Québec et Pétrolia s’affrontent sur Anticosti

Plusieurs études de l’évaluation environnementale stratégique ont été publiées dans les derniers jours. L’une d’elles relève notamment le manque d’informations disponibles sur la contamination éventuelle des nappes phréatiques, ou la perte de biodiversité.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Plusieurs études de l’évaluation environnementale stratégique ont été publiées dans les derniers jours. L’une d’elles relève notamment le manque d’informations disponibles sur la contamination éventuelle des nappes phréatiques, ou la perte de biodiversité.

Même si Philippe Couillard affirme clairement son opposition à l’exploitation d’énergies fossiles sur Anticosti, Pétrolia entend bien faire respecter « intégralement » le contrat qui oblige l’État québécois à investir près de 57 millions de dollars dans la recherche de pétrole et de gaz de schiste sur l’île. Des études commandées par le gouvernement et rendues publiques au cours des derniers jours mettent pourtant en lumière les risques financiers et environnementaux liés au projet.

La pétrolière a visiblement été irritée par les propos du premier ministre, qui est allé jusqu’à évoquer vendredi un retrait du financement des forages en cours. « Contrairement à ce qui a été dit par le premier ministre, il n’y a rien dans les ententes qui donne au gouvernement du Québec le droit de se retirer ou de se soustraire à ses obligations. Ces contrats ont été signés de bonne foi avec le gouvernement du Québec et homologués par décret du Conseil des ministres », a-t-elle fait valoir dans un communiqué diffusé lundi.

Pétrolia, dont le premier actionnaire est le gouvernement du Québec, a d’ailleurs vivement dénoncé la sortie publique de M. Couillard. « Les déclarations publiques du gouvernement selon lesquelles il n’entend pas respecter ses engagements contractuels sont sérieuses et hautement préjudiciables. » L’entreprise estime donc « nécessaire de rappeler que ces ententes existent, qu’elles s’appliquent et qu’elles ne sauraient être occultées ou, pire encore, sabotées ».

Il n’est toutefois pas possible de vérifier si Québec pourrait effectivement se retirer du projet d’exploration qu’il a accepté de financer à hauteur de 56,7 millions de dollars. Les contrats signés par le gouvernement péquiste de Pauline Marois avec Pétrolia et Corridor Resources n’ont jamais été rendus publics. Est-ce que Pétrolia envisage des recours judiciaires pour s’assurer que Québec maintienne son engagement financier dans les forages prévus sur Anticosti en 2016 ? L’entreprise n’a pas répondu aux questions du Devoir.

Fracturation en 2016

Trois forages avec fracturation hydraulique doivent être réalisés l’an prochain, à la suite de l’analyse des résultats des 12 forages menés en 2014 et 2015 dans différents secteurs de cette île sise en plein coeur du golfe du Saint-Laurent. Et comme le révélait récemment Le Devoir, les sites des forages prévus en 2016 ont déjà été choisis. Selon Pétrolia, ces travaux devraient d’ailleurs permettre de « confirmer le potentiel commercial ».

Le premier ministre Philippe Couillard a pourtant manifesté son opposition à l’exploitation pétrolière et gazière sur Anticosti. « Moi, je n’en veux pas de développement des hydrocarbures sur Anticosti », a-t-il laissé tomber vendredi dans le cadre d’une entrevue à la station de radio 98,5 FM.

Après avoir affirmé qu’il ne souhaite pas être responsable du « délabrement » de l’île,il a répété que son gouvernement avait hérité d’un contrat signé en 2014 par les péquistes. « On est pris avec un contrat où il y a des forages qui doivent être terminés, mais sans fracturation hydraulique, a-t-il ajouté. La ligne qu’on a faite dans le sable, c’est : écoutez, faites votre forage normal, avec des carottes sans injection dans le sous-sol. Mais avant de passer à la deuxième phase, un instant, on va faire des vérifications. »

Il s’agit là d’un changement de cap majeur pour le Parti libéral, qui était au pouvoir lorsque Hydro-Québec a cédé ses permis d’exploration sur l’île à Pétrolia, en 2008. Sous le gouvernement libéral de Jean Charest, Québec avait aussi autorisé des entreprises à mener des forages avec fracturation hydraulique dans la vallée du Saint-Laurent, entre Montréal et Québec.

Études environnementales

Il faut dire que le gouvernement, qui est le principal bailleur de fonds pour le projet d’exploration sur Anticosti, a également lancé une évaluation environnementale stratégique (EES) pour l’île. Plusieurs des études commandées dans le cadre de cette EES ont d’ailleurs finalement été rendues publiques au cours des derniers jours, soit près d’un mois après la fin des consultations publiques tenues dans le cadre de cette EES.

Selon ce qu’a constaté Le Devoir, certaines de ces études mettent en lumière des risques financiers et environnementaux significatifs liés à l’exploitation de pétrole et de gaz sur l’île d’Anticosti, dont le potentiel demeure pour le moment hypothétique.

L’étude Avantages et désavantages concurrentiels de l’exploitation des hydrocarbures au Québec, menée par le Canadian Energy Research Institute, soulève carrément des questions sur la rentabilité de l’exploitation. Le document souligne ainsi que le coût de production du pétrole pourrait dépasser les 95,50 $ par baril, ce qui rendrait l’extraction tout simplement non rentable.

Qui plus est, l’étude insiste sur les coûts élevés des infrastructures qui seraient nécessaires pour exploiter le pétrole et le gaz. À titre d’exemple, le transport du gaz de schiste supposerait à lui seul des dépenses estimées entre sept et dix milliards de dollars.

Une étude menée par le ministère des Transports évalue en outre que les routes nécessaires pour l’industrie coûteraient entre deux et trois millions de dollars pour chaque kilomètre. Et en plus des infrastructures essentielles pour faire face au « boom » pétrolier sur Anticosti, il faudrait être en mesure de traiter les eaux de fracturation, à raison de 22 millions de litres pour chaque forage.

Or, non seulement les ressources en eau seraient insuffisantes sur l’île pour répondre aux besoins de l’industrie, mais les risques pour les 24 rivières à saumon d’Anticosti sont bien réels, conclut une étude menée par des chercheurs de l’Université du Québec à Chicoutimi. En cas de contamination, souligne l’étude, les mortalités dans la population pourraient en provoquer l’extinction.

Plus largement, une étude portant sur les « externalités » indique que « les connaissances disponibles demeurent limitées concernant certaines externalités appréhendées, telles que celles associées à la perte de biodiversité, aux conflits potentiels entre les usagers et à la contamination des nappes phréatiques ».

Le même document souligne que le développement de l’industrie des énergies fossiles risque de « contribuer de façon importante » à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre au Québec. Tout cela alors que le gouvernement Couillard affirme vouloir réduire significativement les émissions de la province, au nom de la lutte contre les changements climatiques.

[Il est] nécessaire de rappeler que ces ententes existent, qu’elles s’appliquent et qu’elles ne sauraient être occultées ou, pire encore, sabotées.

33 commentaires
  • Louis Gagnon - Inscrit 21 décembre 2015 14 h 37

    des éoliennes

    Le potentiel éolien de l'île d'Anticosti est probablement beaucoup plus intéressant à long terme, outre les 75 ans prédits par cet article.

    Un contrat ça se brise, ça faudrait la peine pour éviter la fracturation qui, il semble, s'est montrée être un désastre écologique.

  • Robert Beauchamp - Abonné 21 décembre 2015 14 h 47

    Noui

    M. Couillard passe du rouge au vert à volonté. Non une journée pour Anticosti malgré un contrat signé mais oui au pipeline sans contrat signé qui traverse le Québec d'ouest en est. Ben coudon! Ah c'est vrai, c'est pour dire merci à l'Alberta pour la péréquation.
    N'oublions pas que l'ensemble de l'oeuvre sur Anticosti a été initiée par Charest. De toute façon il a besoin de sa déclaration quotidienne et demain il dira le contraire.

    • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2015 15 h 09

      La faute revient aux péquistes, évidemment.

    • Jacques Morissette - Inscrit 22 décembre 2015 06 h 34

      @ F. Dugal: Je ne suis pas partisan d'aucun parti politique. Vous faites un commentaire mesquin. Un parti politique qui a apparemment les rênes du pouvoir, en réalité, fait de lui un simple lieutenant du système dominant. Il fait du pillage quasi généralisé de ses ressources, quand il le peut sur la planète. Regarder l'étau dans lequel est pris P. Couillard. Par ailleurs, des décisions de ce genre, que vous attribué au PQ, les Libéraux aussi en ont fait à certains moments, quand ils sont au pouvoir.

    • Guy Vallières - Inscrit 22 décembre 2015 08 h 11

      @J. Morissette : C'était sarcastique...

    • Jacques Morissette - Inscrit 22 décembre 2015 09 h 42

      @ G. Vallières: En effet, en mettant l'accent sur le mot "évidemment", il tenait probablement compte de la partisannerie des partis politiques. J'en conviens avec vous, c'était bel et bien du sarcasme, pas vraiment de la mesquinerie. Mon point de vue était subjectif, fallait s'y attendre, le sujet étant l'environnement. En effet, la partisanerie peut être dommageable, pour la bonne santé de la société.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 22 décembre 2015 11 h 08

      En réponse à (pour aller dans le sens de) M. Dugal - et de M. Vallières : oui, évidemment. Sarcastique, cela va sans dire.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 21 décembre 2015 15 h 04

    Qui mène au Québec ?

    On va bien voir qui dirige le Québec ? Les marchands et les pétrolières ou le premier ministre Québécois ?
    Sous la signature de qui se poluera l'île Anticosti ?

    • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2015 19 h 45

      Madame Ste-Marie, n'oubliez jamais que monsieur le premier ministre Couillard ne dit pas ce qu'il pense et ne pense pas ce qu'il dit: qu'on se le dise!

    • Pierre Fortin - Abonné 22 décembre 2015 13 h 51

      Vous soulevez une question pertinente Madame Ste-Marie. Il y a en effet un manque flagrant d'information au Québec envers tout ce qui concerne le dossier des hydrocarbures. On ne doit pas s'étonner de ce que les pétrolières gardent jalousement leurs secrets industriels et leurs projets de développement, mais qu'en est-il du gouvernement?

      Les dissimulations du ministre Heurtel et les déclarations sibyllines du Premier ministre en matière d'environnement deviennent carrément perfides lorsqu'il est question de pétrole ou de gaz, de leur exploitation ou de leur transport.

      Pourtant, la Loi sur le développement durable est parfaitement claire à cet égard en leur conférant quelques obligations, notamment en son article 6, alinéa f) :

      « " accès au savoir " : les mesures favorisant l'éducation, l'accès à l'information et la recherche doivent être encouragées de manière à stimuler l'innovation ainsi qu'à améliorer la sensibilisation et la participation effective du public à la mise en œuvre du développement durable;

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 décembre 2015 15 h 51

    Tout a commencé sous un gouvernement libéral

    La négociation des ententes ayant conduit à la création de Hydrocarbures Anticosti a début en août 2012 sous un gouvernement libéral.

    • François Séguin - Abonné 22 décembre 2015 07 h 10

      P.Q. = P.L.Q.

      Négociations commencées avec les libéraux de Charest et contrat signé par les péquistes. Contrat demeuré secret sous les deux gouvernements. Ces deux partis sont des faux-nez qui n'ont de cesse de manipuler le bon peuple. Et certains naïfs tentent de nous faire croire qu'ils ne se valent pas l'un l'autre. Quand la partisanerie rend aveugle...



      François Séguin
      Sainte-Agathe

    • Claude Bariteau - Abonné 22 décembre 2015 09 h 18

      J'essaie de comprendre.

      1. Hydro-Québec détenait des droits de forage sur l'Île et fit des études;
      2. Sous Charest, il vend ses droits à Pétrolia en 2012;
      3. Sous Marois, le Québec signe un contrat avec Pétrolia pour vérifier le potentiel d'exploitattion par des tests d'exploration en 2014;
      4. En 2015, le gouvernement Couillard dit que ces tests ne comprennent pas le recours à la fracturation;
      5. Pétrolia demande que le contrat (lequel) soit respecté, ce qui implique des tests à trois endroits déjà prévue pour 2016;
      6. Entre-temps, il est signalé que les tests ont révélé que le pétrole est moins présent que le gaz, mais que ce dernier implique une fracturation qui, advenant l'exploitation serait coûteuse et à hauts risques.

      Dans les circonstances, il faut révéler les secrets entourant : 1) la vente des droits d'Hydro-Québec, dont les motifs et l'état du dossier, ainsi que les montants impliqués; 2) le contrat entre le gouvernement du Québec et Pétrolia, 3) les études réalisées à date sur le potentiel et les coûts d'exploitation.

      Il me semble qu'un gouvernement responsable doit créer un site en conséquence pour que le peuple puisse y voir clair. Autrement, les citoyens et les citoyennes du Québec deviennent des plantes vertes que les partis politiques arrosent pour les maintenir sous leur contrôle.

      Si le gouvernement actuel est sérieux dans ses hésitations, il doit agir en conséquence, ce qui nécessite de révéler le tout et indiquer, advenant un bris de contrat, si bris il y a, quels en seront les coûts.

      Dans ce dossier, Hydro-Québec a déjà investi à perte. Assumer une autre perte de 60 millions ne m'apparaît pas inacceptable si elle se justifie pour des raisons majeures, notamment les coûts éventuels d'une exploitation et les risques environnementaux.

      Le peuple du Québec sait faire les distinctions lorsque l'information est diffusée.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 décembre 2015 10 h 23

      Tiens... vous êtes déménagé?

    • Pierre Fortin - Abonné 22 décembre 2015 14 h 27

      Monsieur Bariteau, si on se souvient bien des raisons invoquées par Madame Marois pour lancer cette entente avec Pétrolia, il s'agissait de

      1• recouvrer nos droits sur Anticosti abandonnés par Hydro-Québec;
      2• procéder à l'exploration des réserves potentielles de l'île.

      En aucun moment il ne fut question de lancer une quelconque exploitation et voilà où en sommes.

      D'autre part, vous avez parfaitement raison de réclamer qu'on lève tous les secrets entourant les dossiers des hydrocarbures au Québec, qu'il s'agisse d'Anticosti, de Old Harry ou des basses-terres de la vallée du St-Laurent, car la Loi sur le développement durable fait obligation au gouvernement de donner au public un « accès au savoir » (art. 6).

  • Denis Paquette - Abonné 21 décembre 2015 19 h 24

    Quelle compagnie voyou

    Depuis quand qu'un gouvernement qui arrive a la conclution que ce n'est pas dans les intérets de ses commettants, ne peut pas annuler un contract, serait-ce que le Quêbec ne serait pas souverain sur son territoire, va-t-il falloir prendre les grands moyens et empêcher cette compagnie voyou d'avoir accès a ce territoire, va-t-il falloir que la population du Québec prenne position