Le ménage de l’océan

Boyan Slat, interrogé ici par un journaliste à San Francisco, a créé une entreprise qu’il dirige, The Ocean Cleanup, pour réaliser l’idée qu’il a développée : installer une immense barrière pour capturer les déchets de plastique dans la mer.
Photo: Olga Rodriguez Associated Press Boyan Slat, interrogé ici par un journaliste à San Francisco, a créé une entreprise qu’il dirige, The Ocean Cleanup, pour réaliser l’idée qu’il a développée : installer une immense barrière pour capturer les déchets de plastique dans la mer.

Utiliser la force des courants marins pour nettoyer les océans des déchets plastiques en seulement cinq ans. Voilà le projet fou présenté par un adolescent, étudiant ingénieur en aéronautique, lors d’un Ted Talk en 2012. L’installation de la structure est prévue pour 2017, mais au coeur de la communauté scientifique, ce projet est loin de faire l’unanimité.

L’idée de Boyan Slat est de déployer des barrières flottantes, hautes de trois mètres et longues de plusieurs dizaines de kilomètres, capables de capter le plastique à la surface de l’eau et placées au centre de grands courants marins circulaires, les « giries ». Les déchets s’accumuleraient d’eux-mêmes dans le dispositif, dont une réplique miniature était visible au Biodôme de Montréal jusqu’à la fin du mois d’avril. La configuration en V des barrières et la force du courant permettraient de concentrer les débris en un point, où une plateforme se chargerait de les récupérer et de les stocker.

Dans l’inconnu

Lorsque le projet a été dévoilé, nombreux étaient les océanographes et environnementalistes emballés par cette idée ambitieuse. Mais certains, comme Philippe Archambault, océanographe à l’Université du Québec à Rimouski, ont déchanté : « J’ai fait beaucoup de lectures sur le projet, par plaisir au départ, le trouvant potentiellement intéressant. Rapidement, avec mon expertise, j’ai réalisé qu’il y avait beaucoup d’inconnues. »

D’abord, la mise en place de la plateforme de récupération, qui fonctionne à l’énergie solaire, relève de la performance. Sa base nécessite un forage à 4 kilomètres de profondeur, ce qui constituerait une grande première. La plupart des plateformes pétrolières sont installées dans des eaux peu profondes : aucune ne dépasse les deux kilomètres. Les forces qui vont agir sur la structure de The Ocean Cleanup seront colossales : tempêtes, courants marins et vagues mettront à rude épreuve la plateforme et ses barrières. Les océanographes Kim Martini et Miriam Goldstein, sur le site Deep Sea News, reprochent aux tests réalisés de sous-estimer la violence et l’imprévisibilité des tensions dans ces eaux profondes.

Et même si l’installation résistait aux intempéries, il y aurait d’autres problèmes à affronter. Sur toute partie immergée des bouées ou de la coque des bateaux s’incrustent naturellement divers organismes vivants, comme les algues ou les bernacles. Ce phénomène s’appelle le « biofouling » : plus l’immersion est longue, plus l’accumulation s’intensifie, alourdissant le support. « Les espèces benthiques doivent vivre sur des substrats durs, toute structure solide est parfaite pour eux et en dehors des peintures toxiques, rien n’est efficace pour empêcher leur accumulation », explique le docteur Archambault. Dans leur critique de l’étude de faisabilité du projet, publiée en 2014, Kim Martini et Miriam Goldstein interpellaient l’équipe sur ce « biofouling ». La barrière flottante sera-t-elle toujours efficace lorsque trop de masse se sera accumulée ? Sa flottaison ou ses propriétés hydrodynamiques seront-elles altérées ? Alors que le lancement de The Ocean Cleanup approche, l’équipe cherche toujours une solution à ce problème.

Efficacité à prouver

Même si le projet surmonte tous ces obstacles, son utilité et son efficacité restent à prouver aux yeux de certains océanographes. « Il faut considérer que le dispositif récupère les particules d’une taille relativement grosse, pas les petites. Or, on sait que ce sont les microparticules qui sont ingérées par les organismes marins », précise Philippe Archambault. Dans une étude de 2014, l’association 5Gyres a évalué que 92,4 % des éléments polluants plastiques sont des microplastiques. Ce sont ces fragments inférieurs à 4,75 mm qui sont avalés par les plus petits poissons avant d’entrer dans la chaîne alimentaire, faisant ainsi remonter jusqu’à notre assiette les produits toxiques comme les PCB ou le DDT, que le plastique absorbe.

Un sac de plastique abandonné dans une rivière est exposé aux intempéries, aux vagues et aux UV qui le fragmentent peu à peu jusqu’à devenir des microplastiques. L’association 5Gyres insiste pour que le combat commence en amont des océans, par l’éducation des publics et la récupération des déchets plastiques dans les cours d’eau et sur les plages, avant le début de la fragmentation. À Baltimore, une structure baptisée « Mr. Trash Wheel » constitue l’un des premiers succès en ce sens : il s’agit d’un moulin à eau qui, installé dans l’embouchure de la rivière Jones Falls, récupère depuis mai 2014 les détritus avant qu’ils ne quittent la ville.

Beaucoup aimeraient voir se développer un travail avec le public, une évolution des mentalités avant toute chose, sinon peu importent les solutions mises en place. « L’argent investi dans The Ocean Cleanup, c’est un peu comme mettre un pansement. La vraie problématique est en amont. En gros, on a trouvé un remède pour continuer à être malade », reproche Philippe Archambault de l’UQAR.

2 commentaires
  • René Pigeon - Abonné 9 mai 2016 12 h 56

    Récupérer les plastiques dans les champs et les plages avant que le vent ne les entraine lentement mais surement vers les cours d’eau

    Je récupère les déchets plastiques dans les champs et sur les plages avant qu’ils ne soient entrainés par le vent lentement mais surement vers les cours d’eau.

    On pourrait ajouter, aux structures installées dans l’embouchure des rivières et ruisseaux pour récupérer les détritus de plastiques flottants, des turbines hydroélectriques au fil de l’eau à la structure.

  • Daniel Bérubé - Abonné 9 mai 2016 15 h 20

    Très bien dit !

    ... "On a trouvé un remède pour continuer à être malade" .