Des toilettes pour sauver l’eau potable

Lucie Mainguy et Richard Côté militent pour que Québec généralise l’usage des toilettes à compost.
Photo: Photos Francis Vachon Le Devoir Lucie Mainguy et Richard Côté militent pour que Québec généralise l’usage des toilettes à compost.

Un groupe de citoyens de Portneuf soutient que les toilettes à compost pourraient facilement régler le problème croissant de la contamination des sources d’eau potable. Il suffit que le gouvernement les rende clairement légales et que le public surmonte certaines réticences.

« Le problème de l’eau potable, ce n’est pas l’étalement urbain, c’est le problème des eaux usées. Et les eaux usées, ce sont les toilettes ! » lance Richard Côté, l’un des instigateurs du projet Terre-O-Nostra.

M. Côté a contacté Le Devoir à la suite des nombreux articles des dernières semaines sur la contamination du lac Saint-Charles, au nord de Québec. La multiplication des fosses septiques en zone périurbaine fait augmenter les concentrations de phosphore dans les cours d’eau et favorise la croissance des plantes envahissantes. Le maire de Québec, Régis Labeaume, a proposé récemment de raccorder les milliers de résidences concernées à des réseaux d’égouts pour protéger la prise d’eau potable de la ville.

Or, le groupe Terre-O-Nostra pense que sa solution est moins coûteuse que celle du maire.

Il a développé un prototype de toilette qui n’a rien à voir avec les bonnes vieilles «bécosses». La chose a la même allure qu’une toilette conventionnelle. Mais quand on actionne la chasse, c’est du compost qui tombe dans la cuvette. Le contenu est ensuite transféré par un moteur dans un réservoir (le «digesteur») qui produira davantage de compost.

La vidange du digesteur se ferait une fois l’an. Pour une famille de quatre personnes, on estime que la toilette produit à peine 1 m³ de matière, avance M. Côté.

Et non, ça ne sent pas mauvais, précise la conceptrice Lucie Mainguy. La recette de compost qu’elle utilise dégage même un parfum de conifère qui n’est pas désagréable. « L’idée des gens change très vite quand on leur présente ça. Les gens sont prêts à entendre parler d’une solution comme ça. » D’autant qu’environ 30 % de notre eau potable est en quelque sorte gaspillée dans nos toilettes.

L’argument économique

Dans Portneuf, les toilettes sèches font de moins en moins l’objet de moqueries. Un « Forum sur les toilettes sans eau » a connu un certain succès l’été dernier. Et à Saint-Ubalde de Portneuf, le maire Pierre Saint-Germain fait partie du collectif Terre-O-Nostra. « On a contribué à lancer le projet parce que les fosses septiques autour des lacs, c’est très problématique à cause du phosphore, explique M. Germain, évoquant aussi les coûts parfois élevés. On voudrait bien que quelqu’un se penche là-dessus au ministère de l’Environnement. »

Saint-Ubalde a cinq lacs, 1400habitants et 750 fosses septiques sur son territoire. « Admettons que quelqu’un achète une maison évaluée à 75 000 $ et que refaire sa fosse septique en coûte 30 000 $. C’est un problème et, à un moment donné, le problème, il faut le regarder en face, résume-t-il. Je ne pense pas que, dans un court délai, toutes les municipalités vont avoir des toilettes sèches, mais autour des lacs, dans les rangs, ça peut avoir sa place. »

À l’heure actuelle, une fosse septique avec champ d’épuration coûte facilement 10 000 $, alors que le prix d’une toilette à compost oscille entre 2000 et 4000 $, expliquent Mme Mainguy et M. Côté.

Mais encore faut-il l’installer. Le digesteur peut être placé en dessous ou à côté de la cuvette. Idéalement, on le relie à la toilette à partir d’une petite annexe à la maison donnant sur l’extérieur, ou encore dans le sous-sol.

« On veut que ça s’adapte à la rénovation, à l’habitation neuve, au multifamilial et à l’urbain, explique la conceptrice Lucie Mainguy. On commence par les campagnes parce que, pour nous, le problème est déjà là, mais le concept est fait pour partout. »

M. Côté souligne qu’on utilise même ce genre d’appareil dans des tours à étages ultramodernes en Chine, comme l’a montré Infoman dans un reportage récemment. « Beaucoup de gens l’utilisent déjà, mais ne le disent pas parce que ce n’est pas vraiment légal. »

 

Modifier la loi

À l’heure actuelle, la Loiassimile les toilettes sèches aux bécosses nauséabondes qu’on utilise dans les bois. Le ministère donne le droit d’en aménager à condition qu’aucune autre solution ne soit possible, précise Lucie Mainguy. « Ce n’est pas interdit, mais c’est tellement pas clair que les gens ont peur de s’investir là-dedans. »

C’est pour cela que son groupe demande au gouvernement de modifier la Loi. L’automne dernier, le député Michel Matte a déposé pour eux une pétition de 1265 noms.

« La plus grande bataille, c’est ça », résume M. Côté, qui a lui-même été candidat du Bloc québécois dans la circonscription (Portneuf–Jacques-Cartier) en 2011, contre André Arthur.

En plus de Terre-O-Nostra, il existe déjà plusieurs fabricants de toilettes de ce genre, comme la compagnie canadienne Envirolet. L’organisme de Portneuf, qui tient à rester à but non lucratif, voudrait d’ailleurs avoir d’autres fournisseurs. « Les gens vont venir chez nous, on va analyser leurs besoins et on va leur proposer quelque chose. Ils n’auront pas à passer des heures sur Internet pour découvrir l’ensemble des possibilités, on va les leur offrir », explique Richard Côté.

Pour l’instant, le plus récent prototype de Mme Mainguy se trouve devant son terrain à Grondines. L’assemblée générale de constitution de leur OBNL est prévue pour le 3 mars.

6 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 22 février 2016 06 h 39

    Oh!madame!

    Si une image vaut mille mots,empressez-vous de nous faire voir une installation autre
    que celle proposée dans cet article qui a toutes les caractéristiques de la bécosse...
    dehors,en plein hiver et loin de la maison!!!Heureusement que vos arguments de vente nous font comprendre que ces toilettes à compost ne peuvent qu'être intégrées
    aux propriétés.

    • Richard Côté - Inscrit 23 février 2016 06 h 09

      Merci de votre commentaire. Cependant, le problème est qu'il est actuellement pratiquement impossible à cause de la législation, sauf pour de très rares exceptions, de vous montrer un exemple d'installation dans une maison du Québec qui pourrrait faire l'objet d'un très bel article de décormag. Il en existe de magnifiques photos notamment en Europe et en Asie. Des pays comme les pays scandinaves, la Suisse, l'allemagne, la France et plus ont déjà fait évoluer leur législation. Plus encore, la commune de Tanum (12.000 habitants), en Suède, a interdit depuis janvier 2002, l’installation de toilettes classiques à chasse d'eau dans la commune.

  • Hélène Gervais - Abonnée 22 février 2016 06 h 40

    Très intéressant comme principe...

    moins polluant, pas dispendieux, alors pourquoi le ministère ne fait-il rien en ce sens? C'est trop innovateur peut-être? Ça va prendre des gens organisés comme vous l'êtes pour faire avancer les choses. Je vous souhaite bonne chance.

    • Robert Beaulieu - Abonné 22 février 2016 11 h 09

      Bonne question Mme Gervais. Pour qui travaille le gouvernement? Les gens qui occupent les postes clés subissent principalement l'influence de qui? Les citoyens? Ou les 27 quelques lobbyistes des industries des hydrocarbures qui les attendent à chaques tournants (par exemple)?
      Imaginez pour un instant si on investissait 1.3 milliard en recherche pour trouver et développer des solutions élégantes, fonctionnelles, souvent simples pour illiminer à la source les pollutions qui nous affligent!
      Nous avons désespérément besoin d'un réajustement de l'appareil d'État pour que notre député soit redevable à une instance local ou régional et non à un parti politique. Il y a trop de pouvoir concentré ''en haut'' alors que les solutions viennent ''d'en bas''. Bonne journée. Robert B.

  • Daniel Bérubé - Abonné 22 février 2016 13 h 40

    Et ce compost,

    sera-t-il utilisable pour l'agricole, ou le jardin visant la nourriture humaine ? Avec la quatité de médicaments ou reste de médicaments que le corps peut rejeter, es-ce des éléments qui se "neutraliseront" durant sa transformation ou resteront-ils actifs et s'intègreront aux plantes cultivé ? À ma connaissance, un suivi devra être fait, c.à.d. une analyse avant de pouvoir l'utiliser pour de telle cultures.

    Pour une municipalité, ayant a vider ses réservoir d'eau usée de façon périodique, il existe des tuyeaux d'assèchement permettant d'extraire l'eau des résidus, mais une analyse doit être faite avant d'autoriser son utilisation à des fins agricoles. Reste à savoir le coût de ces analyses et leurs exigences...

    Mais dans l'ensemble, je trouve l'idée très bonne: comme il est dit, économie de 30% d'eau potable qui est utilisé pour les toilettes et transformation des résidus en nouveau sol. Il serait intéressant d'avoir une information plus poussé en ce sens, et... NE PAS AGIR TROP VITE ! Que l'on se souvienne d'un règlement aux cultivateurs les obligeant à avoir de nouvelles fosses pour leurs animaux et où le fumier est gardé liquide... les odeurs qui s'en dégage, le fait d'être liquide le font pénétrer parfois trop rapidement en profondeur dans le sol, s'il pleut le risque que ce liquide noséabonde se rende aux cours d'eau les plus proches... en d'autres mots, ils ont réalisé qu'il aurait été mieux mélanger les fumiers à de la paille, du "brins de scie" ou autre qui absorbent les liquides et les retiennent en surface du sol, et de plus favorisent sa transformation plus rapide en compost. Je suis persuadé que plusieurs pays pourraient nous servir d'exemple en ce sens...

    • Richard Côté - Inscrit 23 février 2016 06 h 21

      Des recherches devront effectivement être faites. Effectivement les toilettes sèches font déjà partie de la vie dans une bonne partie des pays européens et asiatiques. Dans ces pays, le fumier humain peut être épandu actuellement sur le gazon ou pour faire croitre les fleurs et même dans leur potager. Il faut savoir que pour une famille de 4 personnes, il est question d'environ 1 mètre cube de compost par an. Travailler à la source des problèmes en séparant les déjections humaines de l'eau est la solution la plus efficace, la plus économique et la plus écologique.