Une oasis de nature sauvage en ville

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Menacé de disparition, le Champ des possibles a survécu grâce à la mobilisation des citoyens du Mile-End.
Photo: Les Amis du Champ des possibles Menacé de disparition, le Champ des possibles a survécu grâce à la mobilisation des citoyens du Mile-End.

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

Loin du parc traditionnel, le Champ des possibles est un terrain vacant où la nature a repris ses droits. Très attachés à ce lieu unique, les habitants du Mile-End défendent sa conservation bec et ongles depuis plusieurs années et, dans cette lutte, ont réussi à obtenir l’appui des élus.

À la limite du quartier Mile-End, au sud de la voie ferrée, se trouve un immense terrain vague qui était autrefois une gare de triage ferroviaire. Laissé à l’abandon pendant plus de 40 ans, l’espace a été peu à peu colonisé par des végétaux de toutes sortes, mais aussi par des enfants qui en ont fait leur aire de jeux et par des adultes charmés par son esthétique champêtre. Joliment baptisée « Champ des possibles », cette oasis de nature sauvage en pleine zone urbaine est passée à deux doigts de devenir une cour de voirie il y a dix ans.

« Devant la menace de la disparition de cet espace apprécié pour son côté alternatif, les citoyens se sont mobilisés pour réclamer sa conservation, notamment à l’aide d’interventions de type land art, comme l’a fait Emily Rose Michaud [une artiste qui a conçu un projet à même le sol du parc mettant en évidence le symbole de Roerich utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale sur les toits des écoles, des hôpitaux et des lieux culturels pour les protéger des bombardements] », raconte Caroline Magar, coordonnatrice au développement pour Les Amis du Champ des possibles (ACDP), l’organisme chargé de la cogestion du parc avec l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

En 2013, le Champ des possibles a été désigné espace naturel protégé, ce qui assurera la préservation de sa riche biodiversité. On y recense plus de 330 espèces de mammifères, d’insectes, d’oiseaux et de plantes. Deux oiseaux migrateurs y font aussi leur nid : la paruline masquée et la crécerelle d’Amérique.

Cela dit, les amoureux du Champ des possibles doivent demeurer vigilants : en 2014, le Canadien Pacifique a rasé par erreur le lot Bernard, une parcelle de terre adjacente au Champ des possibles qui, aux yeux des citoyens, a toujours fait partie de leur parc-nature, mais qui, techniquement, va au-delà des limites administratives de l’ACDP. «  Le lot Bernard a toujours fait partie de notre discours, car la végétation y est la même que dans le Champ. La nature ne connaît pas les frontières », explique Caroline Magar.

Les élus semblent partager cet avis. Sitôt les dégâts constatés, le maire de Montréal, Denis Coderre, et le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez, ont exprimé leur indignation. « Heureusement, nous avons l’écoute et le respect de la ville-centre et de l’arrondissement », remarque Caroline Magar. L’arrondissement a d’ailleurs aidé financièrement l’ACDP pour revégétaliser le lot Bernard. Même chose pour le Canadien Pacifique qui a voulu faire amende honorable.

Décontamination

À l’image de tous les anciens sites industriels, le Champ des possibles est aux prises avec le défi de la décontamination de ses sols. Il s’y cache notamment des hydrocarbures et des métaux lourds comme du cuivre, du plomb et de l’étain. Le hic, c’est que pour respecter les exigences gouvernementales en la matière, l’ACDP devrait procéder à l’excavation de plusieurs secteurs du parc — une méthode coûteuse qui défigurera le Champ des possibles et nuira à sa biodiversité. Or, l’organisme veut conserver le Champ tel quel, du moins le plus possible. « On souhaite qu’il reste accessible au public, d’autant plus que l’on sait, après maintes discussions avec des médecins en santé publique, qu’il n’y a pas de réel danger pour les gens — à moins qu’ils se mettent à manger la terre en grande quantité ! » déclare Caroline Magar.

Comment contourner le problème ? En ayant recours à la phytoremédiation, une méthode alternative de décontamination par les plantes. « Il existe des plantes dites hyperaccumulatrices qui absorbent des polluants par leur système racinaire ou leurs parties aériennes, explique Caroline Magar, qui a fait sa maîtrise sur la réhabilitation des friches urbaines végétalisées à l’Université de Montréal. Après quoi, il ne reste qu’à les faucher et, suivant la concentration des contaminants, à les réutiliser comme engrais. » Et ça tombe bien : le Champ des possibles est déjà parsemé de ce type de végétaux, par exemple la tanaisie commune.

L’ACDP met présentement la dernière main à un plan de réhabilitation qu’il souhaite déposer au ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. « Je ne vous mentirai pas : des zones devront être excavées, car il y a des limites à la phytoremédiation pour qu’elle soit acceptée par le ministère », admet Caroline Magar.

Sociofinancement

Privé d’une subvention en décembre dernier, l’organisme a entrepris en mars une campagne de sociofinancement pour assurer la survie de ses activités (gestion horticole, animation culturelle, vulgarisation scientifique, corvées de nettoyage, etc.). L’initiative a remporté un franc succès : 15 000 $ ont été amassés auprès du public et 15 000 $ seront octroyés par l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

« Nous sommes très satisfaits, dit Caroline Magar. Cela nous permet d’avoir un budget de roulement. Cela dit, il faut pérenniser cet effort pour soutenir notre vision à long terme pour notre terrain, mais aussi, peut-être, pour d’autres espaces vacants dans la ville. »

Comme quoi, le Champ des possibles porte bien son nom…