La bombe climatique à ne pas amorcer

Le pergélisol, qui représente 10 millions de km2, pourrait commencer à dégeler à partir d’un réchauffement du globe de 1,5 °C. Ci-dessus, le scientifique français Florent Dominé, en mission d’étude du pergélisol près de Kuujjuarapik, dans le nord du Québec.
Photo: Clément Sabourin Agence France-Presse Le pergélisol, qui représente 10 millions de km2, pourrait commencer à dégeler à partir d’un réchauffement du globe de 1,5 °C. Ci-dessus, le scientifique français Florent Dominé, en mission d’étude du pergélisol près de Kuujjuarapik, dans le nord du Québec.

Le phénomène a jusqu’ici été peu étudié, au point de ne pas être pris en compte dans les modèles climatiques utilisés dans le cadre des négociations internationales. Le relâchement de gaz à effet de serre provoqué par la fonte du pergélisol risque pourtant de représenter une véritable bombe climatique, selon ce qui se dégage des quelques travaux scientifiques menés jusqu’à présent sur le sujet.

Une étude du Département des sciences de la terre de l’Université d’Oxford a ainsi démontré que le pergélisol, qui représente 10 millions de km2, pourrait commencer à dégeler à partir d’un réchauffement du globe de 1,5 °C. Or, une telle hausse devrait être atteinte avant 2050, si l’action internationale de réduction des gaz à effet de serre s’avère insuffisante.

Ce faisant, le sol commencera à relâcher le carbone qui y a été accumulé au fil des millénaires. Et les quantités de carbone sont impressionnantes. En fait, au niveau mondial, le pergélisol renfermerait pas moins de 1700 milliards de tonnes de carbone, soit environ le double du CO2 déjà présent dans l’atmosphère.

Si la température moyenne des zones arctiques augmentait de 2,5 °C d’ici 2040 (par rapport à la moyenne de la période 1985-2004), le pergélisol relâcherait globalement de 30 à 63 milliards de tonnes de carbone (CO2 et méthane confondus). À titre de comparaison, le chiffre le plus élevé représente six fois les émissions annuelles de la Chine.

Quel que soit le scénario de réchauffement retenu, l’essentiel du carbone émis dans l’atmosphère serait du CO2, le méthane ne représentant qu’environ 2,7 % du total. N’empêche, comme le méthane a un potentiel de réchauffement 25 fois plus élevé que le CO2, « il serait responsable de plus de la moitié du changement climatique induit par les émissions de carbone du pergélisol », précise une vaste étude sur le sujet publiée dans la revue Nature.

Or, cet énorme apport de CO2 rejeté dans l’atmosphère n’a jusqu’à présent pas été pris en compte dans les projections sur le réchauffement climatique qui sont utilisées dans le cadre des négociations mondiales sur le climat. « C’est peu étudié parce que difficile d’accès et que ça coûte très cher », expliquait le mois dernier à l’Agence France-Presse Florent Dominé, dont le projet est financé par l’Institut polaire français, l’organisation canadienne CRSNG et la Fondation BNP Paribas. M. Dominé prévenait aussi qu’« on ne peut pas capter le carbone qui sortirait de 10 millions de km2 ! »

Le risque de l’océan

Outre le dégel des territoires nordiques émergés, le recul annuel sans précédent de la banquise entraîne la fonte du pergélisol situé au fond de l’océan Arctique, ce qui permet le relâchement du méthane qui s’y trouve.

Une étude menée par des chercheurs des universités de Cambridge et de Rotterdam s’est donc penchée sur la libération de gaz à effet de serre qui résulterait uniquement du relâchement du gaz emprisonné dans le lit de la mer de Sibérie orientale, soit la partie de l’océan Arctique située au nord-est de la Russie.

Les chercheurs ont donc tenté d’évaluer l’impact d’une possible fuite de 50 milliards de tonnes de ce méthane, s’échappant sur une période de dix ans en raison d’un réchauffement climatique déjà bien entamé. Ils ont ainsi découvert que cet ajout rapide agirait comme un accélérateur sur les bouleversements que subit déjà la Terre.

Fait à noter, cette évaluation de 50 milliards de tonnes ne correspond qu’à 10 % du stock de méthane coincé dans le plateau continental sibérien. En fait, les quantités de méthane stockées sous les fonds sous-marins de l’Arctique dépasseraient en importance la totalité du carbone contenu dans les réserves mondiales de charbon, le combustible fossile le plus abondant sur la planète.

6 commentaires
  • Raymond Lutz - Inscrit 4 décembre 2015 08 h 49

    bon, en fin un peu maîtrise du sujet dans la presse

    Merci, M. Shields. Il y a deux bombes 'méthaniques': le méthane prisonnier des fonds marins et le méthane qui est produit par l'activité microbienne permise par la fonte du pergélisol. Ces deux rétroactions positives (effets qui amplifient la cause) sont DÉJÀ à l'œuvre (contrairement à ce que votre titre suggère), reste à savoir jusqu'à combien de Gt et à quel rythme. Pour en savoir plus: clathrate gun. Ou bien 'esas methane'

  • André Côté - Abonné 4 décembre 2015 09 h 33

    À mes petits enfants...

    Si tout cela est vrai, et il n'y a plus lieu d'en douter, qu'elle justification dois-je donner à mes petits enfants pour cet héritage que je vais leur laisser? Moi, qui ai été un amant de la nature toute ma vie, que le simple vol d'un papillon émeut, qui a planté des arbres à tout vent et appris le nom des plantes sauvages pour la simple raison qu'elles sont magnifiques? Quoi dire?

    • Sylvain Dionne - Inscrit 4 décembre 2015 16 h 12

      Leur dire que l'être humain n'est finalement pas le summum de l'évolution, ni surtout créé à l'image de Dieu selon les croyances! L'histoire du futur: Après les dinosaures vint le tour des humains et de tous les animaux innocents qu'ils ont anéantis... La suite de la belle histoire de la Terre dans quelques millions d'années (lorsque la vie sera réapparue sous une autre forme), s'il y a lieu...

  • Yves Corbeil - Inscrit 4 décembre 2015 11 h 21

    Ça fait longtemps qu'ils nous le disent...

    Faudrait juste qu'ils arrêtent d'aller camper là les écolos et surtout plus de feux de camp. Comme ça, ça va fondre moins vite.

    • Raymond Lutz - Inscrit 4 décembre 2015 17 h 01

      bin oui, hein. C'est comme mon médecin qui me dit depuis des années que je devrais arrêter de fumer! mais pourtant chus pas encore mort!

    • Sylvain Dionne - Inscrit 4 décembre 2015 22 h 22

      À M. Lutz

      Comme les oranges et les rochers? Ça fait des années que je mange des oranges et je n'ai toujours pas les dents cassées!