Les riches sous-traitent leurs GES

Les pays en développement produisent des biens consommés dans les pays riches. Ci-dessus, une usine de textile dans le Rajasthan, en Inde.
Photo: Alex Ogle Agence France-Presse Les pays en développement produisent des biens consommés dans les pays riches. Ci-dessus, une usine de textile dans le Rajasthan, en Inde.

Dans un rapport percutant, Oxfam a mis en lumière mercredi le fossé qui sépare les pays riches des pays pauvres en termes d’émissions de gaz à effet de serre, un fossé beaucoup plus grand que ne le laissent voir les chiffres officiels brandis par les États en pleines négociations à Paris.

En calculant les émissions de CO2 reliées à la consommation réelle des habitants, plutôt qu’aux seuls GES produits sur le territoire des États, Oxfam conclut que 50 % des émissions mondiales émanent des 10 % plus nantis de la planète. Pis encore, en fonction de ce calcul englobant les émissions « externalisées », il est estimé que l’empreinte carbone des 1 % les plus riches de la planète est 175 fois plus élevée que celle des 10 % les plus pauvres.

En revanche, la moitié des terriens les plus pauvres ne contribue qu’à 10 % des émissions mondiales.

La consommation délocalisée

Dévoilés alors que s’amorce le marathon des négociations à la COP21, ces chiffres d’Oxfam cherchent à dissiper le mythe voulant que les pays émergents, en pleine explosion démographique et économique, soient désormais les plus grands contributeurs aux émissions mondiales. Si les émissions de gaz à effet de serre produites sur le territoire des pays en développement sont passées de 34 % des émissions totales en 1990 à 60 % aujourd’hui, c’est que plusieurs d’entre eux participent à la fabrication massive de produits consommés en Occident.

« Le monde n’est pas binaire avec des pays riches, forts émetteurs, et des pays pauvres, faibles émetteurs. Même si les émissions augmentent dans les pays en développement, une grande partie de la hausse provient de biens consommés dans les pays riches », rectifie Armelle Le Comte, chargée de plaidoyer Climat et énergies fossiles pour Oxfam, jointe à Paris.

Même dans les pays en forte croissance, comme le Brésil, l’Inde ou la Chine, où la richesse gagne certaines classes sociales, les émissions des habitants les plus nantis restent bien en deçà de celles générées par les habitants de pays développés, note-t-elle.

« Quand on regarde les émissions liées à la consommation, on voit qu’un Indien ou un Chinois, même riche, consomme beaucoup moins que les habitants des pays riches », ajoute Mme Le Comte. « Ce constat doit remettre en question les modes de consommation dans les pays développés. »

 

Poids carbone à géométrie variable

En termes de GES liés à la consommation individuelle, les 10 % de Chinois les plus riches ont en effet un bilan carbone équivalant à 40 % des plus pauvres d’Occident. L’écart est encore plus grand en Inde, où les plus nantis émettent le quart des GES produits par la moitié des plus pauvres d’Amérique.

En chiffres absolus, les GES liés à la consommation font en sorte que 30 millions d’Américains riches pèsent aussi lourd dans le bilan carbone mondial que 600 millions d’Indiens peu fortunés.

Selon le rapport d’Oxfam, basé notamment sur les études de Lucas Chancel et Thomas Piketti, le poids carbone individuel de la moitié des plus pauvres de la planète ne dépasse pas 1,57 tonne de CO2, soit 11 fois moins que celui des humains comptant parmi les 10 % des plus prospères.

« Le réchauffement et les inégalités sont étroitement reliés, car les populations les plus pauvres sont les premières victimes des changements climatiques », a rappelé Oxfam, qui, à Paris, a appelé les pays développés à se commettre pour financer le fond de transition des pays en développement vers des énergies vertes.

Réel bilan carbone

Dans un rapport publié le mois dernier, deux chercheurs de l’École d’économie de Paris avaient abondé dans le même sens, déplorant que les émissions liées à la production par pays constituent la base des discussions en cours à Paris. Vues sous l’angle de la consommation, les émissions « exportées » portent à 22,5 tonnes de GES par année le réel bilan carbone de l’Américain moyen, plutôt que les 20 tonnes rapportées par les États-Unis. Au contraire, le total de GES émis par un Chinois oscillerait autour de 6 tonnes, plutôt que les 8 clamées par les chiffres officiels.

Toujours selon les mêmes auteurs, les plus gros émetteurs de la planète, avec plus de 200 tonnes de CO2 par an, proviennent de 1 % d’individus vivant aux États-Unis, au Luxembourg, à Singapour et en Arabie saoudite.

Quand on regarde les émissions liées à la consommation, on voit qu’un Indien ou un Chinois, même riche, consomme beaucoup moins que les habitants des pays riches



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