Pétrole et GES, le défi du gouvernement de Philippe Couillard

Au Québec, le pétrole compte pour 38 % de la demande énergétique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au Québec, le pétrole compte pour 38 % de la demande énergétique.
En promettant une réduction de gaz à effet de serre ambitieuse, le gouvernement Couillard se rapproche en théorie de ce que la science juge nécessaire pour ralentir les bouleversements climatiques. Mais cela représente tout un défi, notamment au chapitre de la consommation d’énergie. Et Québec refuse d’aborder l’incohérence apparente entre la cible fixée et l’ouverture affichée envers les projets d’énergies fossiles.
 

Les propos tenus jeudi par le premier ministre Philippe Couillard et son ministre de l’Environnement, David Heurtel, semblaient tirés du manifeste publié en début de semaine par plusieurs personnalités canadiennes plaidant pour une transition rapide vers les énergies renouvelables, au nom d’une plus grande justice sociale.

Insistant sur l’urgence d’agir contre les changements climatiques, le chef libéral a comparé ceux qui doutent encore de la réalité de l’impact humain sur le climat aux gens qui, jadis, « croyaient que la Terre était plate ». Sans action décisive, a insisté M. Heurtel, le monde s’expose à des « changements cataclysmiques » si le thermomètre mondial dépasse les 2 °C avant la fin du siècle.

Le responsable du dossier climatique au sein du gouvernement du Québec reprenait ainsi à son compte des constats maintes fois répétés au cours des dernières années par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), mais aussi l’Agence internationale de l’énergie et la Banque mondiale. Sans oublier la vaste majorité des scientifiques qui étudient la question.

C’est d’ailleurs en ayant en tête cette limite des 2 °C que la communauté internationale doit se réunir à Paris en décembre. L’enjeu est majeur, puisque le monde doit accoucher de l’accord climatique le plus ambitieux de tous les temps. Et pour le moment, nous sommes toujours loin du compte, selon une analyse des engagements des États en matière de réduction des gaz à effet de serre (GES) publiée par l’ONU à la fin d’août.

L’objectif de Québec

Quelle que soit l’ampleur du fossé à combler d’ici Paris, le Québec de Philippe Couillard a affirmé cette semaine sa volonté de jouer son rôle pour « les générations futures », qui devront vraisemblablement vivre avec les conséquences de l’inaction internationale actuelle.

Plus tôt cette année, il avait aussi appelé le gouvernement fédéral, ardent défenseur des sables bitumineux, à fournir sa part d’efforts pour le climat planétaire. Devenu un véritable cancre dans les négociations internationales sous le gouvernement Harper, le Canada s’est engagé en mai à réduire ses émissions de GES de 30 % d’ici 2030, par rapport à leur niveau de 2005. Une cible fixée sans l’accord des provinces, et alors que l’exploitation du pétrole albertain condamne carrément à l’échec. À elles seules, les émissions « fugitives » du secteur pétrolier et gazier dépassent le total de tout le secteur des transports au Québec.

Le Québec fait d’ailleurs déjà nettement mieux qu’Ottawa en matière de réduction des GES. Il faut dire que la province n’exploite pas de ressources fossiles sur son territoire, mais aussi que 40 % de la demande énergétique est comblée par l’hydroélectricité. L’autre part importante provient toutefois du pétrole, qui compte pour 38 % dans la balance.

Avec ce portrait comme point de départ, Québec espère atteindre un premier objectif de réduction des GES fixé à 20 % d’ici 2020, par rapport à 1990. La baisse pourrait ensuite, en théorie, atteindre 37,5 % en 2030, puis entre 80 % et 95 % en 2050. Pour le moment, les émissions du Québec ont connu une baisse d’environ 8 % depuis 1990. Les plus récentes données sur les émissions québécoises précisent toutefois que celles-ci sont passées de 81,6 à 82,6 millions de tonnes entre 2012 et 2013. À lui seul, le secteur des transports génère en moyenne 35 millions de tonnes de GES par année depuis une décennie.

Tout un défi

Le ministre de l’Environnement a d’ailleurs souligné jeudi que l’atteinte de l’objectif de 2020 constituait « tout un défi », insistant sur l’importance de s’attaquer aux émissions du secteur des transports. Tout un défi, en effet, dans une province où l’« auto solo » demeure la norme et où la lenteur du développement du transport collectif est décriée par plusieurs.

David Heurtel a toutefois promis qu’une stratégie d’électrification des transports serait présentée sous peu. Pour l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, d’autres solutions doivent impérativement être mises en avant. « Québec tarde à engager des programmes qui ont fait leurs preuves dans la réduction de l’empreinte carbone du transport, a fait valoir son porte-parole, Alain Brunel. On parle par exemple de l’investissement massif dans les transports en commun, de l’inspection obligatoire ou l’incitation au recyclage des vieux véhicules, de l’adoption d’une loi zéro émission et de l’imposition d’un système de bonus-malus selon le niveau des émissions des véhicules à essence. »

Québec mise aussi beaucoup sur le développement du marché du carbone, qualifié de « pièce maîtresse » de la stratégie québécoise par M. Couillard. Diverses actions doivent également être financées à travers le Plan d’action sur les changements climatiques. Et depuis peu, le gouvernement évoque régulièrement l’utilisation accrue du gaz naturel liquéfié comme carburant pour alimenter des projets industriels particulièrement polluants, notamment dans le cadre du Plan Nord.

Projets polluants

Au-delà du développement minier, émetteur considérable de GES, le gouvernement Couillard a déjà autorisé des projets qui vont alourdir le bilan du Québec. On peut penser à la cimenterie de Port-Daniel, qui a été mise à l’abri d’une évaluation environnementale sous l’égide du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. Financé à hauteur de 450 millions de dollars par Québec, ce projet pourrait émettre quelque 8 % de tous les GES du secteur industriel de la province.

Reste surtout à voir dans quelle mesure les projets d’exploitation de pétrole et de gaz se concrétiseront au Québec. Pour le moment, Junex et Pétrolia développent des projets pétroliers en Gaspésie qui semblent prometteurs pour leurs actionnaires. Sur l’île d’Anticosti, les travaux financés en bonne partie par des fonds publics doivent permettre de savoir, enfin, si le sous-sol renferme un potentiel en pétrole de schiste. D’autres projets sont aussi à divers stades d’exploration, notamment dans le golfe du Saint-Laurent. Sans oublier que la majorité des permis d’explorationdegazdeschistedes basses terres du Saint-Laurent sont toujours en vigueur.

Le gouvernement s’est d’ailleurs montré très intéressé par l’exploitation d’éventuelles ressources fossiles au Québec. Or, si elle s’implantait pour de bon au Québec, cette industrie lancerait la province sur des décennies de production pétrolière. À titre d’exemple, des scénarios développés pour une éventuelle exploitation sur Anticosti anticipent un pic de production pour 2049, pour un total de 3850 puits. Et l’extraction se poursuivrait jusqu’en 2095.

M. Couillard a par ailleurs décidé de faire fi des émissions de GES résultant de la production du pétrole des sables bitumineux qui coulera dans le futur pipeline Énergie Est. En évoquant la crise climatique cette semaine, le ministre Heurtel a pourtant souligné à juste titre que « les GES ne reconnaissent pas les frontières des provinces et des pays ». Dans le cas du pipeline de TransCanada, les 400 millions de barils qui circuleront chaque année pourraient produire 32 millions de tonnes de GES, soit presque autant que tout le secteur des transports de la province.

Des inconnues

Au final, il manque donc toujours des éléments majeurs pour comprendre où se dirige concrètement le Québec et s’il parviendra à atteindre ses cibles de réduction de GES. Le gouvernement doit en outre présenter, possiblement cet automne, la future politique énergétique du Québec, mais aussi une loi pour encadrer le « développement responsable » des hydrocarbures.

Plusieurs personnalités bien au fait des questions environnementales ont toutefois mis en garde le Québec au cours des derniers mois contre le virage vers les énergies responsables des bouleversements climatiques. La plus haute responsable du dossier climatique aux Nations unies, Christiana Figueres, mais aussi Nicolas Hulot, ambassadeur des questions climatiques du président français François Hollande, en font partie.

En entrevue au Devoir cette semaine, l’auteure et militante Naomi Klein estimait que le gouvernement de Philippe Couillard fait fausse route en ouvrant toute grande la porte aux projets pétroliers et gaziers au Québec. « Il se plaît à se voir comme un leader sur la question climatique. Mais ses propos sont incompatibles avec ce qu’il fait. Vous ne pouvez pas vous autoproclamer “leader climatique” et ouvrir en même temps de nouveaux territoires à l’exploitation d’énergies fossiles. Ces projets auront des impacts non seulement locaux, mais aussi à l’échelle planétaire. »

3 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 19 septembre 2015 11 h 03

    GES, un défi de société

    Comme citoyen, nous avons la possibilité de faire des choix à trois niveaux : au municipal, au provincial et au fédéral. Ça veut dire qu'en moyenne tous les seize mois, nous confions à des politiciens un mandat de quatre ans, quatre ans au cours desquels ils devront faire face aux promesses de la campagne électorale.

    Que nous ont promis au cours des trois dernières campagnes électorales les gens que nous avons élus ? De s'attaquer sérieusement aux problèmes environnementaux qui nous affectent ? Non ! L'environnement n'a tenu qu'un très petite, une toute petite place dans les débats qui ont précédé les élections. Les médias pourraient avoir contribué à ce silence, en particulier la télévision (qui pourrait être au sommet en matière d'influence).

    Non, les vraies affaires n'étaient pas reliées à l'environnement, et c'est triste à dire, mais tout parti politique qui aurait choisi de le mettre en premier plan aurait probablement mordu la poussière.

    Nous sommes en pleine campagne électorale fédérale. On n'en a que pour l'orange, le bleu et le rouge – le NPD, le PC et le PLC. La campagne s'enlise dans un discours creux, et pour poursuivre la tradition, l'environnement est un sujet qu'on n'aborde guère, sinon de façon évasive, en agitant quelques clichés usés. Celui qui sera élu à Ottawa n'aura donc pas reçu de la population le mandat de s'attaquer à l'environnement.

    À Québec, c'est la même chose. On a beau dire que le dossier des GES sera le défi du gouvernement Couillard, on oublie alors qu'il n'a pas été élu pour ça. M. Couillard n'a fait aucune promesse et les électeurs ne lui ont pas demandé d'en faire.

    Au municipal ? Même Montréal, la plus grande ville et la métropole, n'a que des miettes de pouvoir en la matière. Mais pire, quand un maire d'arrondissment décide d'aller de l'avant en améliorant l'environnement de son quartier, la presse régionale le démonise, lui tombe dessus, l'érige en ennemi public.

    Un défi de société ? La route sera longue...

    • Pierre Fortin - Abonné 20 septembre 2015 13 h 05

      Si la population définissait elle-même les priorités nationales, surtout enmatière d'environnement, et que les divers candidats se déclaraient prêts ou non à les défendre, les choix lors du vote seraient beucoup plus clairs.

      Il ne faut pas oublier que l'horizon politique des divers candidats se limitent à un seul terme à la fois, i.e. environ quatre années. Lequel parmi eux osera mettre en branle des mesures de nécessaire austérité, moins populaires, mais correctrices des pratiques qui dégradent l'environnement?

      La gouverne de l'État est trop importante pour la confier aux seuls politiciens et leurs partis. Les nombreux engagements déjà pris lors des élections précédentes nous ont menés à quoi sinon à des vœux pieux et stériles?

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 19 septembre 2015 12 h 40

    Plutôt une fanfaronnade qu'un défi !

    Le titre de cet article devrait être corrigé en remplaçant le terme "défi" par celui de "fanfaronnade", ou encore de "bluff", ou de "cabotinage" ou (mon préféré) de "poudre aux yeux verte".

    En management et dans la vraie vie de tous les jours, il ne suffit pas que la prétendue "cible" que l'on dit vouloir se fixer soit "souhaitable" (soit une décroissance radicalement révolutionnaire de nos GES québécois de 37,5 % d'ici 2030 versus le niveau de 1990, soit une baisse de plus de 2 % au cours de chacune des 15 prochaines années), encore faut-il qu'elle soit également "faisable" au sens où sa réalisation future se doit d'être appuyée par un plan d'action détaillé et pertinent qui corresponde, en appui, aux ressources & moyens dont on dispose concrètement.

    Or, on ne retrouve aucune de ces ci-devant conditions chez notre gouvernement qui donne ainsi raison à Naomi Klein (ici citée fort pertinemment par Alexandre Shields):

    "(...) le gouvernement de Philippe Couillard fait fausse route en ouvrant toute grande la porte aux projets pétroliers et gaziers au Québec. « Il se plaît à se voir comme un leader sur la question climatique. Mais ses propos sont incompatibles avec ce qu’il fait. Vous ne pouvez pas vous autoproclamer “leader climatique” et ouvrir en même temps de nouveaux territoires à l’exploitation d’énergies fossiles."

    Donc, notre gouvernement provincial fait le fanfaron avec son faux baratin vert.

    Écolosociétalement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur de gestion + éthique + comptabilité environnementales
    Département des sciences comptables
    École des sciences de la gestion
    UQAM