Les écologistes «persona non grata»

Le Parc-nature de l'Anse-à-l'Orme avoisinant le Cap Nature
Photo: Jean Gagnon / CC Le Parc-nature de l'Anse-à-l'Orme avoisinant le Cap Nature

Les promoteurs de l’important projet immobilier Cap Nature n’ont visiblement pas apprécié l’étude menée par des chercheurs universitaires qui a démontré que le développement prévu à Pierrefonds-Ouest se fera dans un secteur qui constitue « un pôle important de biodiversité ». Ils leur ont formellement interdit l’accès aux terrains convoités, a appris Le Devoir.

Dans une lettre envoyée à la Fondation David Suzuki, qui a commandité les études, le représentant des promoteurs, David Cliche, affirme qu’ils « ont accédé aux terrains qui sont la propriété de mes clients sans autorisations préalables de leur part ».

« Soyez donc formellement avisé que l’accès à ces propriétés vous est interdit, tant pour les membres de votre Fondation, vos mandataires ou toute autre personne ou firme associée à la conduite d’études visant les terrains des cinq propriétaires […] », fait valoir M. Cliche, ancien ministre de l’Environnement du Québec et ancien ministre délégué à la Recherche, à la Science et à la Technologie. « En espérant que vous agirez en conséquence », conclut celui qui est aujourd’hui lobbyiste pour les promoteurs du projet Cap Nature.

Biodiversité

La Fondation David Suzuki a décidé de se plier aux exigences des promoteurs, et ce, même si de nouveaux travaux de recherche devaient être menés cette année sur ces terrains facilement accessibles pour n’importe quel citoyen. Par écrit, l’organisation a tout de même déploré cette décision. Elle estime que « les scientifiques devraient avoir libre accès aux terrains pour pouvoir compléter les connaissances déjà acquises et qui démontrent la présence d’une riche biodiversité ».

« Nous ne pouvons y voir qu’une volonté de censure de la part des promoteurs du projet Cap Nature, qui était pourtant présenté comme un projet respectueux de l’environnement et axé sur le développement durable, souligne le directeur de la Fondation pour le Québec, Karel Mayrand, dans la réponse envoyée à M. Cliche. La Fondation David Suzuki estime que la science devrait être libre d’entraves et que le rehaussement des connaissances scientifiques est profitable à l’ensemble de la société. »

Les travaux menés par des chercheurs universitaires sur les vastes terrains promis au développement urbain ont en effet été l’occasion de dresser un portrait de l’importante biodiversité du secteur.

Ils ont ainsi permis de dénombrer 17 espèces de reptiles et d’amphibiens dans le secteur, dont certaines à statut précaire. Un total de 11 de ces espèces se trouvent directement sur le vaste terrain de 185 hectares où les promoteurs souhaitent construire 5500 logements, soit des maisons en rangée, des maisons individuelles et des condos.

Un total de 219 espèces d’oiseaux ont également été recensées dans la zone, ou à proximité de celle-ci. Parmi celles-ci, 15 ont des statuts de protection au sens de la loi. Des zones de nidification d’espèces menacées ont aussi été trouvées en plein coeur de ce qui deviendra une nouvelle étape dans l’étalement urbain montréalais. L’équipe de recherche a également constaté sur le terrain que plusieurs friches ont le potentiel de se développer en jeune forêt et éventuellement en forêt mature.

« Par sa richesse et sa connectivité avec les écosystèmes environnants, le territoire visé par le projet immobilier est une composante essentielle de la trame verte et bleue du Grand Montréal prévue dans le plan d’aménagement et de développement métropolitain », estime Jérôme Dupras, professeur au Département des sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais.

Respect de l’environnement

En entrevue au Devoir, David Cliche a défendu les aspects environnementaux liés au projet de développement immobilier. « L’essence du projet est de faire un projet respectueux de l’environnement environnant, a-t-il résumé. J’ai hâte que le projet soit connu, parce qu’il se dit beaucoup de choses sur le projet. »

Selon M. Cliche, les promoteurs ont notamment prévu d’« améliorer » des zones humides dans le cadre du projet Cap Nature, dont au moins deux marais situés dans ce secteur constitué en bonne partie de terres agricoles en friche. Des zones seront entièrement protégées dans le cadre des travaux, a-t-il insisté.

« On s’en remet aux exigences du ministère [de l’Environnement du Québec]. Toutes les études réclamées par le ministère ont été effectuées », a expliqué cet ancien ministre péquiste de l’Environnement. David Cliche est également inscrit au Registre des lobbyistes du Québec pour des mandats pour chacun des cinq promoteurs du projet. Ses mandats incluent des démarches auprès du ministère de l’Environnement.

Lobbyisme illégal

En juillet 2015, David Cliche et les promoteurs impliqués dans le projet de Pierrefonds-Ouest ont par ailleurs fait l’objet d’une plainte auprès du Commissaire au lobbyisme du Québec de la part du président du Sierra Club Québec, Floris Ensink, qui reprochait à la société Grilli Développement inc. et à son principal administrateur, Jean-Pierre Grilli, d’avoir effectué des activités de lobbyisme illégales auprès du maire de l’arrondissement, Jim Beis, sans s’être inscrit au registre des lobbyistes.

La plainte alléguait aussi que David Cliche s’était placé en situation de conflit d’intérêts puisque, en 2008, il avait obtenu plusieurs contrats de la Ville de Montréal pour diriger le processus de planification pour le projet de conservation et de développement du secteur, avant d’être recruté par les cinq promoteurs pour défendre leur position auprès de la Ville. À l’époque, M. Cliche avait qualifié de « frivole » la plainte déposée contre lui.

Le bureau du Commissaire au lobbyisme a confirmé avoir reçu cette plainte sans en dire davantage sur le traitement du dossier. Pour leur part, Denis Coderre et Jim Beis avaient affirmé n’avoir jamais rencontré les promoteurs au sujet du projet de Pierrefonds-Ouest, lorsqu’ils ont été interpellés par un citoyen lors de l’assemblée du conseil municipal du 21 mars dernier.

M. Beis avait alors fait savoir que le cas de M. Cliche serait examiné par l’arrondissement dans les jours suivants. Depuis dix jours, Le Devoir a tenté en vain d’obtenir des renseignements à ce sujet, mais nos demandes d’entrevue sont demeurées sans réponse.

Rappelons que David Cliche a récemment été reconnu coupable de six infractions à la loi sur la transparence en matière de lobbyisme par la Cour supérieure dans un autre dossier.



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