Ruée en vue pour les terres d’ici

Le secteur agricole sera de plus en plus affecté par les changements climatiques, qui entraîneront dans leur sillage toute une série d’impacts négatifs significatifs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le secteur agricole sera de plus en plus affecté par les changements climatiques, qui entraîneront dans leur sillage toute une série d’impacts négatifs significatifs.

Les bouleversements climatiques qui frappent de plus en plus la planète risquent d’accélérer l’accaparement de terres agricoles québécoises, de plus en plus convoitées en raison de l’accroissement des possibilités de production alimentaire. C’est ce que conclut une étude de la Fondation David Suzuki qui sera publiée lundi et dont Le Devoir a obtenu copie. Une situation qui menacerait le secteur agricole de la province, mais aussi notre sécurité alimentaire.

« Sous l’effet des changements climatiques, de plus en plus d’investisseurs pourraient être amenés à tourner leur regard vers les terres agricoles québécoises, qui devraient profiter d’un avantage concurrentiel par rapport aux terres agricoles des pays plus au sud », soutient le rapport intitulé « Climat d’accaparement ».

L’analyse menée par la Fondation David Suzuki souligne en fait que le secteur agricole sera de plus en plus affecté par les changements climatiques, qui entraîneront dans leur sillage toute une série d’impacts négatifs significatifs. Citant le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), le document rappelle que « les changements climatiques, les carences en eau douce, la dégradation des terres agricoles et d’autres formes d’impacts sur l’environnement pourraient mener à une diminution moyenne de 25 % de la production agricole mondiale d’ici le milieu du siècle. On anticipe également une chute des rendements agricoles et une hausse considérable des prix des produits alimentaires de base ».

Or, au cours des prochaines décennies, la population mondiale devrait dépasser les neuf milliards de personnes, ce qui signifie qu’il faudra augmenter la production alimentaire mondiale d’au moins 50 % d’ici 2050. Pour y parvenir, le secteur agricole mondial devra produire davantage dans un contexte de moins en moins favorable.

Conditions favorables au Québec

Une telle situation devrait attiser la convoitise pour les terres agricoles du Québec, selon l’étude de la Fondation David Suzuki. Selon les résultats d’une analyse du consortium Ouranos, la hausse des températures au Québec pourrait bien réduire l’enneigement, diminuer la saison de gel et allonger la saison de culture. De nouvelles variétés de cultures pourraient voir le jour, les rendements devraient augmenter et de nouvelles régions pourront être propices à l’agriculture. Selon Ouranos, il apparaît de plus en plus évident que « les changements climatiques seront à l’origine de nouvelles possibilités pour la production agricole au Québec ».

Dans ce contexte, Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki, redoute l’accaparement des terres cultivables de la province. « Les terres agricoles du Québec sont une ressource stratégique qui fera l’objet d’une convoitise accrue au cours des prochaines décennies, au même titre que l’eau douce. Que ce soit au profit d’intérêts financiers québécois ou étrangers, il existe un risque réel que le Québec voie son agriculture lui échapper, mettant du même coup à risque sa sécurité alimentaire. »

Comme le reconnaissait déjà en 2010 une étude du Mouvement Desjardins, les terres agricoles deviennent une « valeur refuge » de plus en plus attrayante pour les investisseurs. Ceux-ci peuvent alors « spéculer » sur la croissance de leur valeur sur le marché, ou encore s’assurer un accès à une zone propice à la production alimentaire.

Mais une telle situation aura des « impacts négatifs » au Québec, selon l’étude menée par le groupe environnemental. « Le phénomène d’accaparement des terres se constate par ses impacts négatifs sur la société. En s’inscrivant dans une logique spéculative, une telle pratique s’éloigne ainsi du modèle agricole familial et de l’agriculture de métier telle qu’elle se présente au Québec depuis des décennies. »

« Comme c’est déjà le cas à l’échelle mondiale, l’accélération du phénomène d’accaparement à moyen et long terme pourrait menacer de façon importante la souveraineté alimentaire au Québec, peut-on également lire dans cette étude. Cette situation pourrait s’observer par un passage progressif des terres des mains des agriculteurs aux mains de non-agriculteurs, dont les finalités sont essentiellement spéculatives. »

Manque de données

Le document souligne toutefois que les données manquent pour évaluer à l’heure actuelle le phénomène d’accaparement au Québec. Le ministère de l’Agriculture devrait éventuellement se doter d’une base de données complète et uniformisée visant à suivre l’évolution du marché foncier agricole québécois.

« À la lumière des informations dont nous disposons dans le cadre de cette étude, il nous apparaît toutefois extrêmement probable que le phénomène d’accaparement des terres agricoles soit déjà bien entamé au Québec et qu’il soit amené à se poursuivre de façon tout aussi inquiétante dans les années à venir sans la mise en place de mesures de contrôle plus contraignantes par le gouvernement du Québec. »

L’étude fait ainsi état de l’arrivée, au cours des dernières années, de nouveaux acquéreurs de terres agricoles ne provenant pas de ce secteur, mais aussi « un début de concentration de terres agricoles entre les mains de quelques grands investisseurs ». Ce phénomène coïncide avec une hausse de la valeur des terres au Québec.

Pour contrer cette « menace » financière, la Fondation David Suzuki recommande au gouvernement de mettre en place des mesures qui favoriseraient l’achat des terres disponibles par des agriculteurs exploitants. On suggère aussi la création d’une société d’aménagement et de développement agricole qui pourrait acquérir, administrer temporairement et transférer des actifs agricoles, suivant le principe de la « préférence agriculteurs ».

16 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 9 novembre 2015 06 h 17

    Anthropocène, quand tu nous tiens!


    « l’humanité prend progressivement conscience d’elle-même et de ses possibilités sur une terre rendue de plus en plus petite sous l’effet de la croissance d’une population humaine toujours plus serrée sur elle-même, donc plus « échauffée » psychiquement, donc plus consciente d’elle-même : vision prophétique de la mondialisation, que Telhard de Chardin appelle « planétisation ». (Wikipedia)

    Je me demande si la problématique de la démographie mondiale sera abordée au Sommet de Paris sur les changements climatique?

    À l'échelle de la planète, devrions-nous dès à présent nous imposer une limite quant au nombre d'enfants par famille?

    Naomi Klein a-t-elle raison en déclarant que l'humanité doit maintenant viser la décroissance et cesser des jeux absurdes de spéculations financières?

    Enfin, ce rapport de M. Suzuki a-t-il son équivalent ailleurs dans le reste du Canada?

    (Un Québécois à vélo à Ottawa)

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 novembre 2015 09 h 29

      Bien sûre qu'elle a raison Naomi Klein...mais elle n'est pas la seule à le
      penser, à le dire, à l'écrire.

      Depuis des années et des années, nous subissons cet acharnement à nous réduire, à nous assimiler, à nous spolier en tant que nation et peuple. Mettons de l'ordre dans "Notre Maison" avant de voler au secours de la terre entière.

      Notre fleuve, nos rivières, notre identité, notre langue, nos valeurs, notre territoire, nos forêts, nos terres maintenant,...tout celà et bien plus encore sont en train de passer aux mains de spéculateurs de tous genres.

      Et ces prédateurs sont tout près....il y en a qui sont déjà à l'intérieur de nos "murs"...il y a ceux engraissant les petits amis de la diaspora financière,il y a ceux qui par austérité maladive dépossèdent la classe moyenne , il y a ceux qui charcutent à qui mieux mieux notre sytème d'éducation et de ce fait, notre langue.!

      On n'a pas à regarder très loin...ici, on se bat depuis plus de 150 ans pour garder, conserver et sauver notre patrimoine, notre terre du Québec.

      Je suis bien consciente que la population frôlant les 8 milliards d'humains est un fardeau très lourd pour la planète Terre...il y a déjà des solutions dans les " rapports tablettés" un peu partout dans le monde...les politiciens en place sont tellement préoccupés par leur réélection, les citoyens tellement enfermés maintenant dans leur bulle2.0...que la catastrophe n'est pas loin et pour Nous et pour les Autres.

      Récapitulons : Nous sommes 8 millions de Québécois. Un territoire, riche de par ses ressources, ses rivières, ses forêts, son fleuve, ses terres et son territoire....et surtout par sa qualité de vie. Maintenant, ensemble Nous pouvons, ensemble Nous devons faire ...ce qui doit être fait!
      Reprenons les rênes du Québec entre Nos mains.
      Mettons l'ordre d'abord dans Notre Maison...

    • Louise Gagnon - Inscrite 9 novembre 2015 10 h 24

      Très beau texte M. Lafond.

      "devrions-nous dès à présent nous imposer une limite quant au nombre d'enfants par famille?"

      Un sondage auprès des femmes de multiples pays a révélé que la majorité des femmes considèrent en moyenne un nombre de 2 à 3 enfants comme ce qui est le mieux pour elles et leur famille.
      Si l'on y réfléchie bien, ces chiffres seraient aussi convenables pour une croissance suffisante à l'échelle mondiale.
      Quand des femmes se retrouvent avec une famille très nombreuse, c'est possiblement qu'elles n'ont pas la liberté de leur choix et donc de leur fertilité. Trop d'hommes considèrent que le corps des femmes leur appartient à eux et non pas à elle.Il faut donc travailler sur la mentalité masculine de manière à ce qu'ils confient à la femme le pouvoir de leurs relations sexuelles et qu'ils autorisent et favorisent le condom.
      Je n'entrevoie pas d'autres solutions aussi belles et simples jusqu'à date.

    • Sylvain Auclair - Abonné 9 novembre 2015 19 h 53

      Et pourquoi la population devrait-elle continuer de croître? Pourquoi ne pas viser plutôt un indice de fécondité de 1,75, par exemple?

  • Michèle Lévesque - Abonnée 9 novembre 2015 08 h 34

    Urgence pro-action Québec


    Nous sommes de plus en plus dans la fiction-réalité des livres de Jean-Jacques Pelletier - "L'argent du monde" etc. dans la série "Les gestionnaires de l'Apocalypse." A relire.

    Le gouvernement du Québec ne doit pas attendre pour faire face à cette menace et se doter d'outils pro-actifs et non seulement réactifs et défensifs. Et s'impliquer davantage, tant scientifiquement que socialement et politiquement, dans les mouvements internationaux de lutte contre les effets de serre. Et pour commencer, développer une véritable expertise dans les applications (et non seulement la production et la vente) des énergies vertes, hydroélectriques et éoliennes, principalement dans le secteur automobile.

    C'est un non-sens qu'avec nos ressources dans ce domaine, nous n'ayons pas encore été de l'avant vers ces applications au lieu de continuer dans la voie des énergies fossiles, comme avec le projet Anticosti, mais aussi les pipelines de TransCanada et Cie. En lisant une phrase telle "le document rappelle que « les changements climatiques, les carences en eau douce, la dégradation des terres agricoles et d’autres formes d’impacts sur l’environnement pourraient mener à une diminution moyenne de 25 % de la production agricole mondiale d’ici le milieu du siècle", avons-nous ne serait-ce que le centième du quart de la moitié d'une chance à prendre avec ces projets suicidaires que sont les oléoducs ou les plan d’extraction dans la roche-mère sans contrôle réel sur leurs installation, maintenance, exploitation et avenir ?

  • Dominique Cousineau - Abonnée 9 novembre 2015 08 h 45

    Pourquoi pas une réserve de terres agricoles publiques?

    Nous avons déjà des forêts publiques qui sont exploitées par des compagnies forestières tout en demeurant la propriété des Québécois. Pourquoi ne pas mettre sur pied une réserve de terres agricoles publiques que des agriculteurs pourraient exploiter via des baux, par exemple? Il me semble que, dans le contexte actuel, ça serait plein de sens et, en plus, cela pourrait permettre à de jeunes agriculteurs de se lancer même s'ils n'ont pas en poche des centaines de milliers de dollars (et plus!) pour acquérir des terres.

  • Yves Corbeil - Inscrit 9 novembre 2015 09 h 08

    M.Couillard, je m'adresse à vous et votre équipe

    Vous êtes au pouvoir depuis le 7 Avril 2014, depuis cette journée ou vous avez pris le pouvoir, vous êtes à la recherche d'argent. Vous avez même investi 1.3 milliards dans Bombardier au fin de ''profit espérer''.

    Ce matin je vous suggère d'acheter toutes les terres agricoles du Québec qui se retrouveront sur le marché et de les mettres en location au Québécois. Votre meilleur placement à moyen et long terme. Ma seule inquiétude, saurez-vous, vous et votre équipe résistez aux sirènes du roi dollar des spéculateurs fonciers qui sévissent sur la planète. Par la même occasion, vous devriez protégé tous nos cours d'eau contre toutes exploitations quel quel soit. Le jour n'est pas loin ou cette richesse sera source de guerre.

  • Jean-François Trottier - Abonné 9 novembre 2015 09 h 16

    Prendre les grands moyens

    Cette prise en main est dangereuse à plus d'un titre. Ce n'est pas que quetion de sécurité alimentaire mais aussi d'écologie et d'humanité. On ne peut compter sur des étrangers pour garder un minimum d'équilibre dans l'usage des terres, on peut même escompter qu'elles feront l'affaire de monocultures poussées, visant les carburants et des marchés qui déséquilibreront encore plus le marché mondial.

    Notre responsabilité collective nous oblige à agir, tant par des mesures visant à décourager la mainmise étrangère qu'à encourager la prise en main locale.

    Tripler les taxes sur les sols appartenant à l'étranger, taux préférentiels aux investisseurs québécois, politique claire d'appartenance des sols, protction du sous-sol de régions ciblées, il faudra peut-être aller jusqu'à l'expropriation pure et simple sans compensation.

    Je suggère sans forcément connaître toutes les implications de ce qui précède, mais il reste un point que je tiens à faire ressortir: il est difficile d'avoir un minimum de contrôle sur son environnement dans le contexte d'une fédération comme le Canada, plus proche en fait d'un empire. Eh oui, lest principes d'écologie passent toujours localement, mais encore faut-il s'assumer pour y arriver.

    Ceci dit, il faut tout de même agir aussi peu qu'on le puisse, et vite.

    Au gouvernement de partir le débat.