Les négociateurs face à trois noeuds cruciaux

Encore une fois, les délégations présentes à Paris ont passé la nuit à négocier afin de parvenir à s’entendre sur la version définitive de l’accord de lutte contre les changements climatiques qui doit en théorie être adopté ce vendredi. Or, trois points cruciaux pour parvenir à une entente étaient toujours non résolus jeudi.

Il reste encore « quelques points spécifiques » à régler, a d’ailleurs admis le président de la conférence de Paris (COP21), Laurent Fabius, au moment de présenter la nouvelle version du projet d’accord, jeudi soir. Et ces points sont « les plus complexes », a-t-il précisé.

Les éléments qui devaient être discutés toute la nuit sont également cruciaux pour espérer parvenir à une entente suffisamment ambitieuse pour éviter le pire. M. Fabius a ainsi souligné que la question de la « différenciation » (les efforts à fournir par les pays selon leurs moyens et leur responsabilité « historique » dans les changements climatiques) divisait toujours les pays riches et le reste du monde.

Les pays industrialisés, États-Unis en tête, voudraient assouplir cette ligne de partage établie dans les années 90. Des pays comme l’Inde refusent cependant de l’effacer, au nom de leur droit au développement et de la responsabilité du Nord dans le dérèglement climatique.

Le texte présenté jeudi tente donc de refléter les deux sensibilités dans les multiples chapitres, à l’aide de formules savamment dosées. Ainsi, en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, les pays développés doivent « être à la pointe », mais à terme, « toutes les parties » devraient leur emboîter le pas « à la lumière de leurs différents stades de développement et situations nationales ».

L’argent promis

L’épineux dossier de l’aide financière promise depuis 2009 aux pays du Sud pour leur permettre de s’adapter aux bouleversements climatiques et d’amorcer la transition énergétique était lui aussi non résolu. Le projet d’accord publié jeudi soir fait mention d’un « plancher » pour présenter les 100 milliards de dollars annuels promis d’ici 2020, une demande chère aux pays émergents et en développement.

Cette disposition serait toutefois rejetée par les pays riches. Qui plus est, les pays industrialisés ne veulent plus être seuls à payer et demandent une contribution aux pays comme la Chine, la Corée du Sud, Singapour ou encore les riches pays pétroliers.

Enfin, l’« ambition » à donner au futur accord demeure encore en suspens. Plusieurs pays, dont des États insulaires, insistent sur l’absolue nécessité de limiter le réchauffement en cours à 1,5 °C, au lieu des 2 °C fixés par la communauté internationale depuis le sommet de Copenhague, en 2009. Certains acteurs importants des négociations s’opposent cependant à une telle cible, dont la Chine et l’Inde.

Le texte publié jeudi propose en quelque sorte un compromis, en pointant l’objectif de limiter le réchauffement « bien en deçà » de 2 °C. Il propose aussi « de poursuivre les efforts pour limiter la hausse de la température à 1,5 °C », reconnaissant que cela réduirait considérablement les risques et les impacts des bouleversements climatiques.

Révision tardive

Reste que pour le moment, les engagements volontaires dévoilés par les États poussent la Terre vers un réchauffement de 3 °C, ce qui serait catastrophique. Pour éviter le pire, il faudrait donc rapidement revoir les cibles et en bonifier l’ambition. Or, selon ce qu’on comprend du projet d’accord, la première révision obligatoire aurait lieu seulement en 2025, soit dans 10 ans.

Concernant les objectifs à long terme de l’accord (la trajectoire pour les émissions de gaz à effet de serre), le projet parle d’un « pic le plus rapidement possible », mais aussi de « neutralité des émissions », un terme jugé flou par les groupes environnementaux, qui auraient préféré le mot « décarbonisation ». En outre, la mention d’un prix du carbone a disparu du texte, ont souligné certains groupes écologistes jeudi. Un retrait qu’ils imputent à l’Arabie saoudite et au Venezuela, deux pays producteurs de pétrole.

Même si les heures filent, Laurent Fabius s’est par ailleurs dit convaincu de pouvoir parvenir à un accord d’ici vendredi soir, moment où l’entente négociée jusqu’à la dernière minute doit en théorie être adoptée. « Je pense que nous pouvons franchir, à la veille du terme de la conférence, une étape décisive en vue de notre accord final », a-t-il ajouté, avant d’inviter les délégations nationales à prendre connaissance du texte en prévision de la nouvelle ronde de négociations organisée en fonction des points toujours litigieux.

Le président de la COP21 a d’ailleurs insisté sur la nécessité de parvenir à des « compromis » afin d’obtenir un « terrain d’entente universel ». « Ce qui importe désormais, c’est de trouver des points de convergence », a-t-il souligné.

S’ils ont salué certaines avancées, les groupes environnementaux ont tous souligné jeudi que le projet d’accord est nettement insuffisant pour éviter le naufrage climatique. « Rien n’est fixé avant la clôture de la conférence, mais ce qui est sur la table n’est tout simplement pas à la hauteur, a souligné Patrick Bonin, de Greenpeace. C’est un vrai problème que les objectifs de réduction des émissions soient beaucoup trop bas : ils ne nous maintiendront pas en dessous de 1,5 degré de réchauffement. Nous assistons à une démonstration d’impuissance d’envergure internationale. »