Le Québec produit plus de gaz à effet de serre qu'il ne le dit

Photo: source hydro-Québec - Le barrage LG-2 sur la rivière La Grande. Les réservoirs d’Hydro-Québec émettent de grandes quantités de gaz à effet de serre que le Québec ne comptabilise pas encore.
Photo: Photo: source hydro-Québec - Le barrage LG-2 sur la rivière La Grande. Les réservoirs d’Hydro-Québec émettent de grandes quantités de gaz à effet de serre que le Québec ne comptabilise pas encore.

Le Québec, qui se pavane sur toutes les tribunes avec son faible bilan de gaz à effet de serre (GES), se prépare un dur réveil dans huit ans lorsqu'il devra ajouter les gaz à effet de serre de ses réservoirs hydroélectriques et ceux des 2100 mégawatts d'énergie thermique en planification, ce qui devrait porter la part de l'électricité dans le bilan québécois autour de 15 %.

La semaine dernière, plutôt que d'expliquer comment ils allaient effacer l'augmentation de 3 % des GES attribuables à la future centrale du Suroît, le ministre québécois des Ressources naturelles, Sam Hamad, et le président d'Hydro-Québec, André Caillé, revenaient constamment sur le fait que la production d'électricité au Québec ne représentera que 2,6 % des émissions annuelles, soit exactement l'augmentation attribuable à la centrale thermique du Suroît. Pas une tonne de plus...

Le Québec produit 94 % de son électricité avec ses forces hydrauliques. Mais les véritables émissions de gaz à effet de serre de sa production d'électricité comprennent celles de ses centrales thermiques de pointe, fonctionnant au gaz naturel et au pétrole lourd, comme celles de Tracy ou de la Citière. Et un véritable bilan doit aussi inclure les émissions de gaz à effet de serre des 28 042 kilomètres carrés de réservoirs hydroélectriques nécessaires aux besoins en électricité d'Hydro-Québec (incluant Churchill Falls, soit 6988 km2).

Les émissions de GES des réservoirs (CO2, méthane et oxyde d'azote) sont attribuables à la décomposition de la matière organique et au fonctionnement des écosystèmes aquatiques.

En vertu du mode de calcul annexé au protocole de Kyoto, il n'est pas nécessaire pour les signataires de comptabiliser avant 2012, dans leur bilan annuel, les émissions de leurs réservoirs hydroélectriques parce que cette source d'énergie, sauf au Québec et dans quelques pays, est relativement marginale. Mais les signataires de Kyoto, comme le Canada et ses provinces, devront le faire dans huit ans, ce qui pourrait réserver une énorme surprise aux Québécois pour avoir joué à l'autruche avec leur production d'électricité.

Le Devoir a voulu établir approximativement la part de l'électricité dans le bilan des émissions réelles de GES au cours des années à venir. Faute d'étude sur la question, il s'est inspiré d'une étude publiée en 2002 dans la World Resource Review, volume 14, par quatre chercheurs d'ici, Éric Duchemin, Marc Lucotte, V. St-Louis et R. Canuel. On y retient que les barrages nordiques québécois produisent 50 000 tonnes de bioxyde de carbone par terrawatt-heure (TWh) produit.

Richard Boucher, directeur des politiques et technologies de l'énergie au ministère québécois des Ressources naturelles, a un autre point de vue sur la question. Tout comme Hydro-Québec qui conteste les chiffres des universitaires. Le MRN utilise donc un barème plus libéral, soit seulement 33 000 tonnes de GES par terrawatt-heure.

Officiellement, le Québec émettait en l'an 2000 quelque 88,3 mégatonnes (millions de tonnes) de GES, dont 2 % provenaient de la production d'électricité.

Si on utilise le barème des chercheurs indépendants publiés par la World Resource Review, le bilan des émissions attribuables aux 198 TWh utilisés par Hydro-Québec en 2000 élève de 9,9 Mt les émissions québécoises, évaluées en 2000 à 88,3 mégatonnes. Le bilan réel de cette année de référence est donc en réalité de 98,2 Mt et la part de l'électricité serait, dans ce scénario, de 10 %.

Le plan stratégique d'Hydro-Québec, dont les parlementaires vont discuter à compter d'aujourd'hui, prévoit trois importants nouveaux projets de production d'électricité au moyen de centrales thermiques. La centrale du Suroît, d'une puissance de 800 MW, produira 2,25 millions de tonnes de GES en augmentant de 20 % à elle seule la consommation de ce carburant à l'échelle du Québec. Un nouveau programme de cogénération d'Hydro-Québec, qui pourrait inclure des équipements plus polluants si certains fonctionnent au pétrole, développera la même puissance et, minimalement, l'équivalent des rejets du Suroît. Quant au projet de centrale thermique au gaz de Bécancour, d'une puissance de 507 MW, il devrait émettre autour de 1,4 Mt de GES. D'ici la fin de 2008, ces trois projets ensemble vont donc ajouter 5,9 Mt aux 98,2 Mt minimalement requis pour la production d'électricité en 2002.

Globalement, le Québec devrait donc émettre en 2008, soit à la fin du plan stratégique, environ 104 Mt, dont 15,8 Mt ou 15,1 %, d'origine thermique.

Ces émissions devront être éventuellement comptabilisées dans le bilan québécois dans moins d'une décennie, ce qui reportera un fardeau de réduction important et un coût financier additionnel sur les autorités gouvernementales, le public et les industries d'alors. Pour mesurer le travail et le coût financier alors imposé aux contribuables et clients d'Hydro-Québec, il suffit de songer que les émissions attribuables à la production d'électricité en 1990, année de référence du protocole de Kyoto, s'élevaient à 153 TWh, ce qui correspond à 7,6 Mt, un total qu'il faudra réduire à 7,2 Mt si on s'en tient à l'objectif de réduction de 6 % imposé au Canada par le protocole de Kyoto.

À compter de 2008, le Québec dépassera donc, selon ce scénario, l'objectif de Kyoto en matière de production électrique par 8,6 millions de tonnes de GES. Hydro-Québec aura alors le choix d'investir dans des énergies moins dommageables pour la planète si elle veut obtenir des crédits en vue d'annuler ces 8,6 Mt excédentaires. Ou alors, la société d'État devra les acheter sur le marché canadien ou international. Le prix de référence actuel est de 10 $ par tonne de GES, ce qui portera la facture annuelle pour les 8,6 Mt en trop autour de 86 millions par année. Si cet argent était plutôt investi dans la production d'énergie plus propre, comme l'éolien ou le solaire, Hydro ne réduirait pas seulement son bilan de GES mais elle pourrait même annuler sans débours supplémentaire une partie des émissions excédentaires de ses réservoirs...