Des boeufs fous en vacances à Kuujjuaq

Le Québec compte depuis 40 ans une nouvelle espèce animale qui prolifère sans tambour ni trompette dans la région de Kuujjuaq, sur la partie ouest de la baie d'Ungava, parce que, pour cette espèce, c'est comme si c'était la Floride.

Les fouilles archéologiques faites dans le Grand Nord québécois n'ont jamais révélé la présence d'un seul os de boeuf musqué dans les anciens campements autochtones ou ailleurs. Il n'y a donc jamais eu de boeufs musqués au Québec jusqu'en 1967, alors que des Inuits de la région de Kuujjuaq, aidés par Québec, ont mis en place une «ferme» d'élevage nordique pour exploiter le sous-poil fabuleux de cet animal, le kiviut. Ce sous-poil est beaucoup plus chaud que la laine mais, dit-on, beaucoup plus doux et plus fin que la soie! De quoi faire un chandail de rêve, que je m'empresserais d'enfiler ces jours-ci pour faire honneur à ces modèles vivants d'adaptation au froid et surtout, je dois l'avouer, pour la chaleur douillette qu'il doit procurer.

S'il n'y a jamais eu de boeufs musqués au Québec, explique Donald Jean, un biologiste de la Société de la faune et des parcs (FAPAQ), c'est que la baie d'Hudson a constitué un obstacle infranchissable pour cette espèce venue d'Asie et qui a progressivement colonisé tout le Grand Nord canadien. L'espèce occupe de fait la plupart des zones circumpolaires du globe, avec le caribou. Les boeufs musqués sont plusieurs dizaines de milliers dans le Grand Nord canadien. Mais ces animaux fort sédentaires n'ont jamais réussi à atteindre le Québec grâce à la banquise hivernale, probablement en raison des distances trop longues et forcément sans source de nourriture. Plusieurs fermes d'élevage de boeufs musqués ont été créées dans les régions nordiques de l'ouest du pays. Il n'en resterait plus qu'une seule aujourd'hui, probablement parce que les fibres synthétiques ont sensiblement réduit le marché du kiviut.

La seule ferme expérimentale mise en place au Québec, en 1967, était située à l'ouest de la rivière Koksoak. Elle a accueilli en tout 15 boeufs, dont 12 femelles. La petite harde provenait d'Eureka, sur l'île d'Ellesmere, encore plus au nord que Resolute Bay. Pour avoir une idée du voyage vers le sud accompli par ces sympathiques bovins sauvages, il faut comprendre que la distance entre Kuujjuaq et Eureka est deux fois plus grande que celle entre Kuujjuaq et Montréal!

«Pour ces boeufs musqués, raconte Donald Jean, Kuujjuaq, c'est la Floride! La saison froide y est beaucoup moins longue et la nourriture plus abondante. Ces bêtes sont littéralement tombées dans un jardin, de leur point de vue! Elles trouvent dans leur nouveau territoire non seulement de petites plantes graminées au sol, ce qu'elles recherchent généralement, mais même des bouleaux nains ou des bouleaux glanduleux, dont les petites feuilles à peine plus grandes que l'ongle du petit doigt sont pour elles un véritable dessert!»

Comme la ferme expérimentale n'a pas été un succès économique, sa direction a commencé à relâcher ses boeufs musqués dans la nature vers 1975. Les 16 derniers spécimens de la ferme ont été cédés au zoo de Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, qui possède sans doute la plus belle harde en captivité de toute l'Amérique. En tout, en plus des 16 boeufs donnés au zoo, 54 mâles et femelles ont été relâchés dans la nature, ce qui porte à près de 70 le capital vivant engendré par la petite harde initiale de 15 bêtes importées.

Aujourd'hui, explique Donald Jean, on compte dans le Grand Nord québécois quelque 1400 boeufs musqués qui se prélassent dans la région de Kuujjuaq sous le doux climat de -40 °C, sans le facteur éolien, qui devient vraiment dangereux lorsqu'il est attribuable au vent... de panique soulevé par les bulletins sportifs, pardon, météorologiques.

En raison des conditions très favorables de cet habitat qu'on pourrait qualifier de méridional pour l'espèce — tout est relatif, n'est-ce pas? —, le troupeau de boeufs musqués connaît actuellement une croissance de 15 à 20 % par année, selon le biologiste qui les suit de près dans la nature et qui s'est d'ailleurs retrouvé nez à nez avec un groupe de ces bêtes plutôt paisibles mais qui peuvent se défendre âprement contre les loups en faisant un cercle en forme de forteresse bardée de cornes aiguisées. Cette stratégie est très intimidante pour les prédateurs, raconte le biologiste, car même si les boeufs musqués sont de petite taille, le «front commun» qu'ils forment alors ressemble, pour un ou plusieurs loups, à une muraille vivante et armée.

Par contre, explique le biologiste, les bêtes bêta, soit généralement les mâles qui s'éloignent de la harde parce qu'ils n'ont pas pu déloger le mâle dominant, sont plus menacées parce qu'elles ne forment que de petits groupes de deux ou trois. Des biologistes, raconte Donald Jean, ont observé et filmé une attaque de loups réussie contre des boeufs musqués isolés. Les loups n'arrivaient pas à attaquer les jarrets bien dissimulés dans les longs poils, une stratégie efficace contre l'original. Ils ont cependant saisi leur cible par le nez à plusieurs reprises, de sorte que la bête est morte au bout de son sang.

Généralement, raconte Donald Jean, les boeufs musqués sont plutôt tranquilles. L'été dernier, il s'est retrouvé nez à nez avec une harde qui se trouvait de l'autre côté d'une butte. Les biologistes ont entendu venir la harde avec son bruit de sabots. Mais ce n'était pas le cas des boeufs. Les biologistes, plus ou moins bien cachés derrière un rocher, se sont plutôt retrouvés, assez anxieux, face aux boeufs sauvages. «Mais ils nous ont observés sans le moindre réflexe de panique. Ils nous ont étudiés un peu aussi. Et ils sont repartis bien calmement», raconte Donald Jean. Il ajoute que le réflexe des bêtes n'aurait pas été le même dans les secteurs où ils sont souvent visités par les Inuits et les quelques touristes capables de se payer cette virée écologique.

Les boeufs musqués ont maintenant franchi la rivière aux Feuilles, un cours d'eau qui subit des marées parmi les plus hautes de la planète, de 17 mètres en moyenne. Ceci prouve que les boeufs musqués sont aussi d'excellents nageurs. Cette extension de leur aire de survie a obligé les biologistes à ajouter une surface d'inventaire de ce côté. D'après l'inventaire de l'été dernier, dont les résultats ne sont pas encore officiels, il y aurait désormais 128 boeufs musqués de l'autre côté de la rivière aux Feuilles sur les 1700 que compte le troupeau dans son ensemble.

Pour l'instant, personne ne chasse ces bêtes qui sont loin d'avoir la taille des bisons, comme plusieurs le pensent. La chasse envisagée dans les secteurs où la population est abondante serait ouverte aux Blancs, mais à condition que le chasseur soit accompagné d'un guide local, voire d'un biologiste qui profiterait de l'occasion pour réaliser des prélèvements que la faible taille du troupeau n'a pas encore autorisés. L'argent perçu de la vente des permis serait consacré au financement des études sur ce gibier ou aux recherches sur la faune nordique. Ce prélèvement par la chasse, qui n'est pas encore décidé, serait strictement contingenté et limité aux mâles, voire à certains mâles bien précis. «L'effet serait à peu près nul sur la reproduction, explique Donald Jean, car seul le mâle dominant s'accouple généralement avec les femelles.» On prévoit que le chasseur pourrait rapporter la tête de son trophée mais que les trois quarts de la viande seraient réservés aux autochtones de la communauté la plus proche.

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Lecture: La Réduction - L'autochtone inventé et les Amérindiens d'aujourd'hui, par Jean-Jacques Simard, Éditions du Septentrion, 430 pages. Les événements des derniers jours à Kanesatake nous donnent une image de l'autochtone qui correspond assez mal à celle du «bon sauvage» parfaitement intégré à la nature. Ce collectif sans complaisance montre le visage des autres communautés, un visage moderne de Québécois souvent négligés, aux prises avec des problèmes modernes, lesquels n'ont que peu à voir aujourd'hui avec la «réduction», ce nom qu'on donnait aux missions des jésuites en territoire autochtone. Ce livre replace, grâce à la complicité d'«Amérindiens d'aujourd'hui», le dossier autochtone à l'heure des véritables défis de cette communauté, des défis sociaux, politiques et environnementaux. Un livre d'actualité.