Les femmes à l’avant-plan

À l’approche de la COP21, une coalition d’institutions et d’associations françaises a lancé un appel pour une reconnaissance politique et financière de la contribution des femmes à la lutte contre les changements climatiques. Initié par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes et des délégations aux droits des femmes de l’Assemblée nationale et du Sénat français, cet appel s’appuie sur le fait que les femmes sont plus exposées que leurs homologues masculins dans les pays en développement, notamment en ce qui concerne la santé. Mais c’est aussi le cas dans les pays développés, un enjeu peu connu et guère pris en compte à l’heure actuelle.

   

Les conséquences des changements climatiques sont tributaires du groupe social : « En raison du genre, du statut socio-économique, de l’ethnicité ou de l’âge, certains groupes sont plus vulnérables, notamment parce qu’ils n’ont pas la même capacité d’action et d’adaptation. C’est notamment le cas des femmes », dit Annie Rochette, professeure au Département des sciences juridiques à l’UQAM et responsable de la recherche L’intégration du genre dans la lutte aux changements climatiques au Québec, réalisée en partenariat avec le Réseau des Femmes en Environnement.

Parmi les bouleversements climatiques, on s’attend notamment au Québec à l’augmentation des inondations, des pluies torrentielles, des ouragans, des sécheresses estivales prolongées ainsi que des périodes de canicule plus longues et plus fréquentes. En général, les femmes sont beaucoup plus affectées que les hommes par ces catastrophes naturelles.

La canicule en France en 2003 a ainsi entraîné le décès de 9510 femmes et de 5292 hommes. Si les femmes supportent moins les vagues de chaleur que les hommes en raison d’une moindre transpiration et de tissus adipeux sous-cutanés plus importants, les raisons de leur plus grande mortalité sont surtout socio-économiques : « Plus touchées par la pauvreté que les hommes, les femmes sont plus nombreuses à vivre dans des îlots de chaleur et ont moins de ressources économiques pour pouvoir s’adapter aux canicules », explique Annie Rochette.

En outre, assumant encore fréquemment une grande partie des soins de la famille et des tâches ménagères, les femmes sont très souvent les proches aidantes des aînés : « Pendant et après une catastrophe naturelle, les femmes ont plus de responsabilités et subissent souvent davantage de stress, souligne Annie Rochette. Ensuite, elles doivent à la fois se rétablir de ces catastrophes tout en assumant leurs obligations. Leurs séquelles physiques et psychologiques sont donc plus grandes. » C’est ce qu’ont révélé des études sur les conséquences des inondations au Saguenay de 1996 et de la tempête de verglas en 1998.

Les facteurs socio-économiques à l’origine de la vulnérabilité des femmes aux changements climatiques s’expliquent surtout par « des stéréotypes de genre portant sur les rôles et les responsabilités des femmes et des hommes au sein de la famille et de la société », poursuit la professeure Rochette.

Effets indirects sur la santé

Le dérèglement climatique aura aussi des impacts indirects sur la santé, découlant notamment de la dégradation de la qualité de l’air et de l’eau, de la diminution de la production alimentaire et de l’accroissement des maladies vectorielles (transmises aux humains par un insecte) : « À cause des changements climatiques, les insectes vont migrer vers le Nord et, au Canada, la maladie de Lyme et la transmission du virus du Nil vont augmenter, signale Annie Rochette. L’Europe se prépare à la montée du paludisme et de la dengue. » Ici aussi, les facteurs socio-économiques mettront les femmes en première ligne.

Dans le nord du Québec, l’accélération de la fonte du pergélisol dégradera les conditions de vie et la santé des populations, notamment autochtones : « Les changements climatiques auront un impact important sur la sécurité alimentaire et sur la capacité des femmes inuites à nourrir leurs familles », explique Mme Rochette.

En outre, les événements climatiques extrêmes provoquent la montée des actes de violence envers les femmes. Par exemple, à la suite du séisme de Loma Prieta en Californie en 1989, la violence domestique et les agressions sexuelles ont augmenté respectivement de 600 % et 300 %.

Une problématique négligée localement

Si les liens entre le genre et les conséquences du dérèglement du climat sont discutés depuis une décennie à l’ONU et dans les grands sommets internationaux, cette problématique n’est pas du tout prise en compte par les lois et les politiques québécoises en matière de lutte contre les changements climatiques. De plus, les associations environnementales et les organisations féministes n’intègrent généralement pas ces connexions : « Presque tout le monde travaille en silos », déplore France Levert, directrice du conseil d’administration du Réseau des femmes en environnement.

Mais au-delà de leur vulnérabilité aux conséquences des changements climatiques, les femmes sont surtout des agentes de changement. Elles privilégieraient les changements de style de vie et les initiatives locales communautaires, notamment en ce qui a trait à la souveraineté alimentaire, alors que les hommes tendraient à favoriser les solutions technologiques. Pour France Levert, « il faut prendre en compte ces différences et intégrer pleinement les femmes dans toutes les sphères de l’action climatique afin que celle-ci réussisse ».