L’écolo pragmatique

La centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, en France
Photo: Guillaume Souvant Agence France-Presse La centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux, en France

Jean-Marc Jancovici n’est ni un philosophe, ni un sociologue, ni un intellectuel médiatique. Il n’a pas écrit de livre sur l’évolution de l’humanité et la « révolution » écologique. Il ne milite pas non plus dans un groupe de pression. Jean-Marc Jancovici est un ingénieur effacé et un polytechnicien pince-sans-rire d’abord soucieux de résultats. C’est probablement pourquoi il est si peu connu et si peu écouté.

Au moment où s’ouvre la Conférence de l’ONU sur le climat à Paris (COP 21), l’auteur de Dormez tranquilles jusqu’en 2100 et autres malentendus sur le climat et l’énergie (Odile Jacob) ne se fait guère d’illusions. « Il est toujours bon d’entretenir la flamme, mais il ne faut pas se faire d’illusion sur ce que la COP 21 peut produire, dans la mesure où ce ne sont pas les Nations unies qui ont la possibilité d’instaurer des taxes, de décider de la manière de construire des voitures ou de fabriquer des maisons. »

N’allez pas croire que le fondateur du cabinet Carbone 4 et du think tank The Shift Project se désintéresse de cette grande messe écologique. Au contraire, il souhaite que les 147 chefs d’État et de gouvernement réunis à Paris ne relâchent pas leurs efforts et « continuent à entretenir la flamme, car c’est ce qu’ils peuvent faire de mieux ».

 

L’incohérence des politiciens

Ce dont cet écologiste sceptique se désole surtout, c’est de l’incohérence des décisions des politiciens qui, en croyant faire le bien, font le contraire. Ainsi, saviez-vous que favoriser la voiture électrique dans un pays comme la Chine contribue, dans l’état actuel des choses, à augmenter les émissions de CO2 ?

« Dans le monde, 65 % de l’électricité est produite à partir de combustibles fossiles. Si les voitures électriques étaient également réparties sur la planète, elles feraient donc légèrement augmenter la production de CO2. En Allemagne, c’est à peu près sans effet. En Chine, c’est une façon de passer du pétrole au charbon, mais pas du tout de réduire le CO2. En France et au Canada, la voiture électrique a toute sa place. »

Pour Jean-Marc Jancovici, si l’on veut limiter à deux degrés le réchauffement climatique d’ici la fin du siècle, il faudra faire vite. Or l’auteur déplore l’incohérence des revendications de très nombreux écologistes, finalement plus soucieux de toutes les bonnes causes que de climat. Ainsi, dans nos pays, investir massivement dans les énergies éoliennes et solaires est une façon soit d’empirer les choses, soit de ne rien faire, dit-il.

« La France et le Canada sont des pays des latitudes moyennes où la production d’électricité ne produit pratiquement pas de CO2. Dans un pays qui n’est pas très ensoleillé et où le problème de l’électricité a déjà été résolu en ce qui concerne les émissions de CO2, commencer par s’occuper du développement des énergies renouvelables électriques intermittentes, c’est mettre son argent dans ce qui a le moins d’intérêt pour lutter contre le réchauffement climatique. Ça correspond à un très mauvais arbitrage des priorités. Si on a la lutte contre le réchauffement climatique à coeur, c’est vraiment la chose à ne pas faire. »

 

Vive le nucléaire !

En 2011, la plupart des écologistes ont salué la décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire. Ce fut pourtant une décision catastrophique du point de vue des émissions de gaz à effet de serre, estime Jean-Marc Jancovici. Tout cela pour un pays qui émet environ 10 tonnes de CO2 par personne par an alors que la France n’en émet que 6.

« En Allemagne, les énergies renouvelables se sont substituées à une partie du nucléaire. Ensuite, cela a provoqué sur la place européenne des afflux d’électricité fatals quand il y a beaucoup de vent ou de soleil, obligeant les voisins à augmenter à leurs frais leurs capacités d’interconnexion. Tous ces milliards ont été dépensés pour des résultats nuls en termes de réduction du CO2 ! »

Selon lui, dans des pays comme la France et le Canada, il est beaucoup plus intéressant de « décarboner » le parc de bâtiments en isolant les maisons et de supprimer tout chauffage au gaz et au fioul. Ensuite, affirme-t-il, il faut diminuer rapidement la consommation des véhicules automobiles, quitte à en réduire les performances.

« De ce point de vue, le Canada et l’Europe ne sont pas logés à la même enseigne. Importatrice nette de pétrole, l’Europe fera un gain immédiat en allégeant sa facture de pétrole importé. Mais c’est une mauvaise nouvelle pour le Canada, qui est un exportateur net de pétrole. Tout le problème du Canada, c’est qu’il sera plus facile pour lui de quantifier ses pertes à court terme. Alors qu’il lui sera difficile de quantifier celles qui seront provoquées à long terme parce que, justement, on n’aura pas accepté ces sacrifices. »

Le défi du charbon

Ce n’est toutefois ni en France ni au Canada que se résoudra l’essentiel du problème. C’est en Chine et dans les pays dits émergents. Sait-on par exemple qu’entre 2000 et 2014, la consommation de charbon dans le monde a pratiquement doublé ? Elle a augmenté 35 fois plus que celle du photovoltaïque. Et cette progression se poursuit de plus belle.

« Quand on examine les ordres de grandeur, ce n’est pas avec des panneaux solaires et des éoliennes qu’on supprimera le charbon dans les 30 ans qui viennent. Or, tel est le défi qu’il faudra relever si l’on veut que le réchauffement ne dépasse pas deux degrés d’ici 2100. Pour cela, soyons clairs : il faudra supprimer toutes les centrales à charbon d’ici 30 ans. C’est tout à fait hors de portée du photovoltaïque et de l’éolien. »

Selon Jean-Marc Jancovici, il n’y a que trois façons de se débarrasser rapidement du charbon : le nucléaire, l’hydroélectricité et la séquestration du CO2. « Or, ces trois solutions sont le plus souvent rejetées par les principales associations de défense de l’environnement. »

Il est convaincu qu’en Chine il aurait été préférable de construire quatre centrales nucléaires plutôt que d’inonder des centaines de kilomètres carrés et de déplacer un million de personnes pour construire le barrage des Trois-Gorges. Sans compter les drames sociaux qui en résultent. Bref, la Chine ne supprimera jamais ses centrales au charbon d’ici trois décennies sans construire des dizaines de centrales nucléaires.

Et la COP 21 dans tout ça ? « Souhaitons qu’on évite surtout de parler d’échec et qu’on passe au plus vite à la pratique ».

Jean-Marc Jancovici en cinq dates

1981 Diplômé de l’École polytechnique de Paris.

1986 Diplômé de l’École nationale supérieure des télécommunications de Paris.

2005 Entre au comité stratégique de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme.

2009 Publie Le changement climatique expliqué à ma fille (Seuil).

2010 Préside le think tank The Shift Project.
8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 novembre 2015 07 h 47

    Vivement un nouveau Einstein

    Devant la monté des pays en émergence j'ai l'impression que personne ne sait comment réagir, peut on refuser ce que l'on s'est offert sans retenus, nous somme en tain de revenir aux formes d'énergies les pire, vous avez raison par quoi remplacer le charbon n'est ce pas le propre des civilisations de ne pas savoir quoi faire lorsque certains problemes apparaissent, au Moyen-age ce fut Augustin qui en est venu a bout mais bon cette formule est en parti passé de modes, je ne vois pas comment on pourrait inverser le processus de la consommation, il faudrait absolument que qelqu'un trouve une énergie qui ne coute rien, a une époque on croyait a la fition nucléaire, des atomes aux réserves infinies, mais bon on s'est vite appercu que c'était du rêve, peut etre recupérer tout le méthane que l'on peut,enfin ca va absolument prendre un nouveau Einstein

  • Sébastien Collard - Abonné 30 novembre 2015 07 h 53

    À quel pragmatisme fait-on référence au juste?

    Étonnant cet article. M. Jancovici est un partisant affirmé de l'énergie nucléaire.

    Quand on sait que les réacteurs nucléaires prennent 10 fois plus de temps à construire, coûte environ 3 fois plus chers que le solaire ou l'éolien. Quand on sait qu'en 5 ans on a construit autant de mégawatt (MW) d'éolien qu'il y a de MW de nucléaire en opération dans le monde. Quand on sait que le solaire va faire de même sous peu.

    Quand on sait que pour que la planète entière soit 100% renouvelable, il faut seulement construire à peu près la même quantitié d'éoliennes (1 000 000 ayant une puissance de 5 MW) que les alliés n'ont construits d'avions (800 000) pendant la seconde guerre mondiale. Construire les grandes centrales solaires comme on enchaînait les portes avions par centaine au même moment.

    En quoi le développement 100% renouvelable n'est-il pas atteignable? Pour ne pas le comprendre, il faut soit être mal informé, manquer d'imagination ou porter les mêmes lunettes opaques que le "pragmatique" partisant du nucléaire qu'est Jancovici, non?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 30 novembre 2015 13 h 56

      «Quand on sait qu'en 5 ans on a construit autant de mégawatt (MW) d'éolien qu'il y a de MW de nucléaire en opération dans le monde»

      Cela ne fait pas de sens, à ce compte il y aurait plus de puissance éolienne que de nucléaire. Comme référence la du nucléaire dans le production d'électricté est donnée pour 2010 comme 13%, celle de l'éolien était de 1.6%. Et je présume ici qu'il est question de volume livré, et non de puissance installée.

  • Daniel Cyr - Abonné 30 novembre 2015 08 h 24

    Autre publication significative de l'auteur

    Il a aussi publié « L'avenir climatique : quel temps ferons-nous? » en 2002. Dans ce livre aussi il prend position pour le nucléaire, notamment dans son chapitre « le nucléaire civil : entre le diable et le salut? ».(!) Si on va dans le sens qu'il propose, il faudra penser davantage à ce que nous ferons des déchets (et des accidents, il ne faut pas l'oublier!) nucléaires qui nous amènent dans un ordre de grandeur temporel difficile à imaginer... et à gérer! Il est difficile de gérer les pays pour un mandat, imaginez-vous pour des millénaires!

  • Alain Lavallée - Inscrit 30 novembre 2015 08 h 44

    Penser globalement, agir localement

    Finalement ce que dit Jankovici, c'est penser globalement agir localement. C à d que pour diminuer les effets de serre, chaque pays doit avoir son approche.
    Par exemple, la Chine optera pour diminuer les émissions de CO2 , à la fois pour le nucléaire (elle a un programme de construire une centrale nucléaire par mois pendant 30 ans, mais aussi pour un programme accélérer d'autos électriques (l'air des villes est devenu irrespirable)...
    (personnellement je pense que la Chine va se retrouver avec un problème... nucléaire.... mais bon au moins les GES planétaires et chinois vont diminuer)

  • Jean Richard - Abonné 30 novembre 2015 08 h 58

    Intéressant, mais l'éloge inquiète

    En écartant l'éolien, le photovoltaïque et le gaz (qui n'est pas uniquement une énergie fossile) au profit du nucléaire et de l'hydro-électricité, M. Jancovici se prête à la critique.

    Le gaz – Il est vrai que la plus grande partie du gaz que nous consommons vient des réserves fossiles, mais dans un contexte où le carbone de provenance fossile serait lourdement taxé d'en l'espoir d'en diminuer la consommation et pour éviter les baisses de prix à la consommation, qui ont comme effet pervers de rendre non concurrencielles les autres formes d'énergie, le gaz de récupération pourrait se tailler une place dans le cocktail énergétique. Il y a plus : on se contente de parler du carbone et on ne parle pas du méthane, un gaz à effet de serre nettement plus bloquant que le gaz carbonique. Alors, quand commencerons-nous à penser au méthane et à en taxer les sources d'émission – la décomposition des matières résiduelles organiques et... la construction de barrages pour les centrales hydro-électriques. Une bourse du méthane pourrait rendre concurrencielle la récupération du méthane.

    La dépendance à l'électricité – A-t-on oublié la tempête de verglas des années 90 ? Des Grands-Lacs jusqu'à l'embouchure du golfe du Saint-Laurent, où se concentre pratiquement la moitié de la population du Canada, la topographie fait en sorte qu'il ne se passe pas un hiver sans verglas. Certaines années, ça ne cause que des dommages mineurs, mais en d'autres, il y a non seulement des dommages matériels importants mais la santé et la sécurité du public est en cause. Avec une société 100 % hydro-électrique, où la production sera de plus en plus éloignée de la consommation, on se rend très vulnérable. En cas de verglas, ce ne sont pas les conduites de gaz qui cèdent en premier mais les lignes de transport d'électricité (qu'on refuse toujours d'installer sous terre dans des villes aussi denses que Montréal). On ne peut ignorer l'environnement au nom de l'environnement.