Les changements climatiques coupent les ailes aux oiseaux

Les oiseaux étudiés sont minutieusement pesés, leurs ailes et leurs différentes plumes sont mesurées, tout comme leurs pattes et leur queue.
Photo: Piotr Wittman Agence France-Presse Les oiseaux étudiés sont minutieusement pesés, leurs ailes et leurs différentes plumes sont mesurées, tout comme leurs pattes et leur queue.

Les rapides changements climatiques ont déjà des effets sur l’évolution de certains oiseaux, dont la morphologie change, assurent des biologistes polonais.

Il faut des mains de dentellière pour sortir d’un filet, suspendu entre les arbres d’une forêt de pins, le plus petit oiseau d’Europe qui vient de s’y prendre en survolant avec des milliers d’autres volatiles migrateurs une péninsule de la Baltique.

Avec ses doigts épais et son allure de colosse, Jaroslaw Nowakowski n’en a pas l’air, mais cet ornithologiste polonais de l’Université de Gdansk libère d’un geste sûr et délicat les ailes fragiles de ce roitelet huppé qui pèse 4,5 grammes. Il le range dans un petit sac en coton et le transporte dans un laboratoire aménagé sous une tente.

« On pourrait se demander pourquoi étudier depuis 55 ans les mêmes oiseaux ? Or, même en si peu de temps, ces oiseaux ont déjà évolué : la forme de leurs ailes a changé, car les oiseaux s’adaptent aux nouvelles conditions climatiques que nous leur imposons avec le réchauffement climatique, l’urbanisation, la déforestation », explique le chercheur. « L’évolution se fait sous nos yeux. Ce n’est pas une histoire de dinosaures. »

Ailes plus rondes

Alors qu’il parle, l’oiseau est minutieusement étudié, pesé, ses ailes et ses différentes plumes sont mesurées, tout comme ses pattes et sa queue. Il reçoit ensuite une bague avec un numéro, avant d’être relâché pour continuer sa migration vers le sud ou l’ouest de l’Europe.

 

« Depuis 55 ans, dans ce même endroit, nous captons les oiseaux et les étudions avec les mêmes méthodes, sans intervalle », explique M. Nowakowski, docteur en biologie et chef du projet. « Nous avons ainsi créé la plus grande et la plus exhaustive base de relevés continus au monde. »

Chiffres à l’appui, Nowakowski constate que « chez certaines espèces, la forme pointue de l’aile, plus aérodynamique et mieux adaptée pour les très longs trajets, a désormais laissé la place à des ailes plus arrondies, bonnes pour des vols de courte distance ». Et tout ceci à cause du réchauffement climatique, qui a été si brusque au cours des dernières années.

C’est le cas notamment chez la mésange charbonnière, dont les ailes se sont bien arrondies.

Si jamais le climat se refroidit brusquement, ces oiseaux risquent de ne plus pouvoir migrer vers les zones chaudes. Si, au contraire, le réchauffement continue et que la surface du Sahara s’étend davantage, certaines espèces n’arriveront plus à survoler ce désert.

« Grâce à nos études, nous mettons les preuves sur la table et pouvons alerter l’opinion publique. Mais sans grand effet en général… », déplore l’ornithologiste.

Longue de 96 kilomètres et large d’un à deux kilomètres, la presqu’île de la Vistule, entre la mer Baltique et une baie, est, avec Gibraltar et le détroit du Bosphore, l’un des sites migratoires les plus renommés.

« Notre spécificité, c’est qu’ici trois routes migratoires se croisent », souligne M. Nowakowski.

Les ornithologistes polonais baguent dans leurs trois centres d’étude sur la côte de la Baltique quelque 50 000 oiseaux par an, surtout les petits, comme les passereaux.

Bagues dans le pâté

Quand ils volent vers le sud, un autre danger guette les oiseaux : la chasse et le braconnage du côté de la Méditerranée. En France, en Grèce, à Malte ou en Sicile, la chair de la bécassine est considérée comme un délice, bien que ses muscles donnent très peu de viande.

« Parfois, nos bagues nous reviennent. C’est une règle de les renvoyer au pays d’origine. Plus d’un Français a dû se casser les dents en mangeant du pâté fait avec nos oiseaux : dans la case spécifiant l’endroit où la bague a été trouvée, il est parfois écrit “pâté” », explique le chercheur.

Dans la forêt, le travail ne s’arrête jamais. Les ornithologistes, aidés par une quinzaine de volontaires, contrôlent les 50 filets toutes les heures. La nuit également, car si un oiseau s’y prend, il ne pourra pas survivre jusqu’à l’aube.

À certaines heures de la nuit, des volontaires — employés de banque, retraités, ingénieurs… — munis de lampes d’alpiniste déambulent ainsi, comme des fantômes, à la recherche des oiseaux.

« Il y a des jours où l’on capte une trentaine d’oiseaux à peine, et d’autres où il y en a 1 000 ou 2 000 dans nos filets. Alors, on ne dort pas beaucoup. Sans les volontaires, on n’arriverait jamais à faire nos études », souligne M. Nowakowski.

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