La fonte des glaces… du coin de la rue

François Beaumier et son fils Étienne patinent sur le lac aux Castors, sur le mont Royal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir François Beaumier et son fils Étienne patinent sur le lac aux Castors, sur le mont Royal.
Ce texte s’inscrit dans la série «Un hiver avec Félix Leclerc» qui, jusqu’au 21 mars, explore des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec contemporain tout en faisant un clin d’oeil à l’artiste. Aujourd’hui, l’hiver qui fondra sous les patins, sur l’air de L’eau de l’hiver.​
 

Chaque hiver, nous marchons sur les eaux. Les Québécois patinent sur des eaux glacées dans chaque village, dans chaque quartier. Et de ces eaux ont aussi émergé nos plus grands héros sportifs.

Si les glaciologues se penchaient sur chaque couche des patinoires, les coups de patins leur raconteraient des histoires de plaquages sur les bandes, de hanches qui vont côte à côte et d’ecchymoses fessières. « L’eau de l’hiver est froide », mais de moins en moins, devrait-on avouer à Félix Leclerc. Et le torrent qui crie des noms, des noms obscènes, que nous n’entendons pas, est-ce l’alarme des changements climatiques ?

La mi-janvier presque arrivée, les contremaîtres des arrondissements montréalais en sont encore à reprendre « l’arrosage » des patinoires. La semaine dernière déjà, le redoux annoncé de la fin de semaine frustrait Robert Gervais, chef de division pour les parcs de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension : « Au parc Jarry, on a enfin réussi, en date de jeudi, à passer la machine dessus, la Zamboni, pour avoir une glace que je qualifierais de “potable”. » Ces efforts tendus vers une surface dure et lisse sont tombés à plat avec la pluie et le temps plus chaud de cette fin de semaine,

« Il n’y a pas 36 000 façons de faire de la glace. Ça prend du froid et de l’eau », résume M. Gervais. Il vient pourtant de donner maints détails à la journaliste sur la fenêtre météo idéale pour cette réalisation entre l’art et la science.

À toutes les heures de la journée, mais surtout celles de la nuit quand les températures sont plus basses et plus stables, l’équipe de Michael Bouchard court d’une patinoire à une autre, des citernes à sa suite. Arrosage, resurfaçage, déblayage ; dans cet ordre ou à l’envers, à répéter jusqu’à ce que l’hiver « pogne ».

Cette course quotidienne au froid souffre-t-elle des bouleversements climatiques ? « C’est quand même pas mal instable cette année et les changements de température ne nous permettent pas de garder de belles glaces, ou même de les commencer », répond M. Bouchard, contremaître aux parcs du même arrondissement.

Même quand la température passe sous la barre du point de congélation, l’eau déversée « ne gèle pas automatiquement » ; il faut donc attendre entre chaque couche, ce qui rend la conception longue. Encore faut-il aussi que la surface de base soit dure, en béton ou en asphalte. « Quand c’est du gazon dessous et qu’on a une saison comme celle-ci, la terre n’a pas gelé bin bin », explique M. Gervais. Son collègue renchérit en disant que le sol « boirait toute l’eau » et qu’ils doivent donc « utiliser la neige pour se faire un fond ». Sans parler de l’étang du même grand parc Jarry, en texture de « Mr. Freeze », disent-ils.

Si au moins, les températures ne descendaient pas si lentement, les épisodes de dégel n’anéantiraient pas les efforts des deux hommes. « Avec 4 à 6 pouces de glace, on pourrait survivre, mais on en a un seul à Jarry », soupire Michael Bouchard. « C’est patinable [du moins jeudi et vendredi dernier], et on va continuer à l’épaissir. Mais emmenez-en du froid ! » reprend son chef de division.

Saison écourtée

Pendant que les instruments se perfectionnent pour mesurer l’épaisseur et la solidité de la glace en milieu naturel, celle des patinoires de rivières, de canaux et de lacs pourrait disparaître en premier.

L’emblématique canal Rideau à Ottawa, qui se targue d’être la plus longue patinoire du monde, pourrait ainsi voir sa saison décliner de 9 semaines à moins de 7 dès 2020, annonçait un rapport de la Fondation Suzuki déjà en 2009.

Les scientifiques se sontdepuis penchés plus sérieusement sur la question. Des chercheurs de McGill et de Concordia ont observé une diminution significative des jours où la température permettait de créer une belle glace entre 1951 et 2005. Leurs modèles de prédiction prévoient que le nombre de jours propices au patin pourrait être réduit à néant dès 2050, dans le cas le plus extrême qu’ils ont observé, soit le sud-ouest du Canada.

Une autre étude, publiée dans Nature Climate Change en 2015, l’a aussi confirmé : la saison est déjà plus courte de cinq jours par rapport à 1972. D’ici 2040, elle tombera sous les 50 jours, et durera seulement 28 ou 29 jours en 2090, une prédiction somme toute un peu plus optimiste.

La patinoire constitue un baromètre et un miroir tangibles nous renvoyant au glissement collectif vers le réchauffement. À travers le pays, un réseau citoyen de surveillance observe l’état des fluides, autant dans sa cour arrière qu’au parc du quartier. Comptant plus d’observations que le nombre de stations météo, le site Rinkwatch.org a été mis sur pied par des géographes de l’Université Wilfrid-Laurier, à Waterloo en Ontario, pour documenter la potentielle dissolution des patinoires extérieures.

Devant les inondations, sécheresses ou catastrophes naturelles à venir, la raréfaction des jours de glisse est peut-être le moindre des maux. Mais les patinoires sont cette eau de l’hiver, celle qui calme notre soif de printemps.

L'eau de l'hiver

L'eau de l'hiver est froide 
Injuste l'ignorance 
Le cœur de l'homme est dur 
Le grain pousse au printemps 
Blanc le pied de la chèvre 
Rose sa langue 
Propre est la truite 

Avec ma jolie reine 
Sa hanche contre la mienne 
Je traverse les ponts 
Je traverse les monts 
Le torrent crie des noms 
Des noms obscènes 
Que nous n'entendons pas
1 commentaire
  • Denyse Lamothe - Abonnée 12 janvier 2016 09 h 01

    La glace faute de neige

    Nous comptions nous réfugier sur le patin, faute de pouvoir faire du ski cet hiver. Ce refuge sera de courte durée si on en croit vos commentaires messieurs Gervais et Bouchard. À Québec, on peut encore se replier sur l'anneau de glace des Plaines d'Abraham...muni d'un système de refroidissement...mais pour combien de tmps?