une moyenne provinciale. Comme la production thermique historique du Québec se base sur des centrales de pointe au mazout lourd d'Hydro-Québec, les émissions du Suroît, qui fonctionnerait au gaz naturel, lui rapporteraient des crédits monnayables dans cet autre scénario.

Le dernier scénario imposerait toujours une réduction des émissions globales de 15 % à la production thermique mais reporterait la réduction uniquement sur les centrales de plus de 35 ans, déjà amplement amorties sur le plan économique, et sur les nouvelles, c'est-à-dire celles qui seraient construites depuis la ratification de Kyoto par le Canada ou en 2008. La date butoir n'est pas arrêtée. Ce scénario toucherait le Suroît, mais puisque les émissions des très vieilles centrales au charbon font augmenter la moyenne et leur imposeraient encore l'essentiel du fardeau des réductions, le gaz serait avantagé et pourrait recevoir des crédits.

Cependant, explique Matthew Bramley, de l'Institut Pembina d'Ottawa, les profits que pourrait tirer Hydro-Québec du Suroît se limiteraient aux dix premières années de sa production. Par la suite, dit-il, l'intensification de l'effort de réduction à l'échelle internationale obligera les gouvernements à réduire les droits disponibles sur le marché pour réduire le plafond annuel d'émissions. Si les États-Unis se joignent au protocole de Kyoto à l'occasion d'un changement de gouvernement, les prix vont grimper en flèche et pourraient atteindre les 100 $US la tonne, compromettant à long terme la rentabilité de plusieurs centrales thermiques.