La construction de la centrale au gaz naturel du Suroît - À qui la faute ?

Québec - Pour justifier la construction de la centrale au gaz naturel du Suroît, le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, Sam Hamad, a l'habitude de blâmer l'immobilisme du gouvernement péquiste qui n'a pas su, au cours de ses deux mandats, relancer le développement du potentiel hydroélectrique du Québec. En raison de ce retard, Hydro-Québec n'aurait d'autre choix que de se tourner vers la filière thermique.

Lors de la commission parlementaire qui s'est réunie pendant deux jours cette semaine afin d'étudier le plan stratégique 2004-08 d'Hydro-Québec, son p.-d.g., André Caillé, est venu contredire le ministre. À son arrivée en 1996, M. Caillé a constaté qu'il n'y avait qu'un seul projet en marche, la centrale de SM-3. Il fallait repartir la roue, a-t-il dit. Mais dans les tiroirs d'Hydro-Québec, il y avait aussi des tas de poursuites de la part des autochtones, a-t-il relaté. Il fallait donc s'entendre avec les communautés locales. Malgré toute leur bonne volonté, l'équipe Caillé-Vandal n'a pu relancer la construction de centrales qu'en 2002, avec la centrale Toulnustouc et celle d'Eastmain 1 à la suite d'ententes signées avec les autochtones, dont la Paix des Braves signée avec les Cris.

André Caillé avait aussi adopté «le mantra du 3 ¢», comme l'a rappelé le député d'Ungava, Michel Létourneau. Aucun projet plus cher que 3 ¢ le kWh ne serait lancé, ce qui limitait considérablement les possibilités, tant pour les nouvelles centrales que pour l'énergie éolienne ou l'efficacité énergétique, des options tuées dans l'oeuf. «On cherchait des projets à 3 ¢, mais très franchement, ça n'a eu aucun impact sur la dynamique du développement», a pourtant soutenu M. Caillé. Grâce aux modifications apportées en 2000 à la Loi sur l'énergie et aux paramètres dont devait tenir compte la Régie de l'énergie pour évaluer les projets, Hydro-Québec a pu aller de l'avant sans trop d'entraves: plus question que soient évaluées toutes les «alternatives» à ses projets. La société d'État a donc abandonné la règle du 3 ¢ sans donner d'explication: les vannes du développement hydroélectrique et de la filière thermique avec la centrale du Suroît se sont miraculeusement ouvertes. À des coûts de 5, 6 ou 7 ¢ le kWh.

En commission parlementaire, M. Caillé a laissé savoir que la centrale du Suroît fournissant 6,5 TWh allait permettre à Hydro-Québec de reconstituer plus rapidement un «coussin» d'une quinzaine de TWh. En 2008, l'année où la centrale sera pleinement opérationnelle, Hydro-Québec disposera déjà de 13 TWh. M. Caillé a été catégorique: il n'est pas question qu'Hydro-Québec devienne, même pour une courte période de quelques années, un importateur net d'électricité.

Un coussin

Au cours d'un entretien téléphonique, le président d'Hydro-Québec Production, Thierry Vandal, a indiqué que le chiffre de 15 TWh n'était pas choisi au hasard: il correspond exactement à la capacité annuelle des lignes d'interconnexion aux marchés d'exportation en période de pointe, de 6h à 11h le soir. C'est la configuration idéale pour assurer la sécurité d'approvisionnement, la flexibilité relative à l'hydraulicité (le niveau d'eau dans les réservoirs), l'efficience commerciale et l'accès au marché d'exportation, a expliqué M. Vandal.

Avec un tel coussin, respecter la norme de sécurité établie à 64 TWh d'énergie disponible dans les réservoirs — deux ans de faible hydraulicité — sera facile. Cette norme de 64 TWh comprend le stock dans les réservoirs, les possibilités d'interruption, l'apport de la centrale de Tracy au mazout qui peut fonctionner à plein régime plutôt qu'en pointes seulement et les importations. À cet égard, M. Vandal a révélé qu'Hydro-Québec respectait un «critère conservateur» limitant, dans ses calculs de la réserve de 64 TWh, à 15 TWh les importations sur une période de deux ans.

Cet excédent de 15 TWh peut servir à remplir les réservoirs ou encore à profiter des occasions sur les marchés d'exportation, a dit M. Vandal. Bref, avec un tel coussin, Hydro-Québec peut tirer le plein potentiel économique de son parc de centrales hydroélectriques et de réservoirs. Soulignons que la filiale non réglementée, Hydro-Québec Production, encaisse un rendement sur son avoir propre de plus de 25 %, dont 40 % provient de l'exportation, alors que les filiales réglementées, Hydro-Québec Distribution et Hydro-Québec TransÉnergie, doivent se contenter de 8 % ou 9 %, tel qu'alloué par la Régie de l'énergie.

À la fin de 2003, la consommation en électricité des Québécois a atteint le plateau des 165 TWh qu'Hydro-Québec Production doit fournir à Hydro-Québec Distribution à un tarif «patrimonial» de 2,79 le kW. À compter de l'an prochain, toute augmentation de la demande au Québec devra être comblée au prix du marché, c'est-à-dire à 6,5 ¢ selon l'évaluation actuelle de la société d'État. Les Québécois ont atteint d'autant plus vite ce plateau de 165 TWh que les secteurs autres que résidentiels, la grande industrie surtout, sont responsables de 70 % de cette croissance. Autrement dit, ils ont accaparé 70 % des dernières réserves du tarif patrimonial.

André Caillé a indiqué qu'il fallait s'attendre à ce que les tarifs d'électricité augmentent de 2,5 % par année au cours des prochaines années. Mais il a donné l'assurance que les chocs tarifaires, comme les Ontariens en ont subi, pourront être évités au Québec. Chose certaine, le gel des tarifs est bel et bien terminé.

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