«L’avenir du Québec ne repose pas sur les hydrocarbures», selon le premier ministre. Des scientifiques confirment.

L’année 2015 s’est terminée sur une note positive à la suite de l’adoption de l’accord de Paris sur le climat et de l’adoption par le Québec de la cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) la plus ambitieuse en Amérique du Nord. À ne pas en douter, l’année 2016 sera celle des choix en matière d’environnement. Nous contenterons-nous du statu quo ? Nous engagerons-nous davantage dans l’aventure pétrolière ? Ou entreprendrons-nous un virage audacieux vers une transition énergétique qui misera sur des énergies renouvelables ?

Le premier ministre Couillard a envoyé un signal très fort en affirmant lors de la conférence de Paris qu’il était plutôt froid à l’idée de mettre en péril « […] ce milieu naturel extraordinaire qu’est Anticosti […] » face à un développement pétrolier et gazier.

Bien que les conclusions de l’évaluation environnementale stratégique (EES) sur les hydrocarbures se fassent toujours attendre, les documents et études rendus disponibles font ressortir certains constats qu’il nous est difficile d’ignorer :

— la fracturation hydraulique risque de créer des impacts négatifs presque certains et potentiellement irréversibles sur le milieu aquatique et les sources d’eau d’Anticosti ;

— la rentabilité économique d’une éventuelle exploitation d’hydrocarbures à Anticosti est loin d’être démontrée ni assurée, et cela avant même de tenir compte des coûts additionnels liés au marché du carbone ;

— le projet d’exploitation des hydrocarbures à Anticosti entraînerait une augmentation considérable de nos émissions de GES. En plus d’affecter directement l’environnement, cette augmentation des GES risque de faire gonfler la facture des industries québécoises sur le marché du carbone.

Compte tenu de ces constats, il est impératif de se demander si le risque en vaut vraiment la chandelle. Alors que les risques économiques et environnementaux semblent lourds de conséquences, la précaution la plus élémentaire ne s’impose-t-elle pas ?

L’heure des choix

Anticosti est un joyau écologique situé en plein coeur du golfe du Saint-Laurent, vaste étendue d’eau bordée par cinq provinces, aux rôles et fonctions multiples. Ses écosystèmes, qui abritent une des plus importantes biodiversités du Québec, demeurent une des richesses exceptionnelles de notre territoire, et la science continue de déployer des efforts considérables afin de mieux comprendre ce milieu de vie complexe, qui constitue un pilier essentiel de notre économie régionale. Toute infrastructure pétrolière ou gazière sur et en marge d’Anticosti pourrait avoir des impacts non seulement sur l’île elle-même, mais aussi sur l’écosystème marin et côtier du golfe. C’est le cas, pour ne citer qu’un exemple, de la fragile métapopulation de saumons de l’île qui fut désignée comme « espèce en voie de disparition » par le COSEPAC, en 2010. Comment peut-on concilier notre obligation légale de protéger cette espèce emblématique (au caractère traditionnel pour les peuples autochtones) avec le développement pétrolier ?

Pour éviter un réchauffement planétaire de plus de 2 °C, et ainsi respecter nos engagements pris lors de la conférence de Paris sur le climat, la communauté scientifique internationale nous prévient que la plupart des réserves connues en hydrocarbures de la planète doivent demeurer intouchées. Aussi, compte tenu des pronostics tarifaires relativement faibles pour le marché du pétrole, est-il souhaitable pour le Québec d’engager ses fonds vers cette voie nouvelle, risquée et peu rentable, qui ne pourra que ralentir sa transformation vers une société à faibles émissions de carbone ?

L’heure est au choix pour les Québécoises et les Québécois : se lancer dans une aventure pétrolière et gazière aux retombées économiques peu probables et aux conséquences environnementales significatives, ou bien accélérer la transition énergétique déjà entamée afin de s’affranchir des hydrocarbures. Le premier ministre Couillard semble pencher pour la seconde option lorsqu’il affirme que « l’avenir du Québec ne repose pas sur les hydrocarbures ».

Nous sommes de cet avis et serons prêts à appuyer toute décision et action concrète en ce sens, y compris celle d’annuler les travaux exploratoires de fracturation prévus l’été prochain à Anticosti.

Signataires :

 
  • Philippe Archambault
  • Dominique Berteaux
  • Daniel Bourgault
  • Pierre Chastenay
  • Jérôme Dupras
  • Marco Festa-Bianchet
  • Louis Fortier
  • Michel Leboeuf
  • Pascale Lehoux
  • Jean Lemire
  • Damon Matthews
  • Robert Michaud
  • Lyne Morissette
  • Normand Mousseau
  • Éric Notebaert
  • Dominique Paquin
  • Émilien Pelletier
  • François Reeves
  • Lucie Sauvé
  • Sébastien Sauvé
  • Richard Sears
  • Jean-Patrick Toussaint
  • Louise Vandelac
  • Jonathan Verreault
2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 30 janvier 2016 10 h 18

    Pas de transition énergétique sans transition culturelle

    Tout d'abord, il est important de faire la distinction entre les hydrocarbures fossiles et les hydrocarbures renouvelables (à l'échelle chronologique humaine). Dans le cas des hydrocarbures fossiles (pétrole et gaz naturel), le Québec ferait mieux de rester à l'écart de cette industrie, tant pour des raisons géopolitiques qu'environnementales. Ce serait une erreur par contre d'ignorer les hydrocarbures renouvelables (biogaz et biocarburants – éthanol ou biodiesel) car une bonne partie d'entre eux proviennent de la récupération de résidus.

    En dehors des hydrocarbures, il y a l'électricité. Or, on fait actuellement deux erreurs quand on parle d'électricité : celle de la considérer comme une énergie absolument propre et renouvelable, ce qui n'est pas tout-à-fait exact, et celle, plus inquiétante, de vouloir directement remplacer le pétrole par l'électricité sans changer notre rapport avec l'énergie, sans changer notre culture de la consommation d'énergie. Ainsi, remplacer un moteur thermique par un moteur électrique dans un VUS, c'est faire fausse route car le problème n'est pas la source d'énergie, mais la forte dépendance à l'automobile qui fait que le moindre déplacement d'une personne implique le déplacement d'un engin de plus de deux tonnes (qui aura consommé beaucoup d'énergie avant même d'avoir roulé).

    Y a-t-il une différence entre l'industrie du pétrole et celle de l'électricité ? On en doute depuis longtemps. Notre producteur et distributeur national se comporte en pétrolière de l'électricité, en optant pour la surproduction et ensuite, des pressions politiques pour que nos dirigeants optent pour des politiques énergivores (subventionner des Tesla plutôt que des tramways par exemple). Il faut doper la consommation d'électricité, l'offre excédant la demande.

    Alors, la transition énergétique sans transition culturelle, c'est un mirage, rien de moins. On commence à s'en apercevoir, mais trop rarement, trop timidement.

  • Ellen Nutbrown - Abonnée 30 janvier 2016 13 h 52

    Hydrocarbures et le Québec

    Les groupes environnementalistes ne reprocheront pas à M. Couillard de ne pas faire de fracturation hydraulique à Anticosti. Ils applaudiront. Cependant, il est utile de rappeler que HQ avait tous les droits et permis d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures et sous le gouvernement Charest, qui était fiduciaire du bien public, ces droits d'exploration pétroliers et gaziers sur l'Ile d'Anticosti ont été cédés à Pétrolia et Gastem en 2007-2008 pour une bouchée de pain. (Ex: 10 cents l'hectare) Les gouvernements Landry et Marois souhaitaient s'inspirer du modèle de la Norvège, qui a sut créer un fond qui dépasse maintenant les mille milliards de dollars. Le gouvernement de Mme Marois a tenté de réparer les pots cassés en reprenant nos droits sur Anticosti et le PQ demande un Bape, ce qui a été refusé par le gouvernment de Couillard. À la lumière des chiffres et du prix du baril de pétrole autour de 30$, il est clair que le modèle de la Norvège n'est pas applicable dans le cas d'Anticosti lorsque l'étude menée par le Canadian Energy Research Institute mentionne que le coût de production de ce pétrole s'élèverait à 95,50 $ US le baril. Ceci en fait le pétrole le plus cher au monde, comme nous pouvions le lire dans Le Devoir du 22 décembre 2015. Vous disiez, M. Couillard, *Anticosti, ce n'est pas mon projet*, * je l'ai trouvé en arrivant à mon poste*, et pourtant, vous disiez aussi lorsque Mme Marois reprenait nos droits et permis sur Anticosti, qu'il y avait de la place pour l'argent d'investisseurs privés. Il y avait ici des milliards en jeu. Et demeurer propriétaire de la ressource était de grande importance. Le Québec est riche de ces ressources naturelles et la protection de son territoire est très importante. Connaitre le potentiel ou la quantité d’une ressource naturelle ne veut pas dire l’exploiter nécessairement. Une ressource naturelle peut être conservée dans la perspective d’un développement durable et viable Mais ce n’est pas votre projet.