Les Canadiens ne sentent pas l’urgence

Le globe Earth Crisis, de l’artiste américain Shepard Fairey, a été suspendu à la tour Eiffel en préparation pour la conférence sur le climat.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Le globe Earth Crisis, de l’artiste américain Shepard Fairey, a été suspendu à la tour Eiffel en préparation pour la conférence sur le climat.

Même si on fait grand cas ces jours-ci des changements climatiques, en prévision de la conférence de Paris, cette crise environnementale planétaire préoccupe relativement peu la population canadienne, qui demeure divisée sur les causes des bouleversements du climat, conclut un rapport universitaire obtenu par Le Devoir. Les citoyens y voient aussi une menace lointaine et ils ne seraient pas prêts à payer la note d’un virage vers les énergies renouvelables.

Selon l’analyse réalisée par des chercheurs de l’Université de Montréal et de l’Institut de l’énergie Trottier de Polytechnique à partir d’un sondage pancanadien, tout indique qu’il reste en effet beaucoup de chemin à faire pour convaincre les Canadiens de la nécessité d’engager le pays dans une stratégie nationale de lutte contre les changements climatiques.

« C’est une erreur de penser qu’une majorité du public est mobilisée. Ce n’est pas le cas », résume Erick Lachapelle, coauteur du rapport « Sentir la chaleur ? Le paradoxe de l’opinion publique et des politiques climatiques au Canada : vers un nouveau programme de recherche ».

Il faut dire qu’il existe toujours une réelle « division » au sein de la population sur les causes et les conséquences des changements climatiques. Ainsi, le sondage mené dans le cadre des travaux des chercheurs indique qu’à peine 49 % des Canadiens jugent que l’activité humaine est « principalement » responsable des bouleversements sans précédent du climat terrestre. Un taux que M. Lachapelle juge « préoccupant », surtout que le consensus scientifique à cet effet est sans équivoque. Un total de 67 % des citoyens attribuent néanmoins le phénomène « au moins en partie » à l’activité humaine.

Même s’ils se disent majoritairement conscients du fait que le climat change, peu se sentent « personnellement » mis « en grand danger », soit à peine 14 %. Et un total de 55 % des Canadiens jugent que les impacts des bouleversements climatiques posent « peu ou pas de risques pour eux ». Ils estiment néanmoins que les générations futures subiront de plein fouet les impacts appréhendés par la science.

« Les gens ne se sentent pas personnellement touchés. Oui, les gens savent que ça existe, mais ils ne croient pas que le phénomène va leur nuire directement. C’est préoccupant, parce que ce n’est pas comme ça qu’on peut parvenir à créer le consensus nécessaire pour réaliser les grands changements de société nécessaires pour respecter les cibles scientifiques », explique Erick Lachapelle, professeur adjoint au Département de science politique de l’Université de Montréal.

Peu informés

Malgré l’attention grandissante accordée aux enjeux climatiques, les répondants au sondage se sont dits peu informés sur le sujet dans une proportion de 60 %. Un taux aussi bas suggère que le public qui s’intéresse à l’enjeu du climat au Canada est « plutôt restreint », selon ce qu’on peut lire dans ce rapport.

M. Lachapelle estime en outre que les médias s’intéressent à la question de façon « épisodique », comme on le constate depuis quelques semaines, en raison de la tenue imminente du sommet de Paris.

Dans ce contexte, « il ne faut pas être surpris que le public ne soit pas fortement préoccupé par cet enjeu », dit M. Lachapelle. Il cite en exemple la récente campagne fédérale, où la question des changements climatiques a été, règle générale, peu abordée par les différents partis politiques. « Quand les gens se présentent au bureau de scrutin, les enjeux climatiques sont loin dans leur liste de préoccupations. On sait très bien que ce n’est pas un enjeu gagnant pour les partis politiques, et les politiciens le savent. »

« L’enjeu du climat est en compétition avec d’autres enjeux plus immédiats ou à court terme, par exemple l’économie », ajoute-t-il. Résultat : la population n’exerce toujours pas de « pression » significative sur la classe politique pour la forcer à agir.

Paradoxalement, les gouvernements, qui ne paieraient pourtant pas le prix de leur inaction climatique, doivent en quelque sorte donner l’exemple, résume Erick Lachapelle. « Les gouvernements doivent exercer leur leadership en matière de changements climatiques et démontrer qu’il s’agit d’un enjeu prioritaire. Il ne faut pas attendre que l’opinion publique force le gouvernement à agir. Ce serait irréaliste. C’est au gouvernement de s’occuper des enjeux complexes de la société. »

Travail d’éducation

Ottawa aura d’ailleurs fort à faire, après Paris, pour convaincre la population de prendre part à une stratégie nationale de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le coup de sonde mené par les chercheurs souligne par exemple que près de 50 % de la population n’a jamais entendu parler du marché du carbone. En fait, les Canadiens sont « généralement mal informés » des instruments qui existent déjà pour réduire les émissions.

Par ailleurs, le rapport conclut que « la plupart » des Canadiens ne seraient pas prêts à l’heure actuelle à faire les efforts financiers nécessaires pour amorcer un virage énergétique vers les énergies renouvelables. Au total, 25 % ne voudraient pas débourser un sou de plus, tandis que 40 % « se disent prêts à payer entre 1 $ et 100 $ par année ». « Nous sommes loin d’une transition énergétique », résume M. Lachapelle.

Ces résultats suggèrent que si le nouveau gouvernement Trudeau souhaite changer concrètement de cap dans le domaine de la lutte contre les changements climatiques, comme il a promis de le faire, « il faudra expliquer clairement les bénéfices de ses politiques climatiques au public canadien », analysent les chercheurs dans leur rapport.

« Il faut être réaliste, souligne Erick Lachapelle. L’opinion publique a déjà fait du chemin depuis les années 90, mais il est reste encore du chemin à faire si on veut intégrer les changements de comportements qui seront nécessaires pour une grande décarbonisation de notre économie. »

25 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 27 novembre 2015 06 h 16

    De grands enfants, ces Canadiens!


    Vouloir ignorer à ce point les rapports accablants et les mises en garde faites par les climatologues, c'est à mon avis agir égoïstement et inconsciemment.

    De voir tous ces travailleurs seuls au volant de leurs grosses voitures dans des embouteillages monstres le matin, cela m'horripile.

    Les médias et les partis politiques doivent mettre l'épaule à la roue et éduquer sans relâche les populations canadiennes à cette nouvelle réalité qu'est le réchauffement rapide de la planète.

    Rick Mercer, Catherine Perrin, Guy A. Lepage et autres journalistes: allez-vous montrer l'exemple et venir marcher à Ottawa pour les énergies propres ce dimanche le 29 novembre?

    Une économie qui baigne dans le pétrole et le charbon, c'est du passé!

    Une économie qui utilise de plus en plus les énergies propres, c'est assurer un bel avenir à nos enfants.

    S.v.p., instaurons plus d'incitatifs pour le recours plus grand aux énergies propres.

    Merci.

    (Un humble adulte lucide et responsable à Ottawa)

    • Jean Richard - Abonné 27 novembre 2015 10 h 08

      «  Une économie qui baigne dans le pétrole et le charbon, c'est du passé! »

      Ne changez rien à l'économie mais contentez-vous de remplacer le pétrole et le charbon par des sources d'énergie pseudo-renouvelables et vous ne serez pas plus avancé. Ça va toujours rester une économie du passé.

      Le problème n'est pas le pétrole ou le charbon : le problème, c'est le modèle économique qui fonce à pleine vapeur dans un cul-de-sac. Ce modèle économique, basé sur la croissance infinie, faisant fi des limites spatiales de la planète, ce modèle qui a mis au monde l'obsolescence planifiée pour sortir d'une crise et qui est maintenant incapable de s'en sortir, ce modèle qui a remplacé le travail humain par une technologie vorace en énergie, ce modèle qui véhicule des mythes et des croyances aussi erronés que celui de la création de la richesse par exemple... Bref, ce modèle fonce dans un mur et on a beau vouloir électrifier le pétrole et le charbon, on a beau vouloir boursifier le carbone (mais pas n'importe lequel) ça n'y changera rien. Si on ne remet pas l'humain et ses besoins élémentaires au centre de l'économie, on n'y changera rien.

    • Guy Lafond - Inscrit 27 novembre 2015 13 h 26

      @M. Jean Richard: à mon avis, il faut tout simplement réduire considérablement notre utilisation des énergies fossiles et faire en sorte que l'atmosphère se stabilise dans son accumulation de gaz carbonique. La végétation et les océans n'arrive plus à absorber ce trop plein de CO2. Il nous faut trouver un juste équilintbre de tel sorte que les glaciers recommencent à se regénérer d'année en année.

      Interpretez bien mes propos. Je suis plutôt d'accord avec vous. Personnellement, j'ai vendu ma voiture il y a un bon moment de cela car j'habite en ville. Si éventuellemen j'en rachète une autre, c'en sera une beaucoup plus propre.

  • Jacques Lapointe - Abonné 27 novembre 2015 07 h 01

    Climat

    La majorité des gens ne sont pas renseigés sur le sujet, alors comment peuvent ils avoir une opinion éclairé. 50 % n'ont jamais entendu parlé du marché du carbone. C'est évident que ce 50 % n'écoute pas les nouvelles. Les gouvernements n'ont pas à attendre après ces gens pour décider d'agir. Les gouvernements sont là pour gouverner. Ils n'ont pas à attendre après les gens qui ne sont pas intéressés à se renseigner. Les gouvernements sont là pour gouverner dans l'intérêt commun. C'est pour ça, qu'ils sont élus. Jacques Lapointe, abonné

    • Michaël Lessard - Abonné 27 novembre 2015 14 h 39

      J'ai beau avoir rêvé de démocratie participative toute ma vie, vous avez malheureusement raison. En fait, même d'un point de vue participatif, la démocratie n'est pas d'écouter le populisme ambiant, mais un processus où des gens s'informent et cherchent à être responsables. On ne devrait effectivemement pas écouter les gens qui ne veulent pas participer ni savoir.

    • Claude Bariteau - Abonné 27 novembre 2015 16 h 52

      Il y a un bizarrerie dans ce rapport : rien sur le Québec. Or, c'est au Québec où la conscience est plus élevée du moins autour des rives du Saint-Laurent.

      Pourquoi les auteurs, qui oeuvrent au Québec, n'y font pas écho et ne parlent que des Canadiens ?

      Il me semble qu'une réponse s'impose alors que les promoteurs de l'industrie du pétrole des sables bitumineux sont à pieds d'oeuvre pour transformer ce fleuve en chemin pétrolier de l'Alberta au Nouveau-Brunswick.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 novembre 2015 08 h 07

    Pas étonnant

    Vu notre climat, deux degrés de plus ne semblent pas catastrophiques pour le Canadien moyen ... qui est plus friand de vacances carribéennes que de randonnée en ski à -30 C.

  • Richard Bérubé - Inscrit 27 novembre 2015 08 h 52

    Ils sont peut-être comme moi!

    Les gens sont peut-être désabusés et ils n'y croient tout simplement pas. Vous savez depuis la nuit des temps que les autorités se servent de la peur pour influencer les populations...probablement que cela ne poignent plus...et ils réalisent que les activités du soleil ont peut-être un plus gros impact sur la planète que les humains....et tout le monde a le droit de penser ce qu'il veut....

    • Raymond Lutz - Inscrit 27 novembre 2015 11 h 31

      oui, tout le monde a le droit de penser ce qu'il veut, mais tout le monde n'a pas le droit de rendre la planète inhabitable (même s'ils font du fric ce faisant).

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 novembre 2015 12 h 15

      Je vois que vous ramenez tout à vous...et à ce que vous pensez...et dans le même souffle, vous dites que ...les gens sont désabusés...ont peur.

      Le problème vient surtout du creuset dans lequel on vit...
      Vous, en tant que ancien de ...., avez encore la "pensée de la maison"
      qui vous a donné à boire, à manger, ... à penser et agir... pendant X nombres d'années. Ça déteint naturellement dans vos commentaires.

      Tant et aussi longtemps que les "gens" seront plus des individus que des citoyens, on vivra dans ce monde où "Les canadiens ne sentent pas l'urgence "...(titre de l'article ci-haut)
      Et j'aurais cette question pour m. Shields:"... et les Québécois qui vivent
      différemment...comment réagissent-ils?"
      Jusqu'à aujourd'hui, NOUS avons fait reculer Trans Canada...Cacouna.
      Quant à Énergie Est, je considère qu'une marche du 29 novembre aurait aussi dûe être organisée au Québec.

    • Michaël Lessard - Abonné 27 novembre 2015 14 h 36

      Du calme, M. Richard Bérubé offre simplement une analyse pouvant expliquer les réponses des gens. Il ne dit pas qu'il ne faut rien faire ni que les gens ont réellement raison.

      Très sérieusement, en démocratie, oui les gens ont le droit même à la stupidité, sauf que les gens élus ont le devoir de s'informer et de faire preuve de sagesse.

  • Yves Corbeil - Inscrit 27 novembre 2015 08 h 54

    Comme ça on a pas le sentiment d'urgence

    C'es-tu facile de faire la morale. Quand les dirigeants de tous les pays prendront la mesure du sérieux de l'affaire tous le monde suivra, pas le choix. En attendant le prix de l'essence baisse et plein de monde sentent le besoin d'aller se racheter un VUS ou gros pickup pour affronter les changements climatiques.

    En plus on signe des accords de libres échanges pour faire circuler les marchandises partout sur la planète. Nous mangerons bientôt des oeufs de la Nouvelle Zélande au Québec n'est-ce pas merveilleux pour l'économie.

    Malheureusement il est là le problème, économie vs changement climatique...pas l'opinion des tits canadiens.