Le «monstrueux» problème de l’eau potable

Le lac Saint-Charles «vieillit» rapidement, mettant en péril l’approvisionnement en eau potable de Québec.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le lac Saint-Charles «vieillit» rapidement, mettant en péril l’approvisionnement en eau potable de Québec.
À Québec, la dégradation du lac Saint-Charles donne lieu à une mobilisation sans précédent pour protéger les sources en eau potable. Une bataille qui risque de s’étirer sur plusieurs années et faire des petits ailleurs au Québec.
 

Mardi soir, à l’hôtel de ville de Québec, des experts sont venus expliquer l’ampleur des dommages aux conseillers municipaux. Avant Noël, on apprenait en effet qu’en cinq ans, le lac Saint-Charles a pris 25 ans d’âge. « Ce n’est pas normal », a souligné Mélanie Deslongchamps, directrice de l’Association pour la protection de l’environnement du lac Saint-Charles et des Marais du Nord (APEL). « Tout le monde va devoir fournir sa part d’efforts », a-t-elle répété en montrant des photos inquiétantes de l’état du lac.

Les plantes envahissantes ont littéralement envahi ce réservoir naturel qui fournit en eau 300 000 résidants. Les cyanobactéries aussi sont en augmentation.

À l’autre bout de la salle, les conseillers ne cachaient pas leur découragement. « Ce qu’il y a à faire comme travaux m’apparaît presque herculéen », a réagi la conseillère Anne Guérette.

Quelques minutes plus tard, le maire Régis Labeaume en remettait. Selon lui, la capitale présage ce qui arrivera ailleurs au Québec. Des rapports sur l’état de sources d’eau commandés par le gouvernement aux villes d’ici à 2022 vont faire peur, prévoit-il. « Ce qui va sortir de là, ça va être un monstre incroyable. » Il plaide que la situation pourrait être bien pire dans les régions où le bassin versant traverse des zones agricoles et industrielles, ce qui n’est pas le cas de Québec. « Imaginez-vous le reste du Québec ! […] Ça ne sera pas beau. »

La Communauté métropolitaine de Québec (CMQ) avait pourtant déjà agi pour protéger la prise d’eau. En 2010, les élus avaient voté un règlement de contrôle intérimaire (RCI) pour limiter les constructions en pente et dans les zones inondables. On avait aussi renforcé la réglementation sur les fosses septiques et l’abattage d’arbres.

Or ce n’était visiblement pas assez. Un moratoire sur les nouvelles constructions dans le bassin versant a donc été adopté avant Noël, et la CMQ prépare un nouveau RCI plus sévère dont on connaîtra la teneur en mars. Un spécialiste d’Ouranos, François Morneau, coordonne sa mise en oeuvre avec le concours de l’avocat Daniel Bouchard, un expert en droit municipal, environnemental et administratif. Et encore, le RCI ne vise qu’à stopper la dégradation. Un plan d’action des élus devra s’ajouter pour réparer les erreurs du passé.

Les causes

À Québec, le principal fautif est l’étalement urbain. La multiplication des constructions en montagne qui ne sont pas reliées aux égouts a mis une pression indue sur les cours d’eau.

« On se sert des systèmes d’assainissement individuel à mauvais escient », résumait M. Morneau en entrevue jeudi. « À l’origine, on avait permis ce genre d’installation pour le petit chalet dans le fin fond des bois. […] Sauf qu’on a développé des banlieues avec cette technique-là ! »

Dans la couronne nord, on recense pas moins de 5000 résidences de ce type. On estime que dans la plupart des cas, leurs champs d’épuration sont inefficaces et les bactéries rejoignent facilement les cours d’eau. Soit le sol n’est pas adéquat pour l’absorber, soit la durée de vie du champ est dépassée depuis longtemps. Parfois, les terrains sont simplement trop petits pour que le sol puisse absorber les nutriments, ou encore on brise l’équilibre en y ajoutant une piscine, par exemple.

Mais ce n’est pas tout. « Même si l’installation est parfaite », elle ne fait qu’absorber les bactéries E. coli, a expliqué Mélanie Deslongchamp. Le phosphore et l’azote traversent toutes ces installations et ce sont eux qui nourrissent les plantes aquatiques dans le lac Saint-Charles. Et c’est sans compter les médicaments…

Cette semaine, le maire Labeaume a évoqué la possibilité que Québec paye la facture du raccordement aux égouts des maisons de Stoneham et de Lac-Delage. Après avoir mentionné des coûts de 100 millions qui ont fait les manchettes, il s’est ravisé en faisant valoir que les autres devraient payer une partie de la facture.

Certains donnent l’exemple de la ville de New York, qui a payé ses voisines du nord pendant les années 1990 afin de protéger leur bassin naturel, les Catskills. « Au lieu d’investir 5, 6 milliards $US dans une usine de traitement de l’eau, ils ont pris une partie de l’argent pour s’entendre avec la communauté au nord, limiter le développement et changer certaines pratiques », signale M. Morneau.

Une loi dépassée ?

La réflexion en cours à Québec met aussi en évidence les limites des lois existantes. À l’heure actuelle, les obligations des municipalités sont minimales en matière de protection de l’eau potable, a soutenu Me Bouchard.

Mais tout ne relève pas des villes. La décision de construire des autoroutes relève du ministère des Transports, tout comme la pollution causée par les sels de déglaçage qui s’ensuit. Dans le cas de Québec, la nouvelle autoroute construite à Stoneham a beaucoup contribué à la détérioration du lac Saint-Charles. Que faire pour en limiter les impacts ?

Selon M. Morneau, on devrait s’inspirer des Scandinaves et établir ce qu’on appelle des « routes blanches » avec moins de sels et de vitesse. On a une autoroute au milieu d’une réserve faunique. « Les pays scandinaves ont fait ces choix-là depuis longtemps. […] On baisse la vitesse, on met des pneus avec des clous et on change nos pratiques de conduite. »

Mais même avec la meilleure volonté du monde, le gouvernement ne peut pas tout faire. Impossible par exemple de toucher aux sablières et aux cimetières d’automobiles qui polluent le bassin versant. Créés à une époque où on ne pensait pas aux enjeux de l’eau, ils ont des droits acquis.

Ce genre de site pourrait être transformé en parc, comme on l’a fait avec le Village Vacances Valcartier, ont souligné les experts. Peut-être même en ensembles résidentiels, a-t-on ajouté.

Exemple ou cas particulier ?

Reste maintenant à savoir si le cas de Québec constitue un signal d’alarme pour d’autres villes. François Morneau rétorque que c’est une « très, très bonne question ». Le maire Labeaume a-t-il exagéré en évoquant le monstre de 2022 ?

La réponse n’est pas claire. Toutes les villes ne s’approvisionnent pas en eau de surface comme c’est le cas à Québec. Par contre, il faut faire particulièrement attention aux lacs de villégiature le long de la vallée du Saint-Laurent, ajoute l’expert. « Ce sont des lacs qui sont peu profonds, ce qui les rend déjà en partie vulnérables. Ça ne prend pas beaucoup d’éléments polluants pour les dégrader rapidement. » Or tous ne sont pas des réserves d’eau comme le lac Saint-Charles.

Quant aux polluants agricoles évoqués par le maire Labeaume, M. Morneau souligne qu’ils sont effectivement très « nocifs ». « C’est pour ça qu’il y a 300 municipalités qui ont signé une pétition pour qu’il y ait un renforcement du règlement sur la protection et le prélèvement de l’eau potable. »

Ce qu’il y a d’inusité à Québec, ajoute-t-il, c’est que sa source d’eau dépend d’autres municipalités. « Ça nous oblige forcément à travailler ensemble pour trouver des solutions intégrées, et ça, c’est très particulier. » Cela rend la situation extrêmement délicate sur le plan politique. Malgré l’existence d’un certain consensus à la CMQ, les tensions sont déjà palpables entre M. Labeaume et Robert Miller, le maire de Stoneham.

Pour le reste, François Morneau plaide que le retard du Québec est généralisé en ces matières. « On est lents lents lents. Quand on va avoir trouvé les bobos : des usines à mettre aux normes, les problèmes de phosphore et d’azote, on en a pour des années. […] On n’est vraiment pas en avance là-dedans au Québec. Les États-Unis ont peut-être 40 ans d’avance sur nous ; l’Ontario, 15, et je ne vous parle même pas de l’Europe. »

7 commentaires
  • Raymond Lutz - Inscrit 6 février 2016 08 h 51

    Y sont lents, lents, lents?

    Pourtant Labeaume est pas mal prompt quand il s'agit d'un amphithéatre, d'une course redbullcrashedice, etc... une question de priorité je présume...

    • Marc Brullemans - Abonné 6 février 2016 17 h 38

      En effet, où se trouvait le maire Labeaume lorsqu'il était question de l'eau potable à Ristigouche ou à Gaspé? Pourquoi Québec ne fait-il donc pas partie des 325 municipalités qui ont demandé une dérogation au Réglement de protection de l'eau potable (https://www.canlii.org/fr/qc/legis/regl/rlrq-c-q-2-r-35.2/derniere/rlrq-c-q-2-r-35.2.html), qui en fait encadre (section 4) et en fait permet la fracturation rocheuse au Québec? Sait-il aussi que ce règlement, comme mentionné ici section 3.2 (http://eausecours.org/wp-content/uploads/2016/02/E soustrait toute compétence des municipalités devant l'industrie gazière? Si le maire Lévesque s'offusquait il ya quelques semaines des déversements d'eaux usées dans le fleuve par Montréal, en voici un autre qui semble dire "c'est grave mais je n'ai rien à y faire". Pourtant la protection des Catskills montre bien que l'on peut se protéger des gazières par une position ferme, forte et cohérente.

    • Pierre Fortin - Abonné 8 février 2016 11 h 06

      Le maire Labeaume est « pas mal prompt » en effet quand il s'agit de soutenir un projet commercial qui rapportera un quelconque avantage aux comptes de la ville par retombées économiques. L'homme est habile et convaincant.

      C'est ainsi qu'on l'a vu faire la promotion, en plein Conseil municipal et à pleines caisses, de la boisson énergisante Redbull afin de soutenir le promoteur du « Crashedice ». Mais le maire oubliait que, dans les écoles de sa propre ville et au même moment, on menait une campagne de sensibilisation visant à mettre en garde les élèves contre le pouvoir hautement addictif de ladite boisson qui faisait des ravages chez les ados. Faut le faire!

      Cette fois, le maire est confronté à la préservation des sources d'eau potable de sa ville qui nécessitera, au bas mot et selon ses propres dires, plus de cent millions de dollars. Comment parviendra-t-il à vendre l'idée de ce nouvel emprunt à sa population alors qu'il lui a déjà demandé un endettement de 200 M$ pour un amphithéâtre qui grève lourdement le compte de taxe moyen?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 février 2016 12 h 58

    Un dilemme

    Nous vivons à une époque où le discours dominant est que l’État doit se faire petit et réduire ses effectifs afin de réduire le fardeau fiscal des contribuables.

    Mais réduire la taille de l’État, c’est réduire le nombre d’inspecteurs et de tous ceux qui, au quotidien, assument la responsabilité de voir au bien collectif.

    Réduire la taille de l’État, c’est également faire fuir vers le privé les penseurs qui permettent à nos gouvernements (provincial et municipaux) d’entrevoir l’avenir et de prévenir longtemps à l’avance des menaces auxquelles nous aurons à faire face.

    Dans ce cas-ci, il aura fallu que la principale source d’eau potable de la capitale soit menacée pour qu’on se réveille.

    Et parmi toutes les causes qu’énumère cet article (un de mes préférés dans l’édition de cette fin de semaine), on voit mal comment le laissez-faire qui dure depuis des décennies pourrait être renversé par des petites administrations (municipales et provinciale) privées de moyens.

  • Jean Santerre - Abonné 6 février 2016 14 h 04

    Monstrueux problème?

    Et pourtant dans un autre secteur on est bien prêt à forer jusqu'à épuisement de la nappe phréatique et à construire des kilomètres de pipeline au travers de cours d'eau potable ou de champ agricole pour assurer notre avenir.
    Quel avenir au juste?

  • Diane Germain - Abonné 6 février 2016 16 h 07

    Notre plus précieuse ressource - l'eau potable

    Selon le maire Labaume, la capitale présage ce qui arrivera ailleurs au Québec. Afin de maintenir une eau de bonne qualité, il faut analyser avec grande attention tout projet sujet à la dégrader comme celui de l'oléoduc Énergie Est. Même avec les meilleures intentions, une fuite majeur est toujours possible. Imaginez maintenant une fuite à la hauteur de St-Augustin-de-Desmaures, là où l'oléoduc traverse le fleuve.

    Il y a plus. Avec le réchauffement climatique, selon La Table de Concertation régionale de la zone Québec (mars 2015), le front salin qui commence à l’est de l’île d’Orléans pourrait progresser d'ici 2100 vers l’ouest et compromettre en partie l’approvisionnement en eau potable de la région métropolitaine de Québec, notamment celles s’approvisionnant directement au fleuve (Sainte-Foy, Lauzon, par exemple).

    Venir dire plus tard, nous aurions dû... ne servira à rien.

    Bref, ne prenons pas pour acquis notre plus précieuse ressource qu'est l'eau.

  • Emmanuel Rousseau - Inscrit 8 février 2016 10 h 18

    On s'en fou des grenouilles

    "j'payerai pas pour sauver 2-3 grenouilles pis 6-7 criquets"

    Il faut écouter les radios poubelles de la ville de Québec pour comprendre que ce ne sera pas si simple d'effectuer ces changements et c'est probablement une des raisons pour laquelle la mairie de Québec n'est pas pressé d'agir. La population ne comprend pas tellement l'enjeux et les municipalités responsables ne se responsabilisent pas tellement sur la question... c'est un dossier chaud et ça urge.