Sur les traces de la grande bleue

Les travaux de recherche menés depuis plusieurs années devraient permettre de déterminer prochainement l’« habitat critique » de la baleine bleue dans les eaux canadiennes.
Photo: Richard Sears MICS Les travaux de recherche menés depuis plusieurs années devraient permettre de déterminer prochainement l’« habitat critique » de la baleine bleue dans les eaux canadiennes.

La baleine bleue a beau être le plus gros animal vivant sur terre, plusieurs informations cruciales sur la vie de l’espèce demeurent méconnues. Des chercheurs du Québec ont toutefois réussi pour la première fois à suivre une baleine tout au long de son périple migratoire annuel. Un exploit qui permet d’en apprendre plus sur ce cétacé en voie de disparition qui pourrait éventuellement faire l’objet de mesures de protection du gouvernement fédéral.

L’animal en question s’appelle Symphonie. Il s’agit d’une femelle baleine bleue connue des chercheurs depuis 1988. Une habituée des eaux du Saint-Laurent qui a été observée à plusieurs reprises et sur laquelle a été posée une balise satellite en novembre 2014, au large de Forestville.

Grâce à cette balise, fixée sur la petite nageoire dorsale de cet animal de plus de 20 mètres constamment en mouvement, il a été possible de suivre la route empruntée par Symphonie pendant plus de sept mois. Tout un exploit, compte tenu du fait que les 23 balises posées depuis cinq ans ont habituellement cessé de fonctionner au bout d’un mois.

« C’est la première fois qu’on peut suivre la migration complète d’un animal de cette population », se réjouit la Dre Véronique Lesage, de Pêches et Océans Canada. C’est cette spécialiste qui mène le programme de recherche lancé en 2010, en collaboration avec l’équipe de Richard Sears, de la Station de recherche des îles Mingans.

Mme Lesage souligne d’ailleurs que malgré des années de recherches, plusieurs informations échappent toujours aux spécialistes de la baleine bleue. « Certains pourraient croire qu’on sait tout de ces animaux, et surtout de la baleine bleue, qui est le plus gros animal sur terre, mais en fait, on ne sait pas où ils vont l’hiver et on ne sait pas où ils se reproduisent. »

Milliers de kilomètres

Le périple de Symphonie entre novembre 2014 et avril 2015 a cependant permis d’en apprendre davantage sur le parcours annuel de ces géants des mers, qui peuvent mesurer de 20 à 25 mètres, pour un poids dépassant les 100 tonnes. Les données recueillies démontrent ainsi que l’animal a quitté les eaux du golfe du Saint-Laurent à la fin du mois de novembre, avant de gagner une zone située en eaux profondes, loin au sud-est de la Nouvelle-Écosse. Parcourant des milliers de kilomètres, elle s’est ensuite rendue au large de la Caroline du Nord, avant de revenir vers le nord. Elle a été revue dans le Saint-Laurent l’été dernier.

Richard Sears, un pionnier international de la recherche qui étudie l’espèce depuis 1979, s’est dit « surpris » des informations recueillies grâce à la balise. « On ne savait absolument pas que les animaux allaient, par exemple, au large de la Caroline du Nord. C’est peut-être pour s’alimenter, ou alors pour se reproduire. » Selon lui, les résultats seront plus concluants lorsqu’au moins une dizaine de baleines bleues auront été suivies ainsi tout au long de leur périple hivernal. Une autre baleine actuellement suivie grâce à une balise satellite semble toutefois suivre une trajectoire similaire à celle de Symphonie.

Le fondateur de la Station de recherche des îles Mingans estime aussi qu’il faudrait « élargir » le territoire de recherche afin de mieux comprendre ce qu’il advient des baleines bleues qui passent la période estivale dans les eaux du Saint-Laurent.

M. Sears cite ainsi le cas d’une baleine qui avait été identifiée dans le golfe en 1984. En 2014, celle-ci a été vue aux Açores, puis de nouveau dans le Saint-Laurent en 2015. « Comment expliquer ce phénomène ? Chose certaine, il faudrait regarder une plus grande partie de l’Atlantique pour pouvoir suivre ces animaux, parce qu’ils ne sont pas restreints aux zones où on peut avoir accès à eux. Nous sommes habituellement près des côtes, parce que dès qu’on veut s’éloigner, la recherche coûte très cher et le milieu est passablement hostile. »

Tant Richard Sears que Véronique Lesage estiment que la recherche pourrait éventuellement permettre de comprendre si cette population de baleines bleues souffre des problèmes de reproduction que les spécialistes redoutent. Il faut dire qu’il ne resterait que 250 individus matures de ce côté-ci de l’Atlantique Nord. Or, depuis 1979, l’équipe de M. Sears a identifié à peine 23 jeunes dans les eaux du Saint-Laurent, ce qui est très peu en comparaison d’autres régions du monde.

Dans le Saint-Laurent

À plus court terme, les travaux menés depuis plusieurs années devraient permettre de déterminer prochainement l’« habitat critique » de la baleine bleue dans les eaux canadiennes. Il faut savoir qu’en vertu de la Loi sur les espèces en péril, le gouvernement fédéral a l’obligation de désigner cet habitat jugé essentiel pour la survie de l’espèce. Il pourrait par exemple s’agir de secteurs reconnus, comme des sites d’alimentation pour ces animaux qui se nourrissent exclusivement de krill, à raison d’une à trois tonnes par jour.

Les chercheurs doivent justement faire le point à la mi-février sur les données dont ils disposent. « Il sera très probablement possible de procéder à une désignation minimale de l’habitat critique pour l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent », estime d’ailleurs Véronique Lesage.

La décision de désigner l’habitat critique revient en définitive au ministre responsable de Pêches et Océans. Or, les retards s’accumulent pour plusieurs espèces. À titre d’exemple, l’habitat essentiel au béluga du Saint-Laurent aurait dû être désigné il y a déjà plus de trois ans. Le fédéral a toutes les données en main pour le faire.

Pour Richard Sears, qui parcourt le Saint-Laurent depuis 35 ans, les zones critiques pour le rorqual bleu (autre nom de la baleine bleue) sont claires. Il cite par exemple l’estuaire, mais aussi le secteur longeant la pointe de la péninsule gaspésienne, les eaux au large de Cap Gaspé, le Banc des Américains et le secteur de Mingans et de l’île d’Anticosti.

Les données recueillies au fil des ans démontrent en outre très clairement que les baleines bleues, et possiblement d’autres espèces, empruntent directement le secteur de Old Harry, convoité pour son hypothétique potentiel pétrolier. Les baleines passent également au sud de la Nouvelle-Écosse, dans des secteurs où la pétrolière Shell souhaite mener des travaux d’exploration en mer. Des projets industriels qui pourraient s’avérer incompatibles avec la protection des dernières baleines bleues.

Selon Pêches et Océans Canada, la pollution sonore, la présence de contaminants et les collisions avec les navires font partie des principales menaces pour l’espèce, décimée par la chasse commerciale au XXe siècle.



Symphonie, une baleine bleue dont le périple annuel a été suivi par des scientifiques, a parcouru des milliers de kilomètres en 2014-2015. Cette carte illustre le tracé de ses voyages.

Quelques informations sur la baleine bleue

Longueur : de 20 à 25 mètres. Le plus gros spécimen capturé en Antarctique mesurait 33,5 mètres.

Poids : 80 à 120 tonnes

Alimentation : entre une et trois tonnes de krill par jour

Gestation : 10 à 12 mois. Le baleineau mesure six mètres à la naissance.

Longévité : jusqu’à 90 ans
2 commentaires
  • Claire Lavigne - Inscrite 7 janvier 2016 07 h 13

    La recherche scientifique un "must"!

    Les animaux marins nous parlent, on doit les respecter!. Ils sont les baromètres de la vie marine. Les habitants terrestres doivent se questionner, réfléchir et agir pour leur survie. Ce sont des êtres vivants, tels que nous sommes.
    Conservons notre fleuve, source d'eau potable et de survie pour nos amis marins.

  • Yvon Forget - Abonné 8 janvier 2016 21 h 53

    M.Shields

    Excellent article avec diagramme très compréhensible. Merci de l'information que j'ai pu offrir ainsi à mon petit fils curieux.