Saint-Cuthbert forcée de se plier à la volonté d’un promoteur

« Nous avons plusieurs résidants qui se disent favorables au projet, et en particulier les commerçants », soutient le promoteur, Guillaume Narbonne.
Photo: Cameron Strathdee / Getty Images « Nous avons plusieurs résidants qui se disent favorables au projet, et en particulier les commerçants », soutient le promoteur, Guillaume Narbonne.

Malgré ses réticences, une petite municipalité de Lanaudière est forcée d’accepter le développement d’un vaste projet récréotouristique. En effet, la présence d’un aérodrome dans les plans du promoteur place le projet dans les mains du gouvernement fédéral.

Après Neuville, c’est donc au tour de Saint-Cuthbert de se faire imposer un aéroport, et ce, malgré l’opposition de la municipalité.

Le promoteur, Guillaume Narbonne et son entreprise Gestion DGNE ont acquis le terrain au début avril et comptent y réaliser leur projet en 2017. « Son projet ne respecte pas le règlement de zonage et il va de l’avant quand même, déplore le directeur général de la Ville, Richard Lauzon. Le zonage est [pour le] résidentiel et la villégiature et il veut construire un aérodrome avec une piste d’atterrissage sur ce site-là. »

Le maire Bruno Vadnais souligne que l’opposition est forte dans la petite municipalité de 1800 habitants. « On a organisé une rencontre d’information avec la population et les gens se sont opposés farouchement. […] On a laissé aller la rencontre pendant une heure et ça dégénérait, alors on a arrêté ça. À part le promoteur et sa famille, je n’ai vu personne pour. »

L’aérodrome serait aménagé sur un site non habité où se trouvait dans le passé une sapinière où on vendait des arbres de Noël. Le promoteur veut y aménager une piste d’atterrissage sur gazon de 200 pieds de large et 3000 pieds de long. Il prétend que « la majorité » des appareils qui s’y poseront seront des appareils ultralégers, dont le son « porte très peu ».

« Notre projet va se faire, ce n’est pas une hypothèse, il va se réaliser », insiste M. Narbonne. Le jeune entrepreneur souligne qu’il respecte la loi et dénonce une « campagne de salissage ». « Je peux comprendre que la municipalité ne soit pas d’accord avec la loi en vigueur, mais doit-on nous reprocher en tant qu’entreprise familiale de la respecter ? »

Contrairement au maire, il estime que l’opposition n’émane que d’une minorité d’opposants. « Nous avons plusieurs résidants qui se disent favorables au projet, et en particulier les commerçants. »

Saint-Cuthbert et Neuville

Par opposition au projet de Neuville, qui cible surtout le transport de personnes, son projet est récréotouristique. Le plan inclut des chalets avec stationnements pour avion, des spas.

Rappelons qu’à Neuville, des regroupements citoyens et la Ville militent depuis 2011 contre l’aérodrome implanté par Neuville Aéro sur leur territoire. Or, plusieurs de leurs démarches judiciaires ont été déboutées devant les tribunaux parce qu’un jugement de la Cour suprême de 2010 fait en sorte que les aérodromes ne sont plus soumis aux lois provinciales ni municipales.

« On est très au courant du dossier de Neuville, résume le porte-parole du comité Vigilance Saint-Cuthbert, Réal Dansereau. Dans un rayon de quatre kilomètres, il y a pas loin de 150 maisons, fait-il valoir. Des avions, ça vole dans les airs, mais ça peut s’écraser aussi. On a peur pour les résidences dans le secteur. »

Quand on lui fait remarquer qu’il s’agit d’un projet récréotouristique qui valorise le plein air, M. Dansereau rétorque que le promoteur dit vouloir avoir cinq écoles de pilotages. « Cinq écoles de pilotage, c’est un décollage aux dix minutes. Quand tu vis dans une région rurale et paisible, t’as pas envie de ça. »

Le PQ dénonce le projet

Le 23 avril, environ 150 personnes ont manifesté dans les rues du village pour dénoncer le projet. L’opposition déborde aussi du côté de Saint-Norbert, le village voisin.

Pour le Parti québécois, le gouvernement du Québec doit intervenir. « Nous avons au Québec le devoir de dire haut et fort que nous ne sommes pas locataires de notre territoire. Nous sommes propriétaires et on a un mot à dire, plaide le député péquiste local, André Villeneuve. On met beaucoup d’efforts pour aménager notre territoire. Est-ce que c’est normal que tout à coup, en un claquement de doigts, le fédéral puisse décider de ne pas tenir compte de cela et autoriser un projet comme ça ? »

La municipalité a également obtenu l’appui de la députée néodémocrate Ruth Ellen Brosseau, de la MRC de D’Autray et de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Rappelons qu’en plus d’avoir préséance sur les lois municipales, les lois fédérales qui encadrent les aérodromes outrepassent les lois québécoises sur la protection du territoire agricole. Selon le directeur général de la Ville, une autorisation du ministère du Développement durable aurait également été requise, parce que le projet prévoit le déplacement d’un petit ruisseau en vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement.

Le ministre Garneau interpellé

Les opposants espèrent maintenant que le ministre des Transports, Marc Garneau, usera de son pouvoir discrétionnaire pour intervenir.

En mars, il a bloqué un projet similaire à Mascouche et Terrebonne. Dans un arrêté ministériel, il a assujetti la construction de l’aérodrome à une consultation publique et à une série d’ajustements.

Le Devoir a cherché à avoir ses commentaires dans le dossier cette semaine, mais on ne nous a pas rappelés.

Quant au promoteur, il espère finir par convaincre la municipalité des bienfaits de son projet. Passionné d’aviation depuis l’enfance, M. Narbonne affirme que c’est le rêve de sa vie et qu’il compte investir 19 millions de dollars dans l’aventure. « Ça fait depuis 2002 que je travaille là-dessus. J’ai donné toute ma vie à ce projet », dit-il.

Il croit avoir fait la preuve de sa bonne foi en prenant l’initiative d’organiser une consultation sur son projet, alors qu’il n’en avait pas l’obligation. Les gens ont jusqu’au 24 mai pour lui soumettre leurs commentaires par courriel. Il compte par la suite aller défendre son projet publiquement.

4 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 14 mai 2016 07 h 45

    Quand on n'est pas chez soi sur son propre territoire!

    Voilà ce qui arrive, quand on est dépendant du gouvernement fédéral, qui arrive encore une fois ,avec ses grosses bottines pour écraser tous ceux qui ne pensent pas comme lui! Un jour ou l'autre, il faudra bien que les Québécois se rendent à l'évidence: tant que l'on sera de simples locataires dans notre maison, on ne pourra jamais aspirer à un plein épanouissement comme peuple. On en a encore un exemple concret ici!

  • Gilles St-Pierre - Abonné 14 mai 2016 15 h 16

    Et Mirabel?

    L'aurions-nous déjà oublié l'outrageuse intervention du fédéral sur notre propre territoire? Un nombre exorbitant d'expropriations inutiles de nos meilleures terres agricoles pour un aéroport nommée "Troudeau", pour ainsi nous rappeler leur suprématie.

    Tenons-nous enfin debout et récupérons tous nos pouvoirs afin de gérer nous mêmes notre territoire et nos affaires.

    Comme toujours et plus que jamais : Vive le Québec libre.

  • Gilles Théberge - Abonné 14 mai 2016 15 h 41

    C'est sa vie?

    C'est pas parce que c'est sa vie, qu'il a le droit d'imposer sa visison à tout le monde! On est en plein délire.

    Les lois du Québec doivent promer sur les lois Fédérales...!

  • Colette Pagé - Inscrite 14 mai 2016 18 h 07

    Prépondérance de la Loi de l'Aéronautique sur les lois du Québec.

    Tel est le jugement de la Cour suprême avec la dissidence, sauf erreur de deux juges québécois. Ce qui concrètement signifie que la Loi sur l'aéronautique qui date des années de guerre a préséance sur la Loi portant sur l'aménagement du territoire, la Loi du zonage agricole et la Loi des cités et villes.

    Cette loi tordue dans un fédéralisme que l'on se vante d'être coopératif doit être modifiée pour tenir compte de la réglementation du zonage municipal ainsi que des territoires denséments peuplés près des aéorodromes.

    Sans oublier la pollution sonore découlant des décollages et atterissages des utilisateurs de l'école de pilotage. Une peste !