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Les priorités du gouvernement canadien - Des missiles ou de l'énergie propre ?

Deux nouvelles en apparence non reliées, tombées des fils de presse hier, traduisent des priorités inquiétantes au sein du gouvernement canadien.

On apprenait que le Canada participera au financement du bouclier antimissile du président Bush. Même si on ne peut pas encore chiffrer la participation canadienne au projet américain, on parle minimalement de quelques centaines de millions de dollars, voire davantage à long terme.

Mais lorsqu'on passait de la une du Devoir à la page de suite, on apprenait le même jour que le Canada se retirait officiellement du projet ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) après avoir constaté que Toronto n'avait plus aucune chance de remporter la course contre la France ou le Japon. En somme, oui aux missiles, et ce, peut-être à coups de milliards, mais un non catégorique à la plus importante entreprise de recherche pour mettre au point une source d'énergie propre et durable, dont l'abondance permettrait enfin d'envisager sérieusement la fin de l'ère du pétrole et de juguler véritablement la menace que l'or noir fait peser sur le climat.

Il faut relier ces deux décisions en apparence sans lien car le projet ITER est à l'heure actuelle le plus important projet de recherche sur la planète après celui de la Station spatiale internationale. Il n'a d'autre concurrent à court terme que la «guerre des étoiles» version Bush. S'il n'y a aucun lien technique entre les deux dossiers, l'ampleur des investissements qu'ils commandent reflète froidement les priorités en recherche du gouvernement Martin.

L'évolution récente du dossier ITER est aussi révélatrice d'un autre malaise profond dans l'univers scientifique. Par l'élimination de Toronto de cette course internationale, le Canada récolte aujourd'hui un échec qu'il a lui-même programmé dans les années 90 en orchestrant la disparition du projet Tokamak de Varennes, ce qui a éparpillé l'expertise québécoise en recherche sur la fusion afin de faire de la place à la candidature de Toronto. En somme, Ottawa ne s'est pas rendu compte que c'était la masse critique canadienne, reconnue à l'échelle internationale, qu'il faisait ainsi disparaître, sans parler de ses chances d'obtenir en sol canadien le projet de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Rétrospectivement, on a l'impression de vivre une version scientifique de ces cas où un athlète québécois au sommet d'une discipline est éliminé d'une équipe nationale canadienne dirigée par une clique anglo-saxonne.

Mais dans ce cas-ci, les conséquences sont énormes sur les plans scientifique, énergétique et économique pour le Québec et le Canada.

La fusion propre

Le projet ITER a démarré en 1992 comme une mise en commun des investissements jusque-là morcelés du Japon, des États-Unis, du Canada, de l'Europe et de la Russie visant à mettre au point d'ici 2050 une technique efficace de «fusion» nucléaire, une source généralement considérée comme sécuritaire, propre, écologique et renouvelable sur le plan scientifique. D'une part, dans la fusion nucléaire, une énergie impressionnante peut être libérée lorsque les atomes sont concentrés, alors que dans la fission, l'énergie provient de leur libération ou de leur dispersion, parfois violente, comme dans le cas des bombes nucléaires. Le procédé de la fusion est particulièrement sécuritaire parce que le risque d'emballement du réacteur est annulé par le fait qu'il s'arrête à volonté sans production de gaz polluant ou de déchets de combustible.

D'autre part, les matériaux utilisés dans le réacteur, qui deviennent progressivement radioactifs, peuvent être recyclés et réutilisés aux mêmes fins. Les réacteurs à fusion peuvent être alimentés au deutérium et au lithium, deux familles de molécules très abondantes sur la Terre. L'utilisation de lithium 3, qui serait très abondant à la surface de la Lune, pourrait, grâce à quelques navettes spatiales, fournir toute l'électricité requise en un an par les États-Unis avec un degré de sécurité et de propreté inconcevable à ce jour.

La fusion nucléaire contrôlée permettrait en somme de reproduire sur Terre la machine énergétique qui anime les étoiles comme le Soleil. Mais les défis technologiques sont nombreux, notamment celui de générer un plasma d'une température de 10 à 100 millions de degrés pour enclencher la fusion, laquelle générerait par la suite l'énergie nécessaire à sa perpétuation en plus de libérer un excédent que les humains récupéreraient pour produire de l'électricité. Jusqu'à présent, la France a battu le record japonais de 4 min 25 s en produisant un plasma de 6 min 30 s. L'expérience japonaise a généré 200 mégajoules d'énergie alors que les chercheurs français ont produit un gigajoule, soit 1000 mégajoules.

En regroupant leurs investissements respectifs pour construire un premier réacteur à fusion de 1000 MW quelque part dans le monde, les pays membres du consortium ITER, dont le Canada, voulaient faire franchir à la recherche le passage de la recherche fondamentale à l'application par l'obtention d'une première fusion nucléaire à des fins énergétiques. Il y a cinq ans, le coût de la centrale projetée était évalué à 12 milliards, soit le budget d'un projet hydroélectrique aussi important que Grande-Baleine. On parle aujourd'hui d'un projet qui exigera des investissements de 40 milliards d'ici 30 ans, ce qui explique l'âpreté de la lutte finale que se livrent aujourd'hui la France et le Japon, qui viennent d'éliminer la candidature de Toronto. Les États-Unis appuient le Japon dans la logique punitive adoptée envers la France dans le dossier irakien. À sa réunion de Washington, le 20 décembre dernier, le consortium ITER n'a pas pu trancher entre la France et le Japon.

Un ITER québécois ?

Le Québec avait acquis une grande réputation dans la recherche sur la fusion grâce au Tokamak de Varennes, géré et exploité par les chercheurs de l'Institut de recherche en électricité (IREQ) d'Hydro-Québec. Les travaux de l'IREQ sur la polarisation des plasmas, utilisés pour générer une éventuelle fusion, faisaient du Québec une référence dans le domaine, d'autant plus que le projet était directement appuyé par un producteur d'électricité, Hydro-Québec. Cependant, deux ans avant d'investir des millions dans la candidature de Toronto, le gouvernement fédéral a informé le Québec qu'il cessait d'investir dans le Tokamak de Varennes. Québec, Ottawa et Hydro-Québec avaient pourtant investi 14,5 millions par année dans ce projet qui maintenait en poste 110 chercheurs de haut niveau. Au total, 175 millions ont été investis dans ce projet avant qu'Ottawa ne se déleste de ses engagements par un octroi final de 19 millions. Cette subvention en forme de quittance a alors suscité une véritable foire d'empoigne au sein de la société d'État, où l'argent fédéral n'a finalement pas servi à perpétuer le projet en attendant des jours meilleurs. On se trouvait alors en plein dégraissage budgétaire au sein des deux gouvernements.

Pierre Couture, le chercheur hydro-québécois à l'origine du fameux moteur-roue, avait proposé au milieu des années 80 à Hydro-Québec d'investir dans la filière Ignitor même si le Tokamak, où il était affecté, était déjà en marche. Pour ce projet, le chercheur proposait de recycler la centrale désaffectée de Gentilly I, ce qui aurait radicalement réduit les coûts. Ce projet visait non seulement à étudier les plasmas, comme le Tokamak, mais, de façon ambitieuse, à atteindre le point d'allumage de la réaction de fusion, ce qui est très similaire à ce que veut faire ITER 15 ans plus tard... Comme dans le cas de la plupart des autres projets de ce chercheur visionnaire, les administrateurs hydro-québécois sont restés de glace devant sa proposition.

En 2001, en voyant Toronto inscrire sa candidature au projet ITER après le démantèlement de la masse critique québécoise en fusion, Québec a un temps jonglé avec l'idée de lancer Varennes dans la course avec un ITER local. David Cliche, alors ministre de la Science et de la Technologie, a tenté de mettre le projet sur respirateur artificiel avec quelques millions.

Le compromis québécois

Mais Ottawa avait fait son lit en investissant trois millions dans la candidature de Toronto, en sus des trois millions de Queen's Park, des cinq millions d'Ontario Power Generation et des cinq millions fournis en quelques mois par un secteur privé torontois un peu plus rapide sur la détente que la classe d'affaires de Montréal — et en particulier son industrie électrique —, qui n'ont pas levé le petit doigt pour empêcher le Tokamak d'être démantelé ou pour piloter la candidature du Québec.

Devant la déconfiture de Toronto, l'automne dernier, faute notamment de véritable masse critique dans la fusion et du peu d'empressement d'Ottawa à investir les sommes nécessaires au projet, en plus de la division des partenaires européens, asiatiques et américains d'ITER, plusieurs chercheurs québécois pensent que le Québec aurait eu vraiment une chance d'obtenir cet investissement faramineux si, évidemment, la masse critique des 110 chercheurs liés au projet avait été préservée. Par sa culture française et sa proximité des États-Unis, qui se sont retirés du projet en 1998 mais qui y reviennent avec 500 nouveaux millions du président Bush, le Québec aurait pu devenir le lieu de compromis susceptible de dénouer l'impasse de Washington. D'autant plus, d'ailleurs, que le site japonais de Rokkasho-Mura serait handicapé par de violentes et régulières secousses sismiques. Quant au site de Cadarache, dans le sud-est de la France, il apparaît maintenant comme étant plus propice, mais même si l'Europe et la Russie l'appuient, l'opposition américaine et japonaise joue fortement contre lui. Pour l'instant, la conclusion du dossier risque donc d'être d'ordre plus politique que le résultat d'une démarche scientifique. Là-bas comme ici.