Un navire abandonné à Beauharnois menace le fleuve Saint-Laurent

La saga du «Kathryn Spirit» remonte à 2011.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La saga du «Kathryn Spirit» remonte à 2011.

Le vieux cargo Kathryn Spirit, en partie démantelé et désormais à l’abandon sur le Saint-Laurent, à Beauharnois, risque de se renverser et de déverser ses eaux contaminées dans le fleuve, en amont d’une réserve naturelle et des prises d’eau de Montréal. Tel est le cri du coeur du maire de Beauharnois, qui déplore l’inaction des gouvernements dans un dossier qui traîne pourtant depuis plus de quatre ans.

« C’est un problème qui relève du fédéral, mais aussi du provincial. Mais depuis quatre ans, c’est la Ville de Beauharnois qui l’a sur les bras », déplore le maire de Beauharnois, Claude Haineault.

La saga du Kathryn Spirit remonte en effet à 2011. À cette époque, l’entreprise Groupe St-Pierre l’a amarré près de la rive du fleuve, à Beauharnois, dans le but de démanteler le cargo en fin de vie, et ce, malgré le refus exprimé par la Ville.

Le navire construit en 1967 a par la suite été vendu à la compagnie mexicaine Reciclajes ecologicos maritimos, qui a alors engagé l’entreprise JRB inc. pour, notamment, pomper les eaux contaminées du bateau, qui menaçait à l’époque de chavirer, parce qu’il était alourdi par l’accumulation d’eau infiltrée dans la coque. Or, comme l’entreprise mexicaine a cessé de payer JRB inc. et a carrément renoncé à ses droits de propriété sur le Kathryn Spirit, l’entreprise québécoise a stoppé les travaux au cours des derniers jours.

Risques pour le fleuve

Le maire Claude Haineault craint désormais le pire, lui qui se bat depuis quatre ans pour que le navire quitte les rives de Beauharnois. « À court terme, ce qui va se produire, c’est que l’eau va s’infiltrer dans le bateau, ce qui va l’alourdir. Lorsqu’il sera appuyé au fond de l’eau, il va faire comme il a déjà fait, c’est-à-dire se pencher sur le côté. Au final, il pourrait très bien chavirer et se vider dans le fleuve, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer. Il ne faut pas oublier qu’on parle d’une épave qui pourrit depuis des années. »

Claude Haineault a aussi fait savoir que des actes de vandalisme ont été perpétrés à quelques reprises sur ce navire. Le service d’incendie de Beauharnois a d’ailleurs dû intervenir, notamment pour éteindre des incendies à bord. Or, il n’est plus possible d’intervenir, en raison de l’état de délabrement du cargo. « Si le feu prend dedans, on va seulement pouvoir le regarder brûler », constate le maire.

En plus des risques que poserait la présence de l’épave elle-même, le cargo en partie démantelé contient des eaux contaminées notamment aux hydrocarbures. Or, a rappelé M. Haineault, le navire est amarré à une barge ancrée tout près du barrage de Beauharnois, à la tête du lac Saint-Louis.

En plus de la force du courant des eaux du Saint-Laurent à cet endroit, qui pourrait transporter rapidement tout déversement, il faut souligner que le Kathryn Spirit est situé en amont de prises d’eau potable de Montréal. Le cargo est aussi abandonné en amont de la réserve nationale de faune des Îles-de-la-Paix, un milieu naturel protégé depuis 1977 et qui regroupe plus de 150 espèces animales et dont la protection a été établie par le gouvernement fédéral.

Inaction gouvernementale

C’est justement le gouvernement fédéral qui devrait, au bout du compte, agir dans ce dossier, selon le maire de Beauharnois, qui fait valoir que le navire est désormais officiellement sans propriétaire. Mais les appels répétés de la Ville sont demeurés sans réponse, dénonce M. Haineault. « Nous avons eu des contacts avec Environnement Canada, au ministère de l’Environnement du Québec, à Transports Canada, mais aussi à Pêches et Océans, aux responsables de la voie maritime et à la garde côtière. C’est une colossale partie de ping-pong. Tout le monde se renvoie la balle et personne ne nous donne la moindre réponse. »

Le maire de Beauharnois espère que le gouvernement fédéral prendra en charge le navire en fin de vie pour éviter une catastrophe environnementale. Il estime qu’il faudrait rapidement reprendre les opérations de pompage des eaux usées, mais aussi trouver une solution pour la démolition de l’épave.

Parallèlement, la Ville de Beauharnois a fait parvenir au Groupe St-Pierre une mise en demeure officielle afin qu’il agisse dans ce dossier. Bien que le bateau ne leur appartienne pas, il se trouve néanmoins sur leur propriété.

Le Devoir a fait des demandes d’information auprès de Transports Canada, et notamment du cabinet du ministre Marc Garneau, qui a répondu que la garde côtière est responsable de ce vieux navire rouillé. La garde côtière n’a pas répondu aux demandes du Devoir et n’a pas accusé réception des courriels envoyés lundi. Même silence du côté de Pêches et Océans, mais aussi du cabinet du ministre Hunter Tootoo.

À Québec, le ministère de l’Environnement a dit assumer « pleinement » ses responsabilités en vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement « en s’assurant que le navire ne présente aucun risque de contamination environnementale. Ce sont toutefois les autorités fédérales (Transport Canada et la Garde côtière) qui assurent le suivi des travaux correctifs requis pour que le navire puisse quitter Beauharnois ». Le ministère a écrit une lettre à Transports Canada le 15 janvier 2016, afin de s’enquérir de la nature du suivi qu’il compte assurer.

 

Le cargo est abandonné en amont de la réserve nationale de faune des Îles-de-la-Paix, un milieu naturel protégé depuis 1977 et qui regroupe plus de 150 espèces animales et dont la protection a été établie par le gouvernement fédéral.

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir
7 commentaires
  • Frédérick Pelletier - Inscrit 18 janvier 2016 21 h 37

    Rafiot de longue date.

    Fabriqué dans les années 1960 en Scandinavie avant d'être revendu, en fin de vie, à un armateur canadien qui l'a utilisé surtout au Nord (Labrador, etc), il est depuis longtemps au bout de son âge. Vers 2010 environ, alors qu'il est en hivernage dans le port de Sorel, il prend l'eau et coule partiellement, noyant les moteurs et rendant les machines inutilisables. L'armateur le revend (non sans empocher l'assurance) et il est racheté pour être transformé en cale flottante. Mais les travaux sont arrêtés et le navire reste au quai de Beharnois depuis ce temps. En 2012, nous y avons tourné un film (Diego Star) et, dans les derniers jours de tournage, l'eau s'est mise à pénétrer à nouveau dans ce rafiot et nous avons dû renoncer à y tourner certaines scènes.

  • Luc Falardeau - Abonné 18 janvier 2016 23 h 54

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    Comment se fait-il que cette entreprise mexicaine (Reciclajes ecologicos maritimos) puisse renoncer à ses droits de propriété sur le Kathryn Spirit ?

    Plutôt que de le démanteler, ce serait peut-être moins cher de le renflouer et de le retourner chez son propriétaire au Mexique ?

    • Frédérick Pelletier - Inscrit 20 janvier 2016 21 h 14

      Le navire était de propriété canadienne depuis longtemps déjà. Mis à la retraite en 2009 par son armateur ontarien après avoir en partie sombré à Sorel, il a été vendu au groupe St-Pierre qui a voulu le démanteler avant de se décider à le revendre au Mexicain... qui ont sans doute changé d'avis devant l'état pitoyable de cette épave.

  • Denis Paquette - Abonné 19 janvier 2016 00 h 55

    quatre ans , dans certains dossiers, c'est très court

    l'art de ne rien faire, n'est-ce pas souvent la politique adoptée par nos gouvernements enfin n'est ce pas dans la nature humaine souvent de se désister, heureusement que ca ne se passe pas au grand nord, nous n'en attendions meme pas parler n'est ce pas la facon apres la guerre ou on s'est débarassé du viel équipement et nous ne parlons meme pas du nucléaire. pauvre humanité si elle savait,est ce que vous savez que c'est exactement ce que font les minières allez donc demander a la Iron Or ce qu'elle fait avec ses bous de rafinage , pauvre humanité si elle savait

  • François Dugal - Inscrit 19 janvier 2016 08 h 10

    Responsabilité

    Les voies navigables en général et la voie maritime du St-Laurent en particulier ne sont-ils pas de responsabilité fédérale?

  • Marie-Claude Delisle - Inscrite 19 janvier 2016 10 h 07

    Responsabilité floue

    Si l'inaction des gouvernements est inacceptable, il faudrait des règles internationales pour faire le ménage des responsabilités. Parce que quand il arrive des avaries, on ne trouve ni coupables, ni responsables. Le bateau est construit par un pays, affrété par un autre, avec l'équipage d'un autre encore, les assureurs assurent surtout le flou et les pays qui sont traversés par le bateau en question ont aussi des responsabilités partielles... Le fouillis. Qui paie les dégâts au final ? Ceux qui souffrent des déversements et toutes les générations de monde ordinaire dans l'entourage de ce qui devient une catastrophe...
    Ce n'est certainement pas nos 62 richissimes qui se sentent concernés!