Éviter le naufrage

Comme des millions d'humains, les habitants de la Polynésie française sont menacés par la montée du niveau de la mer et autres tempêtes tropicales. Sur notre photo, l’atoll de Toau.<br />
Photo: Gregory Boissy Agence France-Presse Comme des millions d'humains, les habitants de la Polynésie française sont menacés par la montée du niveau de la mer et autres tempêtes tropicales. Sur notre photo, l’atoll de Toau.

Après des années de stagnation sur plusieurs questions primordiales, le monde se présente à Paris avec l’espoir de signer enfin un accord suffisamment ambitieux pour permettre d’éviter le naufrage climatique que la science nous prédit. Mais rien n’est acquis, tant les obstacles sur la route de cette diplomatie environnementale sans précédent sont nombreux au moment où s’ouvre la COP21.

« L’accord de Paris ne sauvera pas la planète », souligne d’entrée de jeu Hugo Séguin, un spécialiste des négociations climatiques qui participe cette année à sa 12e Conférence des parties (COP), à Paris.

Il faut dire que les discussions piétinent à bien des niveaux depuis déjà plusieurs années, et ce, même si la lutte contre les bouleversements climatiques est inscrite à l’agenda de la communauté internationale depuis 1992. Les 195 États et l’Union européenne, qui se réunissent en France dès dimanche, auront donc fort à faire pour tenter de combler les fossés qui persistent toujours.

« Les délais pour parvenir à s’entendre sur la forme de l’accord sont très courts, insiste M. Séguin. Malgré des années de discussions, malgré toute la bonne volonté des pays, ils n’ont toujours pas réussi à limiter les zones de divergence. Depuis plusieurs années, les pays se sont contentés de répéter leurs positions préférées, sans faire de compromis. En fait, on se présente à Paris avec quatre enjeux hyperimportants sur lesquels on n’a toujours pas d’accord. »

Accord contraignant En premier lieu, l’épineuse question de la « forme » que prendra l’accord n’est absolument pas réglée. À la COP de Durban, en 2011, les pays négociateurs avaient simplement signifié leur intention de signer « un protocole, un autre instrument juridique ou un texte convenu d’un commun accord ayant valeur juridique, applicable à toutes les Parties ».

Depuis, rien n’a bougé. Preuve de la discorde qui subsiste, les États-Unis ont clairement fait savoir récemment qu’ils ne se rallieraient pas à une entente qui serait « contraignante », notamment parce qu’il ne serait pas possible de la faire ratifier par le Congrès. À l’opposé, la France et l’Allemagne ont souligné que l’accord de Paris devra impérativement être contraignant, « ou il n’y aura pas d’accord », a même précisé le président français François Hollande. Reste aussi à voir sur quels éléments porterait cette fameuse contrainte.

« Je m’attends à ce qu’on ne règle pas la question de la forme de l’accord avant les dernières heures de la conférence, dans l’angoisse, dans le stress et dans les déchirements, comme on l’a vécu au cours des années, et comme on va le vivre de nouveau à Paris », prédit d’ailleurs Hugo Séguin, fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

Financer la transition Autre élément sur lequel les négociations pourraient se buter : le financement promis depuis 2009 aux pays en développement pour leur permettre de s’adapter aux effets des changements climatiques et d’effectuer une transition énergétique. En théorie, les pays riches doivent mettre 100 milliards de dollars par année d’ici 2020 dans ce Fonds vert. Mais les sommes prévues ne sont toujours pas en totalité sur la table. La COP21 devra impérativement déboucher sur un engagement formel en ce sens. Sans cela, « il n’y aura pas d’accord », insiste René Audet, directeur de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.

Pertes et préjudices Depuis la COP de Varsovie, en 2013, les pays en développement tentent par ailleurs d’inscrire formellement le concept de « pertes et préjudices » liés aux impacts déjà bien réels des changements climatiques. M. Séguin fait valoir que l’enjeu est particulièrement important pour plusieurs États, qui subissent par exemple des événements météorologiques extrêmes, sans avoir les moyens d’y faire face. « C’est un point de divergence important, puisque les pays développés redoutent des coûts faramineux. Ils sont donc prudents, ou alors carrément réfractaires à une telle reconnaissance. »

Décarbonisation Reste aussi la question, toujours en suspens, de la trajectoire à suivre pour orienter la planète vers une « décarbonisation » de l’économie. Pour le moment, et tout indique que le principe sera enchâssé dans l’accord de Paris, les engagements des États sont uniquement de nature « volontaire ».

Le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) a beau souligner qu’il reste à peine une quinzaine d’années pour mettre en place les mesures qui permettraient de freiner le réchauffement climatique, l’avertissement ne porte pas encore suffisamment. Le géant indien, dont la croissance s’appuie surtout sur le charbon, affirmait ainsi encore récemment ne pas faire partie « du problème », et ce, même s’il connaît la plus forte croissance de la demande énergétique de la planète. Premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES), la Chine s’est néanmoins engagée à plafonner ses émissions d’ici 2030.

Manque d’ambition

Globalement, souligne Hugo Séguin, les efforts devront être « beaucoup plus importants » qu’ils ne le sont à l’heure actuelle si la communauté internationale souhaite limiter la hausse des températures à 2 °C, soit le seuil à ne pas dépasser pour éviter une perturbation « dangereuse » du climat. À supposer qu’ils soient respectés, les engagements annoncés par 179 États en vue du sommet de Paris conduiraient la planète vers une hausse de 2,7 °C d’ici 2100.

Pas moins d’une centaine d’États vulnérables aux bouleversements climatiques réclament toutefois une cible encore plus ambitieuse, soit 1,5 °C. Ils font valoir qu’ils subissent déjà des impacts, alors que la hausse avoisine 1 °C. Mais cette cible apparaît pour ainsi dire irréaliste, surtout que les émissions mondiales de GES sont toujours en croissance. Uniquement depuis 1990, la croissance a dépassé les 54 %.

Bref, il ne faut pas attendre une solution miracle qui émergerait des deux semaines du sommet de Paris, estime René Audet. « Il y a même des doutes sur la signature d’un accord. À Copenhague, on croyait bien qu’il y aurait un accord, jusqu’à ce que ça dérape, surtout au cours de la deuxième semaine. Ça pourrait se terminer par une déclaration très courte. Ce n’est pas certain que le sommet débouchera sur une entente. » Il n’en juge pas moins nécessaire la tenue de tels événements, qui permettent surtout d’« attirer le regard de tous les acteurs de la société » sur les enjeux climatiques.

Pour Hugo Séguin, il importe aussi de voir ce qui se passe déjà, au-delà des grands rendez-vous politiques. « Il existe déjà un foisonnement d’actions qui visent une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ces actions n’attendent pas un accord à Paris. Je suis donc relativement optimiste, même si on ne s’entend pas à Paris ; ou alors si on s’entend mal, l’action est là et elle prend de plus en plus d’ampleur. »

4 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 28 novembre 2015 06 h 58

    Taxer et boycotter

    Sans engagements détaillés pour atteindre des cibles précises ni contraintes partagées, la croissance des émissions de GES poursuivra son cours. Il y a trop d'écarts entre les pays quant à l'usage des énergies fossiles et la conscience de la situation n'est pas partagée.

    En deux semaines, ces écarts ne s’atténueront que de quelques pourcentages et le niveau de conscience s’élèvera à peine. Quant aux engagements, ils seront peu convaincants. Non pas que la majorité des dirigeants des pays présents n’y soient pas ouverts. Plutôt parce qu’ils ne peuvent s’y astreindre pour des raisons autant économiques que politiques.

    Dit simplement : la coopération mondiale pour que la planète terre demeure un lieu de vie n’est présente qu’en principe et, en cette matière, il faut plus, un plus qui impose de travailler ensemble.

    Alors quoi faire ? Faut-il miser sur des initiatives heureuses qui s’annoncent des voies du futur ? Certes. Mais comment faire pour qu'elles se développent en accéléré ?

    Comme il y a des coûts pour développer des énergies nouvelles, les pays qui s’y lancent avec un plan précis devraient taxer, sans contrainte, les producteurs et les usagers d’énergie fossiles et supporter les producteurs et les usagers des énergies nouvelles. Ce serait un premier pas.

    Devrait s’y en ajouter un autre consistant à boycotter l’entrée de biens produits à l’aide d’énergies fossiles par les entreprises des pays ayant refusé des contraintes et n’ayant pas de plans pour atteindre des cibles identifiées.

    C’est une voie. Il y en a d’autres imaginables. Celle-ci a le mérite d’introduire le développement des énergies nouvelles au centre des préoccupations de l’OMC afin d’assurer l’essor de ces énergies et de freiner celles issues de ressources fossiles.

  • Claude Perron - Abonné 28 novembre 2015 07 h 16

    Vers un accord contrignant

    Bref, il ne faut pas attendre une solution miracle qui émergerait des deux semaines du sommet de Paris, estime René Audet. « Il y a même des doutes sur la signature d’un accord. À Copenhague, on croyait bien qu’il y aurait un accord, jusqu’à ce que ça dérape, surtout au cours de la deuxième semaine. Ça pourrait se terminer par une déclaration très courte. Ce n’est pas certain que le sommet débouchera sur une entente. » Il n’en juge pas moins nécessaire la tenue de tels événements, qui permettent surtout d’« attirer le regard de tous les acteurs de la société » sur les enjeux climatiques.

    Pour Hugo Séguin, il importe aussi de voir ce qui se passe déjà, au-delà des grands rendez-vous politiques. « Il existe déjà un foisonnement d’actions qui visent une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ces actions n’attendent pas un accord à Paris. Je suis donc relativement optimiste, même si on ne s’entend pas à Paris ; ou alors si on s’entend mal, l’action est là et elle prend de plus en plus d’ampleur. »

    Claude Perron

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 novembre 2015 14 h 47

      On oublie de mentionner que les "politiciens" ont beau se réunir et pérorer à la "m'as-tu vu au..", s'ils ne vont pas chercher l'intelligence et la conscience de leurs électeurs citoyens...rien de concret ne pourra sortir de ces réunions aux "coûts faramineux $$$" et souvent conflictuelles.

      Il doivent avoir l'appui de leur peuple....et ce soutien viendra
      de gens bien informés...maintenant s'agit de savoir si tous ces politiciens ont le vouloir de...pas seulement le pouvoir de...

  • Yves Corbeil - Inscrit 28 novembre 2015 09 h 56

    Prendre ça au sérieux

    Quand les présidents, premiers ministres et autres dirigeants convaincront le patronat qu'il faut changé les façons de faire, on pourra y croire, pour l'instant la catastrophe est juste en vue donc ils ont encore du temps et il reste encore beaucoup de charbons, pétrole et gaz dans le sous-sol, l'appât du gain facile est trop grand pour résister. Un petit pipeline avec vos petites sandwichs madame, monsieur.