Deux degrés de plus et des milliers d'espèces en moins

Le message est clair. Alors que l'homme tente de créer des sanctuaires pour protéger de ses activités la diversité des espèces animales et végétales, le réchauffement climatique risque de décimer l'extraordinaire richesse de la planète, selon une étude internationale publiée récemment dans Nature, sous la conduite de Chris Thomas, de l'université de Leeds (Grande-Bretagne). C'est la première tentative de modéliser à l'échelle de la planète les effets du réchauffement du climat made in homo sur les espèces. Et c'est vertigineux.

À en croire cette prophétie — plutôt étayée —, le quart des espèces terrestres de la planète pourrait être éradiqué par le réchauffement attendu d'ici à 2050. C'est le cas par exemple du dragon de Boyd, dont Nature a fait sa une récemment. Ce reptile vit dans les forêts du Queensland (Australie). Entre 20 % et 90 % de son habitat (selon l'intensité du réchauffement) deviendrait impropre au plan climatique. Or cet animal ne sait pas, contrairement à certains de ses congénères, réguler sa température, qui fluctue au gré de la météo. Il est donc particulièrement vulnérable au réchauffement.

En Afrique du Sud, une plante (Leucadendron touwsrivierenses), qui n'existe que dans quelques villages, disparaîtra à coup sûr. Comme plusieurs autres de cette région voisine du Cap, l'un des 25 « points chauds » de la biodiversité sur la planète qui ont été étudiés deux ans durant. Le bec-croisé d'Écosse, lui, survivra au réchauffement s'il parvient à suivre (c'est un oiseau) le déplacement de son habitat favorable. Mais il disparaîtra totalement dans le cas contraire.

Des exemples comme cela, Chris Thomas et ses 18 collègues de sept pays en ont sélectionné et étudié plus d'un millier en Europe, en Amérique centrale et latine, en Afrique et en Australie. Ils ont appliqué une « loi » mathématique connue depuis l'époque de Darwin qui établit un lien direct entre la taille d'un habitat et le nombre d'espèces qui y coexistent... Avant d'évaluer la réduction des zones qui offre le climat propre à leur survie suivant « les évolutions de températures et de rythme de précipitations obtenues à partir des modèles climatiques », explique Chris Thomas.

Après maints calculs, en modifiant les paramètres — par exemple sur l'aptitude, ou non, des espèces à se déplacer pour retrouver un habitat —, les chercheurs ont établi des fourchettes région par région. Globalement, 18 % des espèces pourraient disparaître si le réchauffement est faible (hypothèse, jugée illusoire, d'un réchauffement global compris entre seulement 0,8 ° et 1,7 °C) ; 24 % s'il est modéré (1,8 ° à 2 °C) et 35 % s'il est élevé (plus de 2 °C). Les estimations du Groupe intergouvernemental d'experts de l'ONU donnent une hypothèse haute à 5,8 °C.

Cette extrapolation de résultats locaux à l'ensemble des espèces de la planète ne fait pas l'unanimité chez les chercheurs. « Il est vrai que l'on ne connaît pas toutes les données, avoue Chris Thomas, notamment en terme d'interactions entre les espèces. Mais cela permet de donner des ordres de grandeur. » Ses résultats confirment un point sur lequel tout le monde est d'accord : le changement climatique va bouleverser la biodiversité. Reste à savoir si les espèces auront le temps de s'adapter, ce qui est peu probable compte tenu de la brutalité des évolutions mesurées et prévues, ou si la prophétie de Thomas et ses collègues devait se concrétiser.

Comme les océanographes et les climatologues dans le passé, les biologistes vont de plus en plus marteler le même cri d'alarme à l'intention des politiques. Il faut agir, vite et fort, pour éviter le pire, puisque le réchauffement est inéluctable. Alors que le très timide protocole de Kyoto n'existe toujours que sur le papier et que personne n'a engagé d'efforts à la hauteur des enjeux, ce sont des centaines de milliers d'espèces qui pourraient être sauvées si les oracles du climat étaient enfin entendus. Sans oublier un nombre imprévisible — et considérable — de vies humaines.