Anticosti renfermerait surtout du gaz de schiste

Aucun gisement pétrolier n’a jusqu’ici été découvert sur Anticosti, malgré des décennies de recherche.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Aucun gisement pétrolier n’a jusqu’ici été découvert sur Anticosti, malgré des décennies de recherche.

On ne sait toujours pas s’il existe des énergies fossiles exploitables sur l’île d’Anticosti, mais si le potentiel se confirme, il s’agira surtout de gaz de schiste. Cette information inédite est inscrite dans une étude économique gouvernementale qui précise que l’exploitation de cette ressource nécessiterait plusieurs milliards de dollars d’investissements. En fait, les coûts seraient tellement élevés qu’ils pourraient faire obstacle à la rentabilité.

Le gouvernement Couillard a finalement rendu publiques mercredi 42 des 64 études commandées dans le cadre des évaluations environnementales stratégiques (EES) portant sur l’exploitation et le transport de pétrole et de gaz au Québec. Ces rapports sont cruciaux puisqu’ils doivent servir à l’élaboration de la future loi sur les hydrocarbures, mais aussi de la nouvelle politique énergétique de la province.

Une étude produite par le ministère des Finances pour évaluer les scénarios d’exploitation d’énergies fossiles sur Anticosti révèle ainsi que le gaz de schiste représenterait 77,5 % des ressources exploitables sur l’île, contre 22,5 % pour le pétrole de schiste. « Les résultats des travaux réalisés sur l’île d’Anticosti jusqu’à maintenant tendent à confirmer que la proportion de gaz naturel est plus importante que celle de pétrole », peut-on lire dans le document d’une centaine de pages.

Le ministère a d’ailleurs élaboré un scénario « optimisé » qui indique que l’exploitation sur l’île pourrait durer pas moins de 75 ans. Au cours de cette période, qui doit en théorie mener à une élimination mondiale du recours aux énergies fossiles, l’industrie pourrait forer pas moins de 4155 puits répartis sur 445 plateformes.

Ces opérations permettraient d’extraire au maximum 12 % du gaz emprisonné dans le sous-sol. En se basant sur la consommation actuelle de gaz au Québec, la production équivaudrait à 55 années de consommation. Quant au pétrole de schiste, le rapport du ministère des Finances estime le taux de récupération à 3,5 %, ce qui signifie 584 millions de barils. Au niveau de consommation actuelle, il s’agit de 4,5 années de consommation.

Exploitation coûteuse

Pour extraire ces hypothétiques ressources, les investissements en exploitation et en infrastructures seraient majeurs. En fait, on estime que chaque forage pourrait coûter 8,8 millions de dollars. Qui plus est, les coûts de transport uniquement pour le gaz de schiste se chiffreraient en milliards de dollars. En supposant la construction d’un gazoduc pour atteindre la Gaspésie, les investissements pourraient dépasser les 10 milliards. L’entreprise Pétrolia a évoqué récemment cette dernière hypothèse. Dans le cas d’un recours à un navire-usine, les coûts dépasseraient les sept milliards.

L’étude gouvernementale estime toutefois qu’une exploitation d’Anticosti jusqu’en 2100 serait rentable. Mais une autre étude, réalisée elle aussi dans le cadre des EES, relève des embûches importantes en vue de rentabiliser une production d’hydrocarbures au Québec. « L’analyse plus détaillée des marchés externes qui seraient accessibles aux hydrocarbures québécois révèle des obstacles importants. Le premier est le bas niveau des prix des hydrocarbures observés en 2015, et projetés jusqu’en 2030 », fait valoir cette étude de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal.

« Dans un monde où la demande en hydrocarbures serait limitée par les contraintes climatiques, les prix seraient vraisemblablement encore plus bas. Ces bas prix sont la résultante d’une offre abondante d’hydrocarbures aux États-Unis et à travers le monde », précise le rapport rendu public mercredi.

L’étude de HEC Montréal insiste en outre sur la question des infrastructures de transport, qui sont aujourd’hui inexistantes. « Bien que très partiellement documenté dans le cadre de ce rapport, le coût de ces infrastructures représente un obstacle supplémentaire à l’atteinte des marchés, internes et externes, pour l’éventuelle production québécoise d’hydrocarbures. »

Les chercheurs rappellent néanmoins que le Québec continuera de consommer des énergies fossiles au cours des prochaines années. Dans ce contexte, « des niches pourraient être trouvées pour des producteurs, à court terme comme à long terme. Elles seraient marginalement profitables à l’économie du Québec, si ces producteurs étaient compétitifs à l’échelle mondiale ».

Gaz à effet de serre

Une exploitation sur Anticosti serait par ailleurs productrice de gaz à effet de serre. L’étude du ministère de l’Environnement, qui admet une grande incertitude dans ses prévisions, estime que la production de GES pourrait atteindre 1,4 million de tonnes par année, en supposant que le gaz de schiste serait récupéré dès le début de l’exploitation. Cela représente une hausse de 2 % des émissions du Québec.

Si le gaz devait être brûlé sur place, comme cela se fait dans d’autres exploitations de pétrole de schiste, les émissions annuelles de GES « seraient beaucoup plus élevées » et pourraient atteindre de 6 à 10 millions de tonnes. Cela représenterait de 9 % à 15 % des émissions du Québec en 2020.

Fracturation

Qu’il s’agisse de gaz ou de pétrole, l’exploitation sur Anticosti nécessiterait de procéder à de la fracturation. Une étude menée pour évaluer les besoins en eau estime que chaque forage consommerait près de 22 millions de litres d’eau. Or, seules deux zones de l’île pourraient répondre aux besoins en eau de l’industrie, et seulement à raison deux ou trois forages simultanés. L’étude suggère donc d’évaluer la possibilité de puiser de l’eau directement dans le golfe du Saint-Laurent.

Plusieurs composés jugés « toxiques » sont ajoutés à cette eau de fracturation, rappelle une étude environnementale gouvernementale. Or, « plusieurs informations sur la persistance dans les milieux aquatiques, la bioaccumulation dans les organismes aquatiques ou la toxicité quant à ces organismes sont manquantes pour de nombreux composés susceptibles d’être utilisés comme intrants de fracturation ». Et il n’existe aucune structure sur Anticosti pour traiter cette eau.

Une autre étude rappelle enfin que « l’insularité, les paysages, le patrimoine historique et culturel, la faune et la flore diversifiées font de l’île d’Anticosti un endroit remarquable et reconnu par la vocation récréotouristique prioritaire qui lui est accordée par le gouvernement dans le développement du territoire ».

Des dizaines d’études publiées à 20 jours des consultations

Les groupes et les citoyens qui souhaitent participer aux audiences publiques sur les évaluations environnementales stratégiques (EES) sur les hydrocarbures auront fort à faire s’ils comptent présenter un mémoire, comme le gouvernement le propose.

Seules 42 des 64 études commandées au cours de la dernière année ont été rendues publiques. Or, les consultations débutent dans moins de 20 jours, soit le 16 novembre. Les délais très courts ont d’ailleurs été critiqués mercredi par certains groupes environnementaux sur les réseaux sociaux.

Il faut dire que ces EES ratissent large et concernent tous les projets d’exploitation de pétrole et de gaz de la province, en plus du transport par train, par bateau et par pipeline. Les EES, dirigées par deux sous-ministres du gouvernement Couillard, ont été réalisées en un peu plus d’un an. À titre de comparaison, une EES réalisée par Genivar et portant uniquement sur le golfe du Saint-Laurent a nécessité plus de trois ans de travaux.

D’ailleurs, en raison des délais imposés par Québec, les EES en cours n’étudient pas les impacts des opérations de fracturation hydraulique sur Anticosti.
6 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 octobre 2015 18 h 35

    Donc une autre excuse

    pour le ministre de fesser dans le tas.Il s en frotte les mains déja. J-P.Grisé

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 29 octobre 2015 03 h 49

    Pas vraiment nouveau

    Il faut distinguer les études géologiques d'une part et d'autre part le rapport du ministère des Finances. Le rapport n’est pas scientifique; ce sont de simples scénarios comptables basés sur des hypothèses.

    On sait depuis des années que le schiste d’Anticosti renferme un mélange de gaz naturel et de pétrole. J’apprends que c’est dans la proportion précise de 77,5% pour le gaz et de 22,5% pour le pétrole.

    Si le rapport du ministère se fonde sur un taux d’extraction faible du gaz (de l’ordre de 12% alors que le géologue Marc Durand l’estime à environ 20%), il erre grossièrement dans le cas du pétrole de schiste, estimant son taux d’extraction à 3,5% alors qu’il est de 1,2% (soit trois fois moins).

    La sous-estimation du taux d’extraction du gaz est sans importance puisque celui-ci est considéré par l’industrie comme un « déchet ». Actuellement, le prix du gaz naturel est tellement bas, que cela ne vaut pas la peine de construite des gazoducs pour le transporter. Sur Anticosti, comme au Dakota, il serait brûlé sur place par de hautes torches allumées jour et nuit.

    Pour le pétrole, cela est différent.

    Le rapport surestime le taux d’extraction du pétrole et sous-estime légèerement les coûts de son extraction.

    Chaque forage ne coûte pas 8,8 millions$ mais plutôt 10 millions$ et ce, sans compter les royautés à payer aux pétrolières qui possèdent les brevets sur ce mode d’extraction ni le coût des routes et des oléoducs nécessaires à l’acheminement de ce pétrole vers les marchés de consommation.

    Bref, c'est pas fort.

    Ce qu'il faut savoir, c'est que les coûts d'extraction du pétrole d'Anticosti dépassent largement les revenus qu'on pourrait en retirer. Bref, c'est pas rentable.

    • Marc Durand - Abonné 29 octobre 2015 13 h 16

      J'ai utilisé un estimé de l'Office National de l'Énergie qui chiffrait à 20% le taux approximatif de récupération du gaz de schiste. C'était une valeur très optimiste, qu'il convient maintenant de rectifier. Les données réelles et plus récentes indiquent des taux mesurés de l'ordre de 5% à 15% dans les divers gisements en exploitation. Je devrais certainement diviser par deux ces estimés trop conservateurs, que l'industrie place encore dans ses prospectives.

      P.S. Je ne suis pas géologue, mais bien ingénieur en géologie et en géotechnique; ce n'est pas le même ordre professionnel.

  • Marc Durand - Abonné 29 octobre 2015 06 h 58

    Le gaz est sans doute un problème

    J'ai souligné il y a deux ans déjà (https://youtu.be/dXRg6YcREWw) que le shale à Anticosti ne contenait pas que des hydrocarbures liquides (pétrole) mais aussi du gaz en abondance, probablemement dans une proportion trois fois plus élevée que dans le gisement du Dakota Nord. J'indiquais qu'au Dakota, ce gaz est un problème plutôt qu'une ressource: on le brûle sur place en grande partie, car seul le pétrole est intéressant quand on est loin des marchés. Ce sera pire à Anticosti. Ici une étude du ministère des finances confirme mes données, mais fait de très grosses erreurs par ailleurs dans l'estimé des coûts d'extraction. L'étude est un peu "tordue" pour arriver à démontrer une rentabilité; ses hypothèses de bases sont très peu réalistes.

  • Marc Durand - Abonné 29 octobre 2015 07 h 14

    L'étude du Ministère des Finances

    Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'étude du ministère des finances n'est pas une mise à jour des études Sproule 2011 et 2015 qui ont évalué la quantité d'hydrocarbures en place à Anticosti. Les études Sproule duquel a été tiré la valeur de 40 milliards de barils en place sont basées sur les données recueillies sur le terrain dans les forages à Anticosti: 20 forages avant 2012 et huit de plus (forés à l'été 2012 et à l'été 2014) pour la mise à jour d'avril 2015. Cette mise à jour devra être revue encore avec les données des sept nouveaux forages complétés l'été dernier; mais ces analyses ne sont pas encore disponibles. Ce n'est pas ces données encore à venir qui sont l'objet de l'étude qui nous "annonce" un potentiel en gaz. Le ministère des finances se sert d'une modélisation faite à partir de données théoriques extrapolées depuis un autre gisement (en Ohio) et les transpose pour une évaluation financière à Anticosti; l'évaluation utilise des paramètres très peu réalistes et non vérifiés sur le terrain.

  • Yvon Pesant - Abonné 29 octobre 2015 08 h 45

    La facture de la fracture

    Le jeu en vaut-il la chandelle? Que dis-je, la chandelle? Les milliers et milliers de torchères pour éclairer les nuits très sombres de l'île à ces conditions.

    Des milliers et des milliers de puits sur des centaines et des centaines de sites avec des chemins, des gazoducs et oléducs, des produits toxiques, du bruit incessant, des GES, ...Et quoi encore? Un port pour bateaux citernes, peut-être.

    À des coûts financiers et environnementaux astronomiques assumés par qui? Nous!
    Et-ce bien cela que nous voulons? Non!