Scénario noir pour le fleuve

À l’instar de la catastrophe provoquée par le naufrage de l’Exxon Valdez, un déversement pétrolier qui surviendrait dans le Saint-Laurent risquerait d’avoir des impacts à long terme sur l’ensemble de l’écosystème, conclut une étude menée à la demande du gouvernement du Québec. Et non seulement les hydrocarbures pourraient persister pendant plus d’une décennie, mais les opérations de nettoyage seraient particulièrement ardues.

« Le cas de déversement accidentel d’hydrocarbures pétroliers pouvant le plus être associé à un déversement dans le golfe du Saint-Laurent est celui de l’Exxon Valdez », soulignent les scientifiques de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER) qui ont produit cette étude.

« Ce déversement a eu lieu au printemps dans un environnement nordique froid assez similaire à celui du golfe Saint-Laurent. […] La structure des écosystèmes est relativement comparable, et les informations scientifiques obtenues de l’accident de l’Exxon Valdez peuvent être considérées comme très pertinentes pour le système du Saint-Laurent », précisent-ils dans ce rapport rédigé dans le cadre de L’évaluation environnementale stratégique (EES) globale sur les hydrocarbures.

À la suite du déversement majeur survenu en 1989, en Alaska, le pétrole est demeuré très présent dans l’environnement pendant plusieurs années. Encore aujourd’hui, il resterait des dizaines de milliers de litres de brut dans la nature, selon l’agence américaine responsable de l’étude de l’océan et de l’atmosphère.

Le pétrolier éventré avait laissé fuir quelque 35 800 tonnes de brut. Or, les navires qui circulent aujourd’hui, comme ceux qui devaient venir charger du pétrole albertain à Cacouna, peuvent en transporter plus de 200 000 tonnes. Le gouvernement fédéral permet cependant aux pétrolières de se doter d’une capacité d’intervention limitée à 10 000 tonnes de pétrole.

Pétrole persistant

L’étude souligne que dans le cas du Saint-Laurent, « à la suite d’un déversement, dépendamment de la nature du pétrole déversé et du type de milieu impacté, les hydrocarbures pourraient persister pendant plus d’une décennie ».

En se basant sur les analyses des impacts pour les écosystèmes, les chercheurs estiment que l’ensemble de la vie marine du Saint-Laurent souffrirait directement en cas de marée noire. On évoque ainsi la « mortalité massive » d’oiseaux mazoutés, mais aussi des mortalités chez les mammifères marins et même terrestres.

« Les communautés d’algues, de plantes, d’invertébrés, de poissons, d’oiseaux et de mammifères pourraient prendre plusieurs années pour se rétablir, perturbant ainsi la structure de l’écosystème à long terme », peut-on également lire dans ce document de 130 pages.

On établit notamment un parallèle dans le cas des mammifères marins. « Tout comme pour l’épaulard en Alaska, la survie et la reproduction d’espèces vulnérables, comme le béluga, pourraient être gravement affectées. » Les scientifiques constatent toutefois que les effets « à long terme » ont été peu étudiés. « Comme ce sont des organismes ayant un cycle de vie long, il est d’autant plus probable, qu’en cas de perturbation, les effets soient présents à long terme et puissent perturber la survie des espèces en cas d’effets sur la reproduction ou le développement. »

Nettoyage ardu

Si le cas de l’Exxon Valdez peut servir de point de comparaison pour le Golfe, l’étude souligne que celui de l’Arrow peut être utile pour évaluer les impacts d’un déversement dans l’estuaire. Ce pétrolier s’est échoué en 1970 près des côtes de la Nouvelle-Écosse, provoquant une des pires marées noires de l’histoire canadienne. Encore cet automne, des équipes ont été dépêchées sur le lieu du naufrage, puisque le pétrolier laisse toujours fuir des hydrocarbures.

Le naufrage de l’Arrow avait contaminé plus de 300 kilomètres de côtes. Une étude commandée par TransCanada l’an dernier concluait quant à elle qu’un déversement qui surviendrait dans l’estuaire, par exemple dans le secteur de Cacouna, pourrait souiller 100 kilomètres de côtes le long de la rive sud du Saint-Laurent, et ce, en à peine cinq jours.

L’étude des chercheurs de l’ISMER note toutefois que « la présence de glace sur l’estuaire en hiver devrait compliquer les interventions et influencer les effets subséquents en cas de déversement accidentel ». Une analyse qui rejoint celle du chercheur en écotoxicologie Émilien Pelletier. Ce dernier estime qu’il est pour ainsi dire impossible de récupérer du pétrole en cas de présence de glace. Qui plus est, le déplacement de la glace dans le Saint-Laurent peut être imprévisible et rapide.

Si l’étude de l’ISMER se concentre sur des comparaisons avec des marées noires survenues dans des milieux marins froids, il faut souligner que les risques pétroliers au Québec ne se limitent pas au transport par bateau. Le pipeline Énergie Est devrait traverser plusieurs dizaines de rivières du Québec. Or, la recherche de l’ISMER a permis de constater le « peu d’informations sur les effets résiduels des déversements en eau douce » disponibles.

Qui plus est, le gouvernement Couillard a clairement souligné son intention d’ouvrir le golfe du Saint-Laurent à l’exploration pétrolière. Une EES produite en 2013 par Genivar à la demande du gouvernement Charest avait toutefois conclu que le Québec connaît très mal cet écosystème complexe, qu’il ignore les impacts de l’exploitation d’énergies fossiles, mais aussi qu’il serait inapte à répondre à un déversement. Une conclusion inscrite aussi dans un rapport publié en 2013 par le commissaire fédéral à l’environnement.

En plus des projets de pipelines et de forages, le trafic pétrolier par navires pourrait augmenter au cours des prochaines années sur le Saint-Laurent. TransCanada est toujours à la recherche d’un site pour implanter un port pétrolier d’exportation. Le port de Québec souhaite construire des installations pour charger du brut. Et avec l’arrivée à Montréal de 300 000 barils chaque jour, Enbridge compte charger des pétroliers pour livrer du pétrole à la raffinerie de Valero, près de Québec.

Quels sont les risques associés à ce transport de matières dangereuses sur le Saint-Laurent ? L’étude commandée par le gouvernement Couillard dans le cadre de l’EES en cours sera « disponible sous peu », indiquait mardi soir le site gouvernemental. Les audiences publiques débutent dans 12 jours.



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